Marseille : « Cette algue, c’est Transformers »…. Une espèce invasive d’algue brune prolifère dans les Calanques

BIODIVERSITE Venue du Japon via l'étang de Thau, « rugulopteryx » menace les fonds marins de la région

Caroline Delabroy
Le parc national des Calanques, à Marseille, en avril 2020 (illustration)
Le parc national des Calanques, à Marseille, en avril 2020 (illustration) — Martina Cristofani/SIPA
  • « Cette année, elle est devenue envahissante » : biologiste marin et spécialiste des algues, Thierry Thibault alerte sur la forte présence de l’algue brune « rugulopteryx » à Marseille et sur la Côte Bleue.
  • Le phénomène est particulièrement visible au port de Callelongue, et pris très au sérieux par le parc national des Calanques qui participe à une étude pour cartographier la dispersion de l’algue.

Son téléphone n’arrête pas de sonner. Des plongeurs, des pêcheurs, parfois même des nageurs : tous lui disent avoir vu l’algue brune originaire du Japon, dénommée « rugulopteryx ». « Cette année, elle est devenue envahissante », soupire Thierry Thibault, biologiste marin et spécialiste des algues à l’Institut méditerranéen d’océanologie à Marseille. Il est le premier à l’avoir découverte dans la région en 2018. D’abord autour de l’île Maïre, près des Goudes, et à présent un peu partout selon un scénario de prolifération malheureusement bien huilé.

« Aujourd’hui, on la trouve en continu du cap Croisette jusqu’à Marseilleveyre, mais aussi à Morgiou, sur les îles Jarre, Jarron et Plane, et même dans le centre-ville, au vallon des Auffes », énumère Thierry Thibault, qui a aussi pu observer la présence de l’algue sur la Côte bleue, à Carro et Sausset notamment. A Marseille, les pêcheurs évitent désormais ces secteurs, pour ne pas ramasser les algues dans leurs filets. « C’est une espèce "transformers" cette algue, elle recouvre les fonds rocheux et transforme l’habitat, poursuit le chercheur. On commence à peine des études sur son impact sur la faune et la flore, on devrait avoir des résultats d’ici un an. »

« Sans l’homme, cette espèce invasive n’aurait pas pu venir », rappelle Thierry Thibault. Ce n’est pas la première fois que cette algue brune est repérée en Méditerranée. Elle est d’abord vue dans le détroit de Gibraltar, au sud de l’Espagne, en 2015. Et dès le début des années 2000 plus proche de nous, dans l’étang de Thau, à Sète. « Vous plongez dans l’étang, vous êtes dans la mer du Japon ! », ironise le biologiste marin pour rappeler la spécificité de cet étang qui, selon lui, « est la zone au monde où il y a le plus d’algues introduites ». Durant de longues années, certaines pratiques n’ont pas été encadrées. Des naissains (des bébés huîtres) achetés au Japon pourraient expliquer la présence de l’algue brune.

« Un repas jeté à la mer et voilà, c’est parti »

Mais comment cette algue est-elle passée de l’étang de Thau au large de Marseille ? « On a une bonne hypothèse qui est celle d’un reste de repas, des oursins ou des coquillages venant de l’étang, qui ont été jetés à la mer vers l’île Maïre, et voilà, c’est parti », rembobine Thierry Thibault. « Il faut sensibiliser le public à ne pas rejeter tout et n’importe quoi à la mer », insiste-t-il, rappelant au passage que « l’invasion biologique est la deuxième cause de chute de la biodiversité après la destruction de l’habitat. »

Le parc national des Calanques s’est aussi saisi du problème et mène, en collaboration avec le chercheur, une étude pour cartographier la présence de l’algue sur son territoire. Car maintenant qu’elle a gagné les fonds marins de la région, difficile de lutter contre sa dynamique très rapide de prolifération, dans une profondeur allant jusqu’à 25 mètres. Elle est là, et pour un moment.

Reste que c’est une algue qui aime plutôt le froid. Thierry Thibault ne la voit pas, à ce jour, aller par exemple vers le Var ou la Corse. Et les images de plages recouvertes d’algues brunes ne sont pas à l’ordre du jour. « On ne trouve pas comme en Espagne des échouages, ici la mer n’a pas de marée », explique le chercheur. Le phénomène n’est pas non plus à rapprocher des algues vertes en Bretagne, qui ont pour origine une pollution industrielle.

Mauvaises odeurs au port de Callelongue

A Marseille, le port de Callelongue, est toutefois l’ombre au tableau. Du fait de son caractère encaissé et peu profond, des algues s’y amassent et pourrissent, provoquant des odeurs nauséabondes qui contrastent avec l’image carte postale des lieux. « Nous avons saisi il y a une semaine la ville de Marseille, compétente sur les questions sanitaires », nous indique le parc national des Calanques, toujours dans l’attente d’un retour.

Si l’algue, en soi, n’est pas dangereuse pour la santé humaine, les amas peuvent en pourrissant produire de l’hydrogène sulfuré (H2S). « Outre le nettoyage, la solution d’aspirer les algues sur le fond du port pourrait être intéressante », relève le parc. Sauf que le port est du ressort de la métropole. Le parc se dit prêt à travailler avec elle sur le sujet.