Elevage en cage : « La question n’est plus tant de savoir si l’UE va l’interdire, mais quand et comment ? »

INTERVIEW En 2018, 170 ONG lançaient une pétition géante pour contraindre Bruxelles à se prononcer sur l’élevage en cage, qui concerne 300 millions d’animaux par an. La réponse est pour ce mercredi. Léopoldine Charbonneaux, du CIWF France, en décrypte les enjeux

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Un lapin élevé en cage en France.
Un lapin élevé en cage en France. — Xavier Leoty
  • Poules, truies, lapins, cailles… Plus de 300 millions d’animaux passent, si ce n’est toute, du moins une partie importante de leur vie en cage dans les élevages d’Union européenne.
  • En octobre 2020, une coalition de 170 ONG avait déposé à la Commission européenne une pétition d’1,4 million de signatures lui demandant à mettre fin aux élevages en cage au sein de l’UE.
  • Ce mercredi, on touche au but. La Commission européenne doit donner sa position officielle à midi. Léopoldine Charbonneaux, directrice du CIWF France, se dit confiante.

Trois cents millions d’animaux jouent gros ce mercredi à Bruxelles. Par an, faut-il même préciser. Ce sont les animaux élevés en cage au sein de l’Union européenne, qu’ils soient poules, lapins, cailles, canards, truies, veaux… En septembre 2018, une coalition de 170 ONG avait lancé une initiative citoyenne européenne (ICE), qui permet de contraindre la Commission européenne à légiférer sur un sujet donné. En l’occurrence, ici, la fin des élevages en cage, le symbole et le principal pilier de l’élevage industriel pour ces ONG.

La condition est d’avoir au minimum un million de citoyens, issus d’au moins sept pays, qui en fassent la demande en signant une pétition. Le tout dans un délai d’un an. « The end of cage age » a fait mieux en grimpant sur la troisième marche du podium des ICE ayant recueilli le plus de signatures. Soit un peu moins de 1,4 million. Elles ont été déposées le 2 octobre dernier devant la Commission européenne. Et ce mercredi, on touche enfin au but : Stella Kyriakides, commissaire européenne à la Santé et à la sécurité alimentaire, tiendra une conférence de presse à midi pour donner la réponse officielle de la commission à cette ICE.

Léopoldine Charbonneaux, directrice de CIWF France, association qui a coordonné la campagne dans l’Hexagone, a de bonnes raisons d’être confiante. Elle répond à 20 Minutes.



On suppose que ce mercredi marque l’aboutissement d’un long processus fastidieux pour cette coalition d’ONG ?

C’est effectivement très compliqué de mener à terme une ICE. D’ailleurs, sur les plus de 70 lancées depuis que cet outil est transcrit dans le règlement européen [2012], seules 6 sont allées au bout. Il y a déjà le défi de devoir collecter en un an un million de signatures dans au moins sept pays européens, ce qui n’est pas, en soi, une mince affaire, et nécessite de devoir tout le temps faire vivre cette pétition. Mais il y a aussi tout un travail de préparation en amont – nous avons commencé à travailler dessus il y a cinq ans –, et tout un travail encore de suivi et d’auditions après le dépôt des signatures à la Commission.

Un vrai marathon donc, mais qui vaut le coup. Nous avons validé 1,4 million de signatures et atteint les seuils minimums non pas dans sept Etats, mais dans dix-sept. C’est bien la preuve que le bien-être animal est une préoccupation forte des Européens.

Pourquoi avoir choisi d’axer cette ICE sur la question des cages ?

Le confinement des animaux, dont la cage est le symbole le plus fort, est un des éléments essentiels de l’élevage intensif. Souvent même, la cage est ce qui lui permet de fonctionner. Prenez l’élevage porcin. Certes, les porcelets ne sont pas en cage. En revanche, les truies reproductrices, pour qu’elles puissent à avoir le maximum de petits et éviter soi-disant qu’elles les écrasent, vont passer une grande partie de leur vie en cage. Elles sont d’abord enfermées pendant quatre semaines dans des cages de gestation, puis cinq semaines dans des cages de mise bas, dans lesquelles elles n’ont même plus la possibilité de se retourner. Sur les 11 millions de truies élevées chaque année dans l’UE, plus de 90 % le sont sur ce modèle intensif.

Toutes filières confondues, plus de 300 millions d'animaux passent, si ce n’est toute, du moins une partie importante de leur vie en cage. C’est la quasi-totalité des lapins et des cailles, la plupart des canards [les deux dernières semaines de leur vie avant d’être gavés], 37 % des poules pondeuses. Trois cents millions, c’est un chiffre qui tend à baisser, preuve qu’il commence à y avoir du mieux. Mais il se limite surtout aux poules pondeuses, où le taux d’individus élevés en cage est passé de 47 % à 36 % en quelques années. Il faut y voir principalement les effets de l’instauration d’un code d’étiquetage sur les boîtes à oeufs, harmonisé au sein de l’UE et renseignant sur les conditions d’élevages dans l’exploitation d’où ils proviennent. C’est pour l’instant un cas à part. Il y a aussi quelques prises de conscience dans les filières porcine et cunicole (lapin), mais ça reste très timide. Vous ne trouvez encore aucune information, sur les paquets de jambon, de la façon dont ont été élevés les cochons.

Qu’attendez-vous de la Commission européenne ce mercredi ?

On aimerait que sa recommandation comprenne au moins une révision de la directive 98/58/CE – la directive générique sur les animaux de ferme – pour y marquer que les cages sont interdites dans tous les élevages. Avec une date butoir annoncée pour que les filières prennent réellement conscience qu’elles vont devoir évoluer. Nous aimerions 2027. Il faut rester prudent, mais nous avons noté des signaux positifs ces derniers mois dans le sens d’une réponse forte de Bruxelles ce mercredi. Le 15 avril, nous avons rencontré la commission agriculture du Parlement européen, que nous pensions hostile à notre ICE, et qui s’est révélée beaucoup plus ouverte que nous l’imaginions. C’est même elle qui a proposé une résolution demandant à la Commission d’éliminer progressivement les systèmes de cage. Elle a été votée en séance plénière par une très forte majorité de députés européens le 10 juin dernier. A cette séance, Stella Kyriakides [commissaire européenne à la Santé] a redit son souhait d’avancer sur ce sujet. Janusz Wojciechowski, son homologue à l’Agriculture, a lui aussi eu des mots très positifs en faveur de cette interdiction, à condition de mettre fin aux importations de produits animaux issus d’élevage en cage pour ne pas pénaliser les agriculteurs européens. Ce qui va également dans le bon sens. L’enjeu ne semble donc plus tant de savoir si la Commission va interdire les élevages en cage, mais quand et comment elle va le faire.

La compagne de ces 170 ONG prendra-t-elle du coup fin ce mercredi ?

Sur la partie initiative citoyenne oui, définitivement. Mais s’enclenchera ensuite le processus législatif. La Commission européenne proposera, normalement, une nouvelle réglementation qui sera votée par le Parlement européen, avant de passer en Conseil des ministres. Des consultations et études d’impacts seront aussi lancées. Le parcours est encore long, avec de possibles revirements, et nous resterons attentifs tout au long de ces étapes.

Mais peut-on se passer d’élevage en cage d’ici à 2027 ?

Oui, il y a des alternatives pour toutes les espèces pour lesquelles il existe de l’élevage en cage. L’interdire peut être la première étape dont on a besoin pour repenser un système basé sur la quantité, que nous avons adopté dans l’immédiate après-guerre, lorsque l’Europe avait faim. Ce système est devenu aberrant. Il faut produire mieux, quitte à produire moins. Et encore, ce n’est même pas automatique. En traitant mieux un animal, on peut aussi espérer améliorer sa longévité, diminuer la mortalité des nouveau-nés… Dans les systèmes intensifs, une truie est exsangue au bout de deux ans et doit être réformée [abattue pour sa viande], alors que la durée de vie de l’animal pourrait être de quinze à vingt ans.

Bien sûr, il faudra mettre en place des mesures d’accompagnement des éleveurs. Il faut aussi s’attendre à des répercussions sur les prix. On le constate déjà sur les œufs. Ceux issus d’élevage au sol ou de plein air sont un peu plus chers que pour ceux issus d’élevages en cage. Mais à partir du moment où il y a un étiquetage qui rend clair les engagements des filières, on observe un consentement des consommateurs à payer un peu plus cher leurs produits. Quitte à en manger moins, mais de meilleure qualité.