Chine : Faut-il s’inquiéter de l’incident dans un réacteur nucléaire EPR ?

RADIOACTIVITE Une fuite de gaz radioactifs a été constatée lundi dans un réacteur EPR d’une centrale nucléaire en Chine

Jean-Loup Delmas

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Chine: Que se passe-t-il dans la centrale nucléaire de Taishan? — 20 Minutes
  • La centrale nucléaire de Taishan, en Chine, a été placée sous surveillance ce lundi en raison d’un problème d’étanchéité de son réacteur nucléaire EPR.
  • Une décision qui inquiète, après des révélations de CNN sur une possible fuite radioactive au sein de ce réacteur.
  • « 20 Minutes » fait le point sur ce que l’on sait pour le moment ?

Depuis ce lundi, le premier réacteur EPR de la centrale nucléaire de Taishan, en Chine, est sous surveillance après l'alerte d’une probable fuite radioactive relayée par la chaîne américaine CNN. Un cas qui inquiète dans un monde encore marqué par Tchernobyl et Fukushima, et qui soulève bien des mystères et des questions. 20 Minutes fait le point.

Qu'est-ce qu'un EPR ?

La centrale nucléaire de Taishan comporte deux réacteurs EPR, des « European Pressurized Reactor », construits par EDF. « Ce sont des réacteurs de dernière génération, aussi appelée génération 3, les plus puissants du monde », informe Karine Herviou, directrice générale adjointe de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Il y a plusieurs réacteurs en fonctionnement et en démarrage dans le monde, un en Finlande et un autre à Flammanville.

Mais les réacteurs de Taishan sont les premiers à être mis en service et les seuls actuellement en marche. « Le réacteur 1, aussi appelé tête de série car c’est le tout premier de ce nouveau modèle a avoir été mis en route, a démarré en décembre 2018, et est régulièrement arrêté pour déchargement et rechargement du combustible, il a été arrêté l’été dernier et est actuellement en deuxième cycle de fonctionnement », renseigne l’experte.

Que se passe-t-il en Chine ?

Des documents transmis par Framatome, filiale d’EDF qui a participé à la construction de ces deux EPR, à l’administration Biden font état d’une « menace radiologique imminente » et d’une possible « fuite » dans cette centrale, selon les informations de CNN.

Depuis, la centrale est sous surveillance pour un problème d’étanchéité au cœur d’un réacteur. EDF et l’opérateur chinois ont néanmoins assuré que les rejets de gaz radioactifs dans l’air provoqué par ce problème sont dans les limites autorisées. Là où cela devient inquiétant, c’est que Framatome aurait indiqué dans le courrier aux autorités américaines que la Chine aurait relevé les limites acceptables de radiation à l’extérieur du site pour éviter d’avoir à mettre la centrale à l’arrêt.

C’est quoi un problème d’étanchéité dans un EPR ?

Le combustible du réacteur se présente sous forme de pastilles empilées, entourée par une gaine métallique, qui forme la première barrière de confinement (sur trois au total). Pendant la réaction nucléaire, des gaz radioactifs sont censés rester à l’intérieur de cette gaine. « L’opérateur chinois a repéré une remontée d’activité de ces gaz dans l’eau de refroidissement, il y a donc des gaines qui sont inétanches et qui laissent passer ces gaz », indique Karine Herviou. Ces gaz finissent certes dans le conduit intérieur, mais finiront forcément par être rejetés dans l’environnement. Ils sont normalement traités pour éviter trop de rejets radioactifs.

« Il s’agit de gaz rares comme le krypton, le xénon ou l’argon, avec une période radioactive plus ou moins longue », poursuit-elle. Normalement, les centrales peuvent fonctionner jusqu’à une certaine limite de rejet de gaz radioactifs, au-delà, la procédure leur impose d’arrêter le réacteur. Chaque centrale a une autorisation de rejet annuel, et pour le moment, Taishan serait au-dessous des limites autorisées, en sachant que les normes chinoises sont à peu près dans la moyenne internationale.

« EDF a été informée de l’augmentation de la concentration de certains gaz rares dans le circuit primaire du réacteur numéro 1 de la centrale nucléaire de Taishan détenue et exploitée par TNPJVC, joint-venture de CGN (70 %) et EDF (30 %) », a annoncé EDF ce lundi dans un communiqué. Les gaz ont été rejetés « dans le respect des limites réglementaires définies par l’autorité de sûreté chinoise », a précisé le groupe français : « Nous ne sommes pas sur des contaminations, nous sommes sur des rejets contrôlés, maîtrisés. »

Quels sont les risques ?

Plusieurs voix se veulent rassurantes. La Chine a indiqué qu’il n’y avait pas d’incident et que la situation était contrôlée. Côté Etats-Unis, « l’administration Biden croit que la centrale n’est pas encore à un niveau de crise », a déclaré une source gouvernementale citée par CNN. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) n’a « aucune indication qu’un incident radiologique se soit produit ».

Les éléments actuels semblent donc positifs mais ils sont dépendants des données fournies. Ce qui, dans ce cas précis, n’a rien d’anodin, comme le rappelle Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique et autrice du livre La puissance Chinoise en 100 questions : « La Chine est obsédée par son image de puissance, elle s’est vantée de sa rapidité et de son efficacité à mettre sur place ces EPR. S’il y a un problème, il est très probable qu’elle cherche à le minimiser, ou qu’elle fasse tout pour empêcher l’arrêt du réacteur, qui sonnerait comme un aveu d’échec. »

Pour le moment, rien ne laisse entendre que la Chine tente de minimiser le problème. Si cela était le cas, et que le niveau de fuite soit trop élevé, le réacteur pourrait devenir impossible à arrêter. Autre problème, plus le gaz s’accumule, plus il devient difficile à traiter, et plus il est relâché avec un haut niveau de radioactivité dans la nature.

Quel rôle joue le nucléaire dans l’énergie chinoise ?

La Chine compte une cinquantaine de réacteurs nucléaires en fonctionnement, ce qui la classe au troisième rang mondial derrière les Etats-Unis et la France. Malgré cette place sur le podium, « la part du nucléaire dans l’énergie est encore minime en Chine. Entre 4 et 6 %, quand le charbon est encore à 70 % », indique Valérie Niquet.

Ce faible pourcentage devrait vite augmenter, la Chine misant beaucoup sur le nucléaire pour atteindre ces objectifs environnementaux et d’énergie décarbonée. « La Chine est le pays dans lequel on construit le plus de centrales nucléaires, et qui en a le plus en prévision. Les constructeurs internationaux ont connu un coup d’arrêt dans les autres pays après Fukushima, et la Chine reste l’un des seuls clients », poursuit Valérie Niquet. Pour le moment.