Journée mondiale des océans : « Pour sauver les coraux, la science ne fera pas tout, il faut aussi des petits gestes du quotidien »

INTERVIEW La Fondation de la mer et l’Initiative française pour les récifs coralliens viennent de lancer #SOSCorail, un appel aux dons pour 14 projets de sauvegarde des récifs français. L’océanographe Pascale Joannot revient sur les enjeux de ce programme

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

— 

La France est au 4e rang des pays coralliens, notamment grâce au récif de la Nouvelle-Caledonie, l'un des plus grands au monde.
La France est au 4e rang des pays coralliens, notamment grâce au récif de la Nouvelle-Caledonie, l'un des plus grands au monde. — MARC LE CHELARD / AFP
  • Ils ne couvrent que 0,1 % de la surface des océans (dont c’est la journée mondiale) mais abritent au moins 25 % des espèces marines connues. C’est dire l’importance des récifs coralliens, dont certains projets scientifiques évoquent une possible quasi-disparition d’ici trente à cinquante ans.
  • Le problème est connu et la science planche dessus, commence Pascale Joannot. Mais pour l’océanographe, l’urgence est aussi de lancer des projets concrets s’attaquant aux pressions directes qui pèsent sur les coraux. En clair : changer nos modes de vie.
  • C’est tout l’objet de #SOSCorail, programme de financement participatif qui a ciblé quatorze projets de restauration et de sauvegarde dans nos territoires ultramarins. Dans le lot, des sciences participatives, de la sensibilisation, de l’éducation…

Les récifs coralliens tropicaux ne couvrent « que » 284.000 km² de surface sur Terre, soit à peine 0,1 % des océans, calculent les Nations Unies. Pourtant, ils abritent au moins 25 % des espèces marines connues. Un contraste qui dit toute l’importance qu’il y a à restaurer et préserver les récifs coralliens. Au cours des trente dernières années, nous avons perdu jusqu’à 50 % des coraux du monde, et certaines projections laissent craindre leur possible quasi-disparition d'ici trente à cinquante ans. 

La France est parmi les premiers concernés. Grâce à ses territoires ultramarins, elle est le quatrième pays corallien au monde. Pour sauvegarder ce patrimoine, la Fondation de la Mer et l’Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor), présidée par les ministères de la Transition écologique et de l’Outre-Mer, viennent de lancer  #SOSCorail. Une campagne de financement participatif qui réunit quatorze projets de sauvegarde et de restauration des récifs coralliens et leurs écosystèmes associés (herbiers, mangroves…).

Parmi les initiatives, de la recherche scientifique pure, « mais aussi et surtout des projets de sciences participatives, de sensibilisation du grand public, d’éducation des jeunes », liste l’océanographe Pascale Joannot, directrice du comité scientifique de #SOSCorail, en cette Journée mondiale des océans. Elle répond à 20 Minutes.

Dans quel état se trouve aujourd’hui le récif corallien français ?

Nous avons 60.000 km² de récifs répartis sur l’ensemble de nos territoires ultramarins. Pour cette raison, ils sont très divers et leurs états de santé très différents. Ils sont globalement bons si l’on se compare à d’autres pays ; les récifs que nous avons dans le Pacifique tirent la moyenne vers le haut, mais certains sont en souffrance dans les Antilles ou dans l’océan Indien.

La baisse drastique du tourisme avec l’épidémie de Covid-19 a-t-elle été une pause bénéfique pour les coraux ?

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’études lancées à ce sujet, mais c’est une vraie question. Je suis convaincu que oui. On a bien vu, en Europe, que la nature a pris un peu plus d’aise lors des confinements. Il n’y a pas de raison que les coraux n’en aient pas profité eux aussi. En particulier de la baisse du tourisme, qui est une pression directe sur les récifs. Certains vacanciers vont jusqu’à prélever des coraux, mais les dégâts sont souvent commis par inadvertance. Ce sont par exemple les bouts de coraux que l’on casse en laissant traîner les palmes, ou l’ancrage répété des navires. C’est aussi l’assiette sale que l’on rince dans l’eau de mer, laissant s’échapper de l’huile qui ne fera pas du bien aux récifs.

Mais cette pause qu’a pu permettre la pandémie de Covid-19 est à relativiser. Il y a d’autres pressions directes sur les récifs. Certaines pêches par exemple, les rejets mal maîtrisés d’eaux usées, la pollution plastique… Surtout, à ces pressions directes s’ajoute celle, indirecte, de l’accélération du changement climatique. La température de l’eau augmente, ce qui provoque un stress pour les coraux. Ils se séparent des zooxanthelles, ces algues avec lesquels ils vivent en symbiose. Ils vont alors blanchir et bien souvent mourir car devenus beaucoup plus vulnérables. Et quand un récif doit faire face à ces deux types de pressions – directes et indirectes –, c’est la catastrophe.

Est-ce la première fois qu’un programme de financement participatif pour la sauvegarde des coraux, comme SOS Corail, est lancé en France ?

C’est la première fois. On parle depuis très longtemps des pressions que subissent les récifs coralliens, et il y a beaucoup de projets en cours pour les préserver. Il est important de passer véritablement à l’acte, de lancer des actions très concrètes et très simples à mettre en œuvre. Un appel à projet a été lancé auprès des collectivités d’outre-mer pour qu’elles identifient des projets sur leurs territoires avec ce souci, encore une fois, qu’ils soient très concrets et faciles à mettre en œuvre. A nous ensuite de trouver des pistes pour les financer. Voilà toute la genèse de la plateforme de crowdfunding #SOSCorail. Quarante-huit projets de sauvegardes et de restauration des récifs nous ont été envoyés et le secrétariat de l’Ifrecor en a gardé quatorze, répartis sur l’ensemble des territoires ultramarins français.

Depuis le 25 mai, le grand public et les entreprises peuvent faire un don pour l’un de ces projets, une région particulière ou pour l’ensemble des programmes. Le gros plus est que pour chaque don effectué, les ministères de la Transition écologique et des Outremers abonde du même montant, jusqu’à 200.000 euros.

Cette campagne de crowdfunding a-t-elle démarré sur de bonnes bases ?

Il y a encore peu de dons d’entreprises. En revanche, les particuliers sont au rendez-vous. Ce sont donc surtout de petits dons, mais mis bout à bout, cela fait que des projets dépassent déjà les 25.000 euros récoltés.

Parmi les 14 projets, il y a « Cool the reef »* porté par le Criobe, en Polynésie, qui vise à refroidir la température environnant les récifs avec de l’eau froide prélevée à 900 mètres de profondeurs. Faut-il avoir bon espoir que la science parvienne à sauver les coraux ?

Des projets sont lancés dans toutes les directions et il faut souhaiter que la science avance très vite. Ce sera une partie de la solution. Mais il ne faut pas non plus attendre tout de la science. « Cool the reef », c’est intellectuellement intéressant, mais j’ai quelques réserves pour l’instant. Cela demandera très certainement beaucoup de moyens, d’avoir de l’eau en profondeur… Et ce n’est pour l’instant qu’une expérience.

Il est aussi urgent de changer nos modes de vie, de s’attaquer concrètement aux causes de mortalité des récifs coralliens. Cela passe notamment par l’éducation, la sensibilisation. Tout simplement parce que quand on ne connaît pas, on ne sait pas protéger. Beaucoup de projets sur la plateforme #SOSCorail sont sur ce créneau-là. Il y a des programmes de sciences participatives, de sensibilisation et d’éducation des jeunes générations, ou encore, en Nouvelle-Calédonie, un projet de formation d’animateurs de terrains recrutés dans le tissu associatif local. L’idée est de renforcer la connaissance de ces bénévoles et leur capacité à sensibiliser avec précision le grand public.

Quels sont les gestes que chacun peut adopter pour limiter les impacts sur les récifs coralliens ?

Le premier enjeu reste de lutter contre le changement climatique, dramatique pour les coraux. Ça passe par essayer d’utiliser le moins possible d’énergies fossiles, dans tous les domaines. L’industrie, l’agriculture, les transports… C’est le gros geste universel qui doit être le nôtre.

Ensuite, il y a plein de précautions quand on est touriste et qu’on se rend sur des zones de récifs coralliens. Ne pas toucher le corail, ne pas donner des coups de palmes n’importe comment, ne pas jeter l’ancre de son bateau alors qu'on est au-dessus d'un récif… Ce sont des gestes tout simples. Les collectivités ont aussi leur rôle à jouer, en veillant à mettre des traitements efficaces contre les pollutions. Les déchets, les eaux usées, les pollutions industrielles…

* « Cool the reef », prélever de l’eau en profondeur pour refroidir les récifs…

Le programme « Cool the Reef », porté par le Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement (Criobe), propose de refroidir l’environnement des récifs coralliens avec de l’eau froide prélevée à 900 mètres de profondeur. « Utilisée d’abord pour le système de climatisation de certains hôtels, cette eau pourra ensuite être récupérée, stabilisée à 14 °C, puis diffusée sur des zones de récifs coralliens afin de maintenir une zone de température stable », détaille SOS Corail dans la présentation du projet.

Dans un premier temps, les chercheurs, en collaboration avec les structures hôtelières, pourront expérimenter cette technologie sur des zones tests. Le premier partenariat au monde a été finalisé avec l’Hôtel « The Brando », récemment installé sur l’atoll de Tetiaroa.

Dans le même ordre d’idée, des chercheurs australiens travaillent à ralentir la disparition de la Grande Barrière de Corail. L’une des techniques envisagées est de rendre « les nuages brillants » en y projetant des cristaux de sel pour refroidir les eaux situées autour du récif, rapportait l’AFP le 29 avril dernier. La technique a été testée pour la première fois l’an passé au-dessus de la Grande barrière.