Energies renouvelables : La France à marche forcée vers l’éolien en mer ?

ENERGIE Opposition ou pas, « le gouvernement est déterminé à conduire tous les projets de parcs éoliens en mer », annonçait lundi la ministre de la Transition écologique

Fabrice Pouliquen

— 

Des éoliennes du parce en mer d'Arkona, dans la mer baltique, en Allemagne.
Des éoliennes du parce en mer d'Arkona, dans la mer baltique, en Allemagne. — Tobias SCHWARZ / AFP
  • Sur les 5.000 éoliennes en mer actuellement raccordées en Europe, il n’y en a pas une au large des côtes françaises. De quoi faire tache pour la France qui veut rattraper son retard et vise dix gigawatts de puissance installée en 2035.
  • Sept parcs éoliens posés sont en cours de réalisation ou de développement. Le premier, à Saint-Nazaire, sera mis en service l’an prochain.
  • Et ce n’est qu’un début : de nouveaux appels projets sont en cours et les scénarios prévoient entre 25 et 65 gigawatts installés en mer en 2050. Mais pour y parvenir, il faudra miser sur l’éolien flottant qui, parce qu’installé au large, pourraient poser moins de problèmes d’acceptabilité.

 

 

 

C’est un paradoxe français qui n’est pas du goût de Barbara Pompili. « Tandis que plus de 5.000 éoliennes en mer sont aujourd’hui raccordées en Europe, il n’y en a tout simplement pas une seule qui tourne en France, alors même que nous avons le deuxième gisement d’éolien en mer d’Europe », pointait la ministre de la Transition écologique, ce lundi, lors d’un déplacement à Dunkerque. Elle venait y annoncer la décision, sans surprise, de poursuivre le projet de parc éolien en mer au large de la ville.

On parle de 46 éoliennes, hautes de 225 à 300 mètres, réparties sur 50 km² et situées à une dizaine de km des côtes. La mise en service est attendue pour 2027, ce qui en ferait le septième parc éolien au large du littoral français.

« Le gouvernement est déterminé à conduire tous les projets »

Plusieurs voix se sont exprimées contre lors du débat public, en fin d’année dernière. De la Ligue de protection des oiseaux (LPO) au collectif d’habitants « Vent debout », en passant par le gouvernement belge préoccupé, entre autres, par l’impact visuel qu’aurait ce champ éolien à proximité de ses côtes. Pas de quoi faire fléchir Barbara Pompili, qui a balayé la proposition d’un référendum local, que réclamaient des partis politiques. La ministre ne s’embarrassait pas du conditionnel, lundi. « Ce nouveau parc éolien en mer va produire de l’énergie renouvelable pour près d’un million de Françaises et de Français ».

Cette détermination ne vaut pas seulement pour Dunkerque, mais pour l’ensemble des parcs éoliens offshore actuellement en projet, assurait Barbara Pompilli, juste après avoir condamné les récentes démonstrations de force de pêcheurs venus perturber le démarrage de la construction du parc éolien de la baie de Saint-Brieuc.

Dix gigawatts d’éoliennes offshore en 2035

Pour le gouvernement, l’éolien offshore est vital, autant pour massifier la production d’énergies renouvelables en France que pour mieux équilibrer notre mix de production électrique, qui dépend aujourd’hui à 70 % du nucléaire. La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), la feuille de route en la matière, prévoit ainsi d’atteindre, pour l’éolien en mer, entre 5,2 et 6,2 gigawatts (GW) de puissance installée à l’horizon 2028, et 10 en 2035. « Soit l’équivalent de dix réacteurs nucléaires », indique Régis Boigegrain, directeur des Affaires maritimes au Réseau de transport d'électricité (RTE), chargé de raccorder les futurs parcs éoliens offshore à la terre ferme.

Un premier pas vers cet objectif de dix gigawatts sera franchi l’an prochain, avec la mise en service du parc de Saint-Nazaire (80 éoliennes). « Suivront Saint-Brieuc (62 éoliennes) et Fécamp (71) en 2023, puis Courseulles-sur-Mer (64), dans le Calvados, en 2024 », liste Régis Boigegrain.

Pour ces quatre parcs, on est sur de l’éolien posé, les éoliennes étant fixées au fond marin. Ce sera aussi le cas pour les parcs de Yeu-Noirmoutier, en Vendée, Dieppe-Le Tréport, en Seine-Maritime, et donc Dunkerque, tous les trois en phase de développement et prévus pour arriver avant 2027. Au total, ils ajouteront 170 éoliennes au large de nos côtes.

Des débats trop caricaturaux en France ?

Parce que posés, ces parcs s’implantent là où la mer est la moins profonde. Et donc à proximité du littoral. Ce qui pose la question de leur acceptabilité sociétale. Les craintes portent sur la baisse de la valeur immobilière des habitations et de l’attractivité touristique des régions qui les auront dans leur ligne d’horizon, mais aussi sur les impacts que ces parcs pourraient avoir sur la biodiversité marine ou encore sur la cohabitation de ces installations avec les activités de pêche.

Jean-David Abel, vice-président de France Nature Environnement (FNE), invite à prendre du recul. « Il y a déjà 2.300 éoliennes en mer raccordées en Grande-Bretagne, 1.500 en Allemagne, 559 au Danemark…, commence-t-il. On ne peut pas dire pour autant que tous ces pays se moquent de leurs pêcheurs, de leurs paysages et de leur biodiversité marine. » « Dans le débat en France, il y a beaucoup de positions instrumentalisées, de contre-vérités qui circulent, poursuit-il. Et s’il y a certes des oppositions, la population reste majoritairement favorable à ces projets de parcs offshore, y compris en Bretagne ou en Normandie. »

La crainte de projets menés dans la précipitation ?

A la FNE, on ne se dit pas opposé à l’éolien en mer, car favorable au développement des énergies renouvelables. « Ce qui ne veut pas dire que nous donnons notre aval à tous les projets à l’étude, insiste Jean-David Abel. Nous nous opposerons à ceux qui sont mal situés, avec des risques d’impacts pour la biodiversité ou qui ne tiennent pas assez compte des enjeux de pêche. » Le discours est tout aussi nuancé au Comité national maritime des pêches (CNPMEM). « Il y a des sensibilités très différentes au sein de la profession, et les marins sont des citoyens comme les autres, prêts pour beaucoup à admettre qu’il faut amorcer la transition énergétique », indique Jean-Luc Hall, le directeur général.

La contestation récente en baie de Saint-Brieuc partirait alors avant tout d’une non-considération des pêcheurs dans la conduite du projet. « Il n’y a pas eu d’étude sur les effets du bruit des éoliennes sur les espèces halieutiques, ni de concertation avec les pêcheurs autour du calendrier des travaux pour qu’ils impactent le moins possible l’activité de pêche, explique Jean-Luc Hall. Le porteur de projet n’a pas tenu ses engagements, si bien qu’on a le sentiment qu’il arrive avec ses gros sabots. Résultat : de nombreux pêcheurs, qui n’étaient pas opposés au départ au projet, le sont désormais. »

Cette précipitation, le Comité national des pêches craint de la retrouver sur d’autres sites à l’avenir. Car la France entend avancer au pas de charge sur l’éolien en mer. Aux sept parcs en phase de réalisation ou de développement se sont ajoutés de nouveaux appels à projet, et « les scénarios oscillent entre 25 et 65 gigawatts d’éoliens en mer en 2050 au large de la métropole », rappelle Régis Boigegrain.

L’avenir plus dans l’éolien flottant ?

Pour y parvenir, l’avenir est sans doute plus dans l’éolien flottant. Avec cet avantage de pouvoir s’éloigner des côtes, puisque les éoliennes sont cette fois-ci montées sur une plateforme et non fixées aux fonds marins. « On peut ainsi aller chercher les vents plus forts et plus stables du large et viser des productions d’électricité accrues », explique Régis Boigegrain. Cet éloignement pourrait aussi favoriser l’acceptabilité sociétale de ces parcs. Ne serait-ce parce qu’ils ne sont plus visibles depuis le littoral. « Au large, il sera sans doute plus facile de trouver des zones peu ou pas exploitées par les marins-pêcheurs », ajoute Jean-Luc Hall. « Et l’éolien flottant a potentiellement moins d’impacts sur les fonds marins », complète Jean-David Abel.

Quatre projets de fermes pilotes d’éolien flottant sont à ce jour en phase de développement en France. Trois en Méditerranée ( Faraman, Gruissan, Leucate), et un dernier en Bretagne, au large de l'île de Groix et de Belle-Ile. La phase suivante vient tout juste d’être lancée avec un premier appel d’offres, lancé le 5 mai, pour un parc flottant au large, toujours, de l’île de Groix et de Belle-Ile.

Il reste un frein de taille avec l’éolien flottant : celui des coûts de raccordement des plateformes à la terre ferme. « Il augmente mécaniquement plus on s’éloigne de nos côtes », rappelle Régis Boigegrain.