Les prévisions météo vont-elles redevenir plus fiables avec la reprise du trafic aérien ?

ECLAIRCIE La chute du trafic aérien mondial à cause de la pandémie de coronavirus a affecté la fiabilité des prévisions météo

Anissa Boumediene
Le retour à la normale du trafic aérien mondial devrait participer au retour de prévisions météo plus fiables.
Le retour à la normale du trafic aérien mondial devrait participer au retour de prévisions météo plus fiables. — Jacques Witt/SIPA
  • En 2020, la pandémie de coronavirus a fait chuter le trafic aérien mondial de 75 à 90 % selon les hémisphères.
  • Une chute qui a affecté la fiabilité des prévisions météo, établies notamment grâce aux données recueillies par les avions en vol.
  • Retrouver la fiabilité d’avant la pandémie passera-t-il par le retour à la normale du trafic aérien, ou d’autres outils ont-ils permis de compenser ces données perdues ?

Quel temps fera-t-il le week-end prochain ? Entre la fin du couvre-feu et le début de l’été, tout le monde est pris d’une furieuse envie de squatter les terrasses et de partir en week-end. Et sous le soleil tant qu’à faire ! Alors, on regarde frénétiquement les applis météo pour voir si les dieux du beau temps sont avec nous. Sauf qu’avoir une idée précise du temps qu’il fera dans quelques jours semble beaucoup plus compliqué depuis le début de la pandémie.

Pourquoi ? Parce que les avions sont de vraies stations météo volantes, qui collectent de précieuses données utilisées par les prévisionnistes. En causant la chute du trafic aérien mondial, le coronavirus a donc sacrément perturbé leur travail. La reprise progressive des vols commerciaux marquera-t-elle alors le retour à des prévisions météo plus fiables ?

Les avions, « une mine d’informations pour les prévisionnistes »

Pression, température, vent… Les météorologistes ont donc recours aux mesures prises par les instruments de bord des avions pour établir leurs prévisions, indique Météo-France. C’est le système AMDAR, de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui recueille ces données et les transmet à des stations au sol. AMDAR transmet quotidiennement plus de 800.000 observations sur la température de l’air, ainsi que la vitesse et la direction du vent. Tout cela grâce à un réseau de « 43 compagnies aériennes et plusieurs milliers d’avions ».

Sur chaque appareil en vol, « les mesures sont effectuées toutes les dix secondes en phase de décollage ou d’atterrissage, décrit Météo-France. Cette fréquence élevée est nécessaire pour bien décrire les différentes couches d’atmosphère traversées par l’avion. En vol de croisière, aux alentours de 10 kilomètres d’altitude, la fréquence tombe à une mesure toutes les 2 à 3 minutes ». Toutes ces données « alimentent les modèles de prévision numériques ou sont utilisées pour la prévision immédiate ». En clair, « les avions constituent une mine d’informations pour les prévisionnistes du monde entier, publics ou privés. Les données qu’ils collectent nous servent à établir l’ensemble de nos prévisions », explique Paul Marquis, météorologue indépendant et fondateur du site E-Meteo Service.

Le système Amdar permet aux stations météo de récupérer les infos des avions de ligne.
Le système Amdar permet aux stations météo de récupérer les infos des avions de ligne. - Statista pour 20 Minutes

Jusqu’à 3 jours de perte de fiabilité

Mais ça, c’était avant que le trafic aérien mondial ne chute de 75 à 90 %. « Quand la pandémie a éclaté, beaucoup ont découvert le rôle déterminant des informations collectées par l’aviation civile dans l’élaboration des prévisions météo, confie Paul Marquis. Avec l’effondrement du trafic, on a perdu 2 à 3 jours de fiabilité sur nos prévisions à 10 jours, ce qui est lourd de conséquences pour nous, qui avions l’habitude de faire des prévisions très fiables à plusieurs jours. Depuis plus d’un an, on a du mal à faire des prévisions fiables à plus de 90 % au-delà de 5 jours ».

Et parfois même à plus court terme. « Ce printemps a été particulièrement difficile, nos prévisions pouvaient être corrigées à 24-48 heures, voire le jour même, poursuit Paul Marquis. Non seulement parce qu’il nous manque toujours les données de l’aviation, mais aussi parce que cette année, la période allant de la fin mars à début juin a été critique en raison de conditions météorologiques très instables. On a vécu la deuxième quinzaine de juin la plus chaude jamais relevée en France, pointe le météorologue, avec des dépressions anarchiques et aléatoires, traduites par de violents orages ». Dans ce cas, « les satellites et les radars nous permettent de savoir en temps réel où se trouvent les précipitations et les orages, et de calculer leur trajectoire immédiate ».

Différents outils pour compenser

Pour établir les prévisions à plusieurs jours, « nous utilisons les données recueillies par les stations réparties plutôt sur la terre ferme. Or, les océans représentent plus de 70 % de la surface de la Terre, ce qui signifie beaucoup moins de données », souligne Paul Marquis. Mais les prévisionnistes ne sont pas totalement démunis par la chute du trafic aérien, et peuvent compter sur des outils déjà existants pour compenser. A commencer par la « composante spatiale du Système d’observation », rassure l’OMM, qui rappelle que « 30 satellites météorologiques et 200 satellites de recherche transmettent des observations en continu ». S’ajoutent « plus de 10.000 stations météorologiques en surface, 1.000 stations aérologiques, 7.000 navires, 100 bouées ancrées et 1.000 bouées dérivantes, des centaines de radars météorologiques ainsi que 3.000 aéronefs commerciaux spécialement équipés (qui) mesurent tous les jours des paramètres clés relatifs à l’atmosphère, aux terres émergées et à la surface des océans ».

En outre, Météo-France indique avoir doublé le nombre de ses radiosondages. Les stations météo envoient des ballons-sondes dans l’atmosphère pour collecter des données de température, d’humidité et de vent à différents niveaux d’altitude. Puis les modèles de prévision intègrent ces mesures dans leurs calculs : « la nature et le mouvement des masses d’air sont ainsi mieux connus, les couches nuageuses et les zones de turbulence ou d’instabilité et de stabilité de l’air sont mieux localisées ».

De son côté, Paul Marquis « travaille 2 à 3 heures de plus par jour, d’autant que l’analyse humaine des données brutes est toujours indispensable pour lisser les prévisions selon les particularités locales. En temps normal, on actualise nos prévisions une à deux fois par jour, mais depuis la pandémie, on est plutôt à 3 ou 4 bulletins quotidiens ».

Davantage de fiabilité attendue cet été

Des prévisions guettées par les clients du météorologue. Des particuliers, « des agriculteurs et viticulteurs pour protéger leurs cultures, des mairies pour anticiper la gestion de crise en cas d’orages ou de fortes précipitations, et des organisateurs d’événements qui reprennent leur activité ». Qui comptent tous sur des prévisions les plus fiables possibles. Et donc sur une reprise du trafic aérien. Or, « on estime que le niveau de 2019 pourrait être rejoint entre 2024 et 2027 », prévoyait en mai le PDG des Aéroports de Paris, Augustin de Romanet.

« Ecolo dans l’âme, le météorologiste que je suis attend tout de même avec impatience que le trafic aérien reprenne, confie Paul Marquis. Car déjà, depuis le début du mois de juin [marqué par l’assouplissement des restrictions sanitaires et une petite reprise du trafic aérien], on a regagné 24 heures de fiabilité sur les deux à trois jours que nous avions perdus ». Un horizon accompagné d’éclaircies : « En juillet-août, nous avons généralement une meilleure visibilité à plus long terme, avec le retour de l’anticyclone des Açores, qui permet de savoir qu’il va faire beau et chaud pendant une dizaine de jours. Entre ça et l’augmentation du trafic aérien durant les vacances estivales, cela devrait nous faire gagner un peu plus encore en fiabilité ».

Toutefois, si l’OMM reconnaît que les données issues des avions sont « un des principaux éléments » permettant de prévoir le temps, elle rappelle aussi qu’elles peuvent « disparaître » en fonction des circonstances (ici la pandémie). D’où son appel à « disposer de systèmes complémentaires, (…), même lorsque la crise du Covid-19 appartiendra au passé ».