« Dans l’agriculture, le renouvellement des générations est un défi colossal », pointe Julien Denormandie

EXCLUSIF Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, lance ce jeudi une vaste campagne de communication sur les besoins de recrutement des métiers du vivant. Au premier rang desquels l’agriculture, qui devra faire face à des départs massifs à la retraite

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie.
Le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie. — LUDOVIC MARIN / AFP
  • « Nous sommes les entrepreneurs du vivant qui préparons l’avenir. Rejoignez-nous. Des milliers d’emplois sont à pourvoir. » C’est l’invitation de la grande campagne de communication lancée ce jeudi par le ministère de l’Agriculture.
  • Par métiers du vivant, Julien Denormandie englobe les métiers de l’agriculture, de la pêche, de l’agroalimentaire, des paysages et de la forêt. Avec un fort accent sur les deux premiers secteurs, qui font face à un important besoin de renouveler les générations.
  • Mais comment attirer sur ces métiers où, bien souvent, on ne compte pas ses heures, les salaires sont bas et la considération manque ? Le ministre de l’Agriculture répond à 20 Minutes.

Deux jeunes agriculteurs qui font voler un drone au-dessus de leurs terres, une salariée de l’agri-tech qui veille sur ses cultures, un bateau de pêche qui met ses casiers à la mer, des agents de l’Office national des forêts qui prennent des mesures sur les arbres, un berger qui accompagne son troupeau en montagne. La succession de séquences se termine par ce message : « Nous sommes les entrepreneurs du vivant qui préparons l’avenir. Rejoignez-nous. Des milliers d’emplois sont à pourvoir. »

Cette grande campagne de communication, pilotée par les ministères de l’Agriculture et de la Mer, démarre ce jeudi avec un premier passage de ce spot de trente secondes en soirée sur trois chaînes de télé. La campagne s’étendra jusqu’à fin 2021, du moins pour sa première vague, avec des passages récurrents à la télévision, dans la presse, sur les réseaux sociaux, le mobilier urbain… Toujours avec cette même invitation à rejoindre ces « métiers du vivant ».

L’enjeu est de taille, en particulier dans l’agriculture, où nous sommes passés d’un million d’exploitants en 1988 à 450.000 en 2018. Et ça pourrait baisser encore. « On parle de métiers de passion, aux missions incroyablement nobles », vante Julien Denormandie. Suffisant pour convaincre ? Le ministre de l’Agriculture répond à 20 Minutes.

Les ministères de l'agriculture et de la pêche lancent ce jeudi 1er juillet une grande campagne de communication incitant à opter pour les métiers du vivant, dont celui d'agriculteurs.
Les ministères de l'agriculture et de la pêche lancent ce jeudi 1er juillet une grande campagne de communication incitant à opter pour les métiers du vivant, dont celui d'agriculteurs. - @Ministère de l'agriculture

Qu’entend-on par « métiers du vivant », pour lesquels vous lancez cette grande campagne de communication ?

C’est l’agriculture, l’agroalimentaire, la pêche, les métiers liés à la gestion des paysages, de la forêt… Ils ont pour point commun d’être en prise directe avec la nature et d’être sur des missions incroyablement nobles : nourrir les Français et prendre soin de l’environnement. Tous ces secteurs recrutent aujourd’hui. Si on les cumule, ces métiers du vivant représentent le deuxième secteur d’emplois en France. Des dizaines de milliers d’offres sont à pourvoir en permanence.

Certains sont aussi en souffrance… Faut-il par exemple s’attendre à ce que le nombre d’agriculteurs chute encore en France ?

Effectivement, parmi ces métiers du vivant, certains font face à un défi colossal de renouvellement des générations. C’est le cas de l’agriculture. Un agriculteur sur deux arrivera à l’âge de la retraite dans les cinq à dix prochaines années. Pour pallier ces départs, on estime qu’il faudra être en mesure de pouvoir installer entre 7.000 et 10.000 nouveaux agriculteurs par an. La pêche aussi est concernée. Un tiers des pêcheurs partira également à la retraite dans les cinq à dix années à venir.

Pourquoi cela doit-il tous nous préoccuper ?

C’est un enjeu de souveraineté alimentaire pour notre pays. Pendant la pandémie de Covid-19, nous sommes nombreux à avoir plébiscité des produits de la ferme France et fait appel aux circuits courts. Les Français savent ce qu’ils doivent à leurs agriculteurs, et leur perception du monde agricole commence à changer. Cinq Français sur dix en avaient une image positive en 2015. Ils sont sept sur dix aujourd’hui.

On mesure aussi ce changement au nombre d’élèves inscrits dans les formations du métier du vivant, que ce soit en lycée agricole, en enseignement supérieur, en formation professionnelle. Pour la première fois depuis bien longtemps, il a augmenté cette année avec plus de 200.000 inscrits.

Cette campagne de communication est-elle l’équivalent de celles lancées par le passé sur les besoins en recrutement des armées ?

La philosophie est la même, si ce n’est que ce n’est pas tant l’État ici qui recrute, mais le secteur privé. On parle de reprises d’exploitations agricoles, d’embauche dans l’industrie agroalimentaire, d’installation de vétérinaires, de paysagistes, d’ostréiculteurs… Cette campagne s’inscrit dans le cadre du plan France Relance et sera de grande ampleur. Elle se veut aussi très opérationnelle, puisqu’elle renverra, chaque fois, vers une plateforme web, entrepreneursduvivant.gouv.fr, sur laquelle seront compilées toutes les informations utiles concernant les formations à ces métiers du vivant et les emplois à pourvoir.

On vise tous les profils avec cette campagne, tant les jeunes que ces Français qui ont envie de se convertir vers des métiers qui ont du sens, des métiers de passion. On sait qu’ils sont plus nombreux encore depuis la pandémie de Covid-19. Encore une fois, il y a des dizaines de milliers d’emplois à pourvoir, d’une très grande diversité, très innovants, et qui offrent de vraies opportunités de carrière.

Mais être agriculteur, comme d’autres de ces métiers du vivant, c’est aussi bien souvent des semaines où on ne compte pas ses heures, des salaires très bas, parfois peu de considération, de l’endettement…

Ces dernières années, les importants progrès réalisés en termes de machinisme et d’exploitation numérique des données agricoles ont déjà eu des impacts importants sur l’amélioration du cadre de travail. L’agriculture innove beaucoup sur ces sujets. En 2017, un drone sur deux utilisés à des fins professionnelles en France l’était dans le domaine agricole.

Nous avons bien conscience que la passion ne fait pas tout et qu’il faut veiller à améliorer la rémunération des agricultures. Nous travaillons d’arrache-pied sur ce sujet. Le gouvernement soutient en ce sens la proposition de loi, dite « Egalim 2 » , adoptée à l’Assemblée nationale la semaine dernière. Elle établira des règles plus strictes dans la négociation commerciale à trois qui se joue entre les agriculteurs, les industriels et la grande distribution. Notamment en se basant sur le prix de la matière agricole. Une fois qu’il sera fixé par un contrat, il ne pourra plus être renégocié par les industriels et la grande distribution. La spécificité de notre agriculture est d’être une agriculture de qualité, il faut qu’elle soit rémunérée comme telle.

Faut-il faire évoluer encore ce métier d’agriculteur ? Qu’ils ne soient plus seulement rémunérés pour leur production, mais aussi en fonction des services à l’environnement qu’ils rendent ?

C’est déjà une réalité. Les agriculteurs, comme d’ailleurs tous ceux qui travaillent dans ces métiers du vivant, ont perçu les effets du changement climatique bien avant le reste de la société. Les agriculteurs, ce qu’ils chérissent le plus, ce sont les sols, puissants puits de carbone naturels. Autrement dit, ils sont déjà aujourd’hui les principaux acteurs pour capter le carbone et limiter le changement climatique. Nous travaillons en ce moment avec le secteur agricole pour améliorer encore et valoriser ces techniques de captation du carbone. Ce sera le cas également avec la future Politique agricole commune (PAC) [qui s’appliquera à partir de 2023], notamment avec le dispositif des écorégimes. Une partie des aides aux revenus que toucheront désormais les agriculteurs sera conditionnée à la mise en œuvre de pratiques environnementalement vertueuses.

Justement, les agriculteurs bio déplorent la façon dont la France prévoit de répartir les aides de la PAC. Notamment sur ce volet de l’écorégime, où ils fustigent l’égalité de traitement entre les exploitations engagées en bio et celles labellisées Haute valeur environnementale, un label qualifié de « greenwashing »…

Beaucoup de choses fausses ont circulé sur ce sujet. Contrairement à ce qui a pu être dit, nous n’allons pas diminuer les aides à l’agriculture bio dans la future PAC. Au contraire, nous allons y allouer 1,7 milliard d’euros sur cinq ans, soit une augmentation de 30 %. Nous faisons le choix de mettre le paquet sur l’aide à la conversion au bio et non pas sur les aides au maintien, choix que nous avons déjà fait en 2017. On importe 30 % des produits bio que nous consommons, donc l’enjeu prioritaire est bien la conversion de nouveaux agriculteurs vers le bio.

Ensuite, sur la question des agriculteurs qui pourront bénéficier des écorégimes, je regrette cette tendance qu’ont certains à vouloir opposer les agricultures les unes aux autres. La bio, c’est très bien, il faut la soutenir. Nous le faisons. Mais d’autres modes d’agriculture ont des impacts positifs sur l’environnement. C’est le cas de l’agriculture de conservation, où l’on ne laboure plus les terres afin de mieux garder le carbone dans le sol. C’est aussi le cas lorsque des agriculteurs replantent des haies, mettent leurs brebis dans les sous-bois de montagnes, contribuant ainsi à lutter contre les départs d’incendie, ou se mettent à cultiver des légumineuses, sources végétales de protéines pour lesquelles nous sommes aujourd’hui très dépendants de l’étranger, notamment pour le soja. Que faudrait-il dire à ces personnes ? C’est très bien ce que vous faites, mais comme vous n’êtes pas bio, vous n’avez pas droit à ces aides. Ce n’est pas raisonnable.