Qu’est-ce que « One Health », le concept qui appelle à associer les santés humaine, animale et environnementale ?

SCIENCES « Une seule santé, une seule planète ». C’est le leitmotiv de « One Health », concept porté par un nombre croissant de chercheurs, qui invite à ne plus aborder séparément les santés humaine, animale et celle des écosystèmes. Pour mieux anticiper les épidémies ?

Fabrice Pouliquen

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Un policier chinois observe une civette dans sa cage au marché de Wuhan, le 26 mai 2003.
Un policier chinois observe une civette dans sa cage au marché de Wuhan, le 26 mai 2003. — AFP
  • Tribune, colloque, décryptage… Avec le Covid-19 se multiplient les appels à adopter le concept « One Health », tant de la part d’organisations internationales comme l’OMS que de collectifs de chercheurs ou d’instituts, comme l’Anses.
  • One Health martèle l’interdépendance entre les santés animale, humaine et environnementale, et invite à faire travailler de concert les chercheurs spécialistes de ces diverses thématiques pour mieux anticiper les futures pandémies.
  • Simple sur le papier, mais beaucoup plus complexe à appliquer dans la réalité ?

Santé humaine et animale, même combat… Le Covid-19, probablement causé par un virus d’origine animale, est une nouvelle invitation à ne plus dissocier les deux. L’enjeu est de taille et dépasse d’ailleurs largement le cadre de la pandémie actuelle. La grippe, le VIH, Ebola… 60 % des maladies infectieuses humaines sont des zoonoses, ces maladies transmises naturellement entre les animaux vertébrés à l’Homme, et vice-versa. Et 75 % des maladies émergentes affectant l’être humain sont d’origine animale.

Impossible, donc, de les prendre séparément. C’est ce que prône le concept « One Health » [« Une seule santé »], qui invite même à ajouter dans l’équation la santé des écosystèmes dans lesquels animaux et humains évoluent.

Un outil à institutionnaliser au plus vite pour prévenir de nouvelles épidémies ? Les appels se multiplient en ce sens ces derniers mois. Tant de la part des organisations internationales de santé publique, l'OMS en tête, que de collectifs de chercheurs ou d’instituts de recherche. Ce mercredi encore, l’Agence nationale sécurité sanitaire alimentaire nationale (Anses) consacrait la matinée pour décrire les liens étroits entre santé animale et humaine.

Mais de quoi parle-t-on avec One Health ? Quels sont les enjeux d’une telle démarche ? 20 Minutes fait le point.

Découvre-t-on les liens entre santé humaine et santé animale avec la pandémie de la Covid-19 ?

Loin de là. Gilles Salvat, directeur général délégué recherche de l’Anses, remonte à l’Antiquité, en rappelant que « les premières études sur la santé de l’Homme étaient pour beaucoup des études comparées hommes-animaux ». « Ces liens entre médecins, vétérinaires, biologistes ont été très étroits jusqu’au XIXe siècle, avant de se distendre peu à peu », regrette Muriel Vayssier-Taussat, chef du département santé animale à l’Inrae. « La médecine a toujours dominé les autres sciences et dans le monde de la recherche, l’interdisciplinarité n’est pas mise en valeur. Il faut être le grand spécialiste », constatait Delphine Destoumieux-Garzon, directrice de recherche au CNRS en août dernier dans Le Monde.

Yann Voituron, chercheur au Laboratoire d’écologie des Hydrosystèmes naturels et anthropisés (CNRS, Université de Lyon), décrit tout de même, depuis les années 1980, des tentatives de reconnexion entre les santés humaine et animale. « C’est notamment le concept "One médecine", incitant à lier la santé humaine et celles des animaux d’élevage, décrit-il. Puis, dans les années 1990, la démarche a été élargie aux animaux sauvages avant d’en arriver, en 2008, au concept "One Health", qui ajoute une couche en intégrant la santé des écosystèmes. »

Pourquoi les santés humaine, animale et celle des écosystèmes sont-elles indissociables ?

« Parce qu’ils vivent sur une même planète, humains et animaux partagent un certain nombre de maladies infectieuses », résume Gilles Salvat. Ces pathogènes peuvent être des bactéries, des virus, des parasites transmis soit directement à l’Homme, lors d’un contact entre l’animal et l’être humain, soit indirectement par voie alimentaire ou par un vecteur comme le moustique, qui transmet le paludisme par sa piqûre.

Cette coévolution entre ces maladies, l’homme et les animaux a commencé à travers la chasse, puis la domestication. Toutes ces zoonoses ne donnent pas lieu à des pandémies comme celle que nous connaissons actuellement. Le constat inquiétant, tout de même, est que leur recrudescence et leur émergence s’accélèrent depuis un siècle. L’accroissement de la population mondiale et nos modes de vie n’y sont pas étrangers. « Les intrusions de l’Homme dans des milieux préservés dotés d’une grande biodiversité – pour la recherche de viande de brousse ou l’exploitation des richesses forestières – accroissent les contacts et donc le risque de transmission d’agents pathogènes », commence Gilles Salvat. « La déforestation – notamment pour gagner de nouvelles terres agricoles – a aussi pour effet de déséquilibrer les écosystèmes, ajoute Muriel Vayssier-Taussat. Des espèces sauvages cherchent alors de nouveaux territoires et s’approchent de populations humaines, augmentant, là encore, les probabilités de contacts. »

Le changement climatique met aussi son grain de sel. « Il influe par exemple sur la répartition des vecteurs de zoonoses [notamment des insectes] en favorisant leur remontée du Sud au Nord, ou modifie les trajets d’espèces migratrices parfois elles-mêmes porteuses d’agents pathogènes », reprend Gilles Salvat. Ajoutez enfin la mondialisation, qui permet à certaines zoonoses de se répandre sur toute la planète en une poignée de semaines.

Comment le concept « One Health » peut-il permettre de prévenir les futures pandémies ?

Le pari de One health est celui de l’« interdisciplinarité »… En clair, faire tomber les barrières entre la médecine humaine, vétérinaire et les sciences de l’environnement. Pour une meilleure compréhension et une meilleure gestion des réservoirs animaux d’agents infectieux, mais aussi de leurs voies de transmission et d’adaptation à l’humain.

Si One health n’a pas empêché la pandémie de Covid-19, il n’est pas resté non plus une coquille vide depuis 2008. Et a de premiers succès à son actif. Des réseaux de surveillance épidémiologiques associant chercheurs, vétérinaires, médecins ont ainsi contribué à prévenir l’introduction de l’Influenza aviaire en 2016 dans les Caraïbes et à contrôler les épizooties [épidémies qui frappent les animaux] de fièvres aphteuses et de fièvre de la vallée du Rift dans la zone de l’Océan Indien en 2019, illustrait un collectif de chercheurs dans une tribune au Monde en novembre dernier.

Un concept encore trop embryonnaire ?

Si des programmes de recherches interdisciplinaires ont vu le jour dans le cas de l’approche One Health – à commencer par EJP One Health, coordonné par l’Anses – , le concept peut encore largement monter en puissance. « Un fort enjeu est celui de la formation, estime Yann Voituron. En particulier dans le cursus de médecine, où il faudrait inclure bien plus de notions sur la biologie évolutive et la biologie des écosystèmes… »

Un autre enjeu majeur est d’insuffler ce concept dans la sphère politique. Dans les cartons, il y a notamment cette idée, portée par la France, de créer un « Haut Conseil Une Seule Santé ». Sur le modèle du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (Giec), ce comité d’experts de différentes disciplines aurait pour mission de « fournir dès la première alerte les données et les recommandations dont les responsables politiques ont besoin pour enrayer les pandémies naissantes ».

Pour Muriel Vayssier-Taussat et Yann Voituron, il faudrait aller plus loin encore en se questionnant sur les potentiels impacts de toutes les politiques sur les santés animale et environnementale. Et par extension sur la santé humaine. « On parle beaucoup, en ce moment, de la transition agro-écologique. Avec ce souci de laisser davantage les animaux dehors, de favoriser la biodiversité, illustre Muriel Vayssier-Taussat. C’est très bien, mais prendre cette orientation nécessite d’imaginer les impacts que cela pourrait avoir en termes de santé publique, et ainsi de mettre en place une surveillance ou des solutions pour anticiper d’éventuels problèmes. »