BioDemain, la marque qui vient en aide aux agriculteurs pendant le moment difficile de la conversion au bio

AGRICULTURE La jeune marque, lancée par deux Lillois, achètent à un prix au-dessus du marché les produits d'agriculteurs en transition bio pour en faire des jus de pomme, du cidre, des soupes. Une façon d'aider les agriculteurs dans cette étape délicate vers la bio 

Fabrice Pouliquen

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Des salariés d'une exploitation maraîchère dans le Morbihan. Photo illustration.
Des salariés d'une exploitation maraîchère dans le Morbihan. Photo illustration. — Maxime Le Pihif/Sipa
  • Rendements qui chutent, coûts de production qui augmentent et pas le droit encore de vendre au prix du bio… Pour décrocher le label « Agriculture biologique », les agriculteurs doivent d’abord passer par une période de « conversion ».
  • Pour leur venir en aide dans cette période difficile, les Lillois Maxime Durand et Stéphane Delebassé, tout juste sortis de leurs études, ont lancé en 2019 BioDemain, marque agroalimentaire qui valorise les produits des agriculteurs en transition.
  • BioDemain accompagne à ce jour une trentaine d’agriculteurs. Mais la jeune entreprise, qui vient de lever 1,2 million d’euros, veut grandir avec l’objectif d’accompagner 500 agriculteurs d’ici fin 2022.

« C’est quoi ton prix ? »… La question posée à Damien Herreman est si peu habituelle qu’il a gardé en mémoire sa première rencontre avec Stéphane Delebassé en 2018. Le premier venait de reprendre la production de pommes familiale de quatre hectares à Meteren (Nord) qu’il avait décidé de convertir en bio. Le second, en école d’ingénieur à Lille, avait en tête, avec Maxime Durand, camarade de promo, de lancer une marque de produits agroalimentaires venant en aide aux agriculteurs en conversion.

Cette phase de transition, étape obligatoire avant d’avoir le droit d’apposer le label « AB » sur sa production, peut durer d’un à trois ans suivant les cultures. Pour Damien Herreman, ce fut trois ans. « Trois ans pendant lesquels on vend notre production toujours au prix de l’agriculture conventionnelle mais en respectant déjà le cahier des charges du bio », explique-t-il.

Des rendements qui chutent, des coûts de productions qui augmentent

En clair, les rendements chutent et les coûts de productions augmentent. « Le désherbage chimique de mes quatre hectares de verger me prenait trois heures deux fois par an auparavant et me coûtait peu cher, illustre Damien Herreman. Désormais, je dois le faire mécaniquement, avec un tracteur et une herse. Cela me prend quatre jours et il faut répéter l’opération trois fois par an. » S’ajoutent à cela les investissements dans du matériel, de la formation, le recours à de la main-d’œuvre…

C’est toute l’idée alors de Maxime Durand et Stéphane Delebassé : accompagner les agriculteurs dans cette phase délicate en valorisant leurs productions à un prix juste. Pas tout à fait celui de l’agriculture bio, « mais loin des prix au ras des pâquerettes que me proposaient des acteurs de la distribution pour ma production de jus de pommes », raconte Damien Herreman, qui sera le premier producteur à travailler avec les deux étudiants.

Plus proche du prix du bio que de celui de l’agriculture conventionnelle

Trois ans plus tard, leur marque, BioDemain, a bien grandi. Cidre, jus de pomme et de poire, farine, soupes, lentilles… Elle existe pour une douzaine de produits de grande consommation, commercialisés dans une centaine de magasins bio (Biocoop, Naturalia, Biomonde…) en France. Avec un packaging qui joue carte sur table en précisant toujours que ce produit « n’est pas (encore) bio », mais que « Choisir BioDemain, c’est soutenir les agriculteurs qui passent au bio ! »

Ces agriculteurs, justement, ils sont désormais une trentaine dans le réseau de Maxime Durand et Stéphane Delbassé. « Pour un gros tiers, ce sont des arboriculteurs, mais nous avons aussi trois apiculteurs, des producteurs de légumineuses, des maraîchers, des céréaliers…, liste le premier. Et si le gros du bataillon se concentre sur les Hauts-de-France, BioDemain commence doucement à s’élargir aux autres régions de France. Le deal est toujours le même. « Le prix est toujours défini avec le producteur et de sorte qu’il s’y retrouve financièrement », assure Maxime Durand, désormais directeur général de BioDemain.

Une bouffée d’air en cette période délicate ? « De nombreuses initiatives existent déjà pour accompagner financièrement les agriculteurs pendant leur conversion au bio, commence par rappeler Stéphanie Pageot, secrétaire nationale « développement économique » à la Fnab (Fédération nationale d’agriculture biologique). Ce sont notamment les « aides à la conversion » accordées dans le cadre de la PAC (Politique agricole commune) auxquelles s’ajoutent, souvent des « primes à la conversion » que mettent en place des coopératives pour inciter leurs agriculteurs à passer en bio. »

L’objectif de 500 agriculteurs accompagnés en 2022

BioDemain s’ajoute à la liste de ces coups de pouce « avec cette démarche intéressante, que personne d’autre ne fait vraiment, de valoriser commercialement nos productions pendant cette phase de transition », pointe Bernard Nicolaï, producteur de pommes à Vron (Somme), lui aussi parmi les agriculteurs partenaires de BioDemain. L’autre avantage de BioDemain est de faire connaître au grand public cette phase délicate de la conversion. Un signe que ça marche est la levée de fonds de 1,2 millions d’euros que vient de boucler BioDemain sur la plateforme participative Lita.co. « Plus de 200 citoyens ont rejoint le capital de l’entreprise via cette campagne, précise Maxime Durand. Des agriculteurs, des distributeurs, mais aussi beaucoup de consommateurs. »

Ces fonds recueillis permettront d’augmenter sensiblement le nombre d’agriculteurs accompagnés par BioDemain. D’une trentaine actuellement, Maxime Durand espère passer à 100 d’ici la fin de l’année et à 500 d’ici 2022. La gamme des produits proposés devrait aussi s’étoffer. « Nous lancerons d’ici peu notre huile d’olive et nous travaillons sur des marques de noix, de confitures, de riz, de pâtes », poursuit le directeur général de BioDemain Enfin, BioDemain devrait élargir le réseau de magasins bio dans lesquels ses produits sont distribués pour arriver à 600 d’ici la fin de l’année. Surtout, la jeune entreprise, veut s’attaquer à la grande distribution. « Nous sommes en train de créer une marque spécifique pour cela, annonce Maxime Durand. Elle s’appelle "Transition" et développera tout un univers autour des superhéros. » Les premiers produits ont été commercialisés début mars.

Le frein psychologique plus important que le frein financier ?

Si la période est difficile, peu d’agriculteurs jettent l’éponge pendant leur conversion à l’agriculture biologique, indique Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio. « De l’ordre de 4 % et la moitié arrête pour faire tout autre chose que de l’agriculture, indique-t-elle. Mais dans la grande majorité, les conversions vont au bout, ne serait-ce parce que ces basculements en bio sont des projets mûrement réfléchis par les agriculteurs et qu’ils ont des soutiens à leur côté. Que ce soit la Fnab ou les chambres d’agriculture. »

En 2019, 47.196 agriculteurs étaient engagés en bio et 2,3 millions d’hectares de cultures étaient conduits selon ce mode de production. Ces surfaces ont doublé en cinq ans, mais ne représentent encore aujourd’hui que 8,5 % de la Surface agricole utile (SAU).

Comment accélérer le mouvement ? Les incitations financières ne sont qu’une partie de la solution, estime en tout cas Stéphanie Pageot, à la Fnab. « Se convertir à l’agriculture biologique nécessite pour l’agriculteur une réflexion globale sur son métier et sa manière de produire, rappelle-t-elle. On passe d’un système où il faut globalement rechercher le rendement maximal à un autre où les enjeux sont souvent de chercher à réduire au maximum les coûts et être le plus autonome possible. » Autrement dit, pour Stéphanie Pageot, il faut aussi que « les gens soient prêts dans leur tête pour passer à la bio ». « Ce frein psychologique est bien plus important que le frein financier », estime-t-elle.