Elles sont solitaires, excellentes pollinisatrices et ne piquent pas… Et si vous veniez en aide aux abeilles sauvages ?

BIODIVERSITE Des entreprises proposent à des particuliers d’installer des nichoirs à abeilles sauvages. Les Dorloteurs d’abeilles vont même jusqu’à recueillir les cocons avant l’hiver pour les mettre à l’abri. Un coup de pouce bienvenu ?

Fabrice Pouliquen

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L’osmie cornue, l'une des espèces d'abeilles sauvages présentes dans toute l'Europe.
L’osmie cornue, l'une des espèces d'abeilles sauvages présentes dans toute l'Europe. — / Les dorloteurs d'abeilles
  • Il y a mille espèces d’abeilles sauvages en France, bien moins connues que l’abeille domestique européenne, qui produit du miel. Pourtant, ces abeilles sauvages rendent, elles aussi, bien des services à la nature et sont tout autant menacées.
  • Une bonne raison de leur offrir un abri dans votre jardin ou sur votre balcon ? C’est ce que propose en France Bee-Home, en livrant des nichoirs vendus avec de premiers cocons prêts à éclore.
  • Les Dorloteurs d’abeille poussent plus loin encore en mettant en place un suivi des nids qui restent des longs mois à la merci des prédateurs et parasites. Une façon de renforcer les populations ?

Elles vivent en solitaire, ne fabriquent pas de miel, ne piquent pas, ne s’intéressent pas à notre nourriture. Pour toutes ces raisons, les abeilles sauvages sont bien moins connues que leurs cousines, les abeilles domestiques. Pourtant, en France, « on compte près de 1.000 espèces d’abeilles sauvages quand il n’y en qu’une seule d’abeilles domestiques, l’apis mellifera », indique Lise Ropars, écologue spécialiste de la pollinisation à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie (IMBE).

Comme les domestiques, les solitaires œuvrent à la pollinisation, si essentielle pour la reproduction un grand nombre de plantes et de fleurs (lire encadré). Elles font aussi face aux mêmes menaces : pesticides, urbanisation, parasites.

Dans son jardin, sur son balcon ou un rebord de fenêtre

Lise Ropars ne met tout de même pas l’abeille domestique et sauvage sur un pied d’égalité : « Par sa production de miel, la première a un fort intérêt économique pour l’Homme et est de ce fait très entretenue, reprend Lise Ropars. Elle perdurera dans le temps malgré les pressions. Ce n’est pas le cas pour les espèces sauvages, pour lesquelles le risque d’extinction est réel pour certaines. »

Une bonne raison, alors, d’accueillir chez soi un nichoir pour abeilles sauvages ? C’est ce que proposent l’entreprise suisse Pollinature avec BeeHome, en France, depuis 2018, ou encore les Dorloteurs d’abeilles, projet lancé en mars 2020 par l’entreprise rochelaise « Un toit pour les abeilles ».

Dans les deux cas, leurs nichoirs sont des maisonnettes en bois, semblables aux hôtels à insectes qui fleurissent partout ces dernières années. Particularité : elles se composent de tubes comme autant de tiges creuses, abri naturel préféré d’un grand nombre d’abeilles sauvages pour confectionner leurs nids. On pourrait se dire qu’un tas de bois morts laissés au fond de son jardin ferait tout aussi bien l’affaire *. Pauline Jung, responsable de développement aux Dorloteurs d’abeilles, en convient. « Mais ces abris naturels se font rares à mesure que les haies, les talus, les prairies végétalisées disparaissent, rappelle-t-elle. L’avantage de nos nichoirs est de pouvoir être posé aussi bien dans un jardin que sur un balcon, voire un rebord de fenêtre. Et autant en campagne qu’en ville. »

Des cocons mis à l’abri l’hiver

Surtout, même si votre tas de branches finit par accueillir un nid, rien ne dit que cela aboutira à l’éclosion d’une nouvelle génération au printemps suivant. S’assurer une descendance est un parcours du combattant pour les abeilles sauvages, qui y consacrent l’essentiel de leurs courtes vies. De six à huit semaines pour les femelles, et de quelques jours seulement pour les mâles. Il leur faut construire leur nid, pondre leurs œufs, puis espérer qu’ils se transforment en larves et enfin en cocons, deux étapes qui se déroulent alors qu’elles ont déjà cessé de vivre. « Pendant de longs mois, les nids se retrouvent à la merci des prédateurs et des parasites », résume Pauline Jung.

D’une certaine façon, les Dorloteurs d’abeilles et BeeHome forcent le destin. Leurs nichoirs sont livrés avec de premiers cocons prêts à éclore. BeeHome s’arrête là pour son offre aux particuliers. Les Dorloteurs vont plus loin, avec un système d’abonnements qui permet un suivi dans le temps. « De mars à fin août, les différentes espèces d’abeilles sauvages vont pondre dans les tubes, qu’elles vont boucher avec un opercule de terre, raconte Pauline Jung. Nous demandons alors à nos abonnés, un peu avant l’automne, de retirer les tubes bouchés du nichoir et de les placer sous un filet protecteur. Puis, avant l’hiver, de nous envoyer leurs cocons. Nous les nettoyons alors de leurs parasites et les entreposons dans les bonnes conditions de température et d’humidité tout l’hiver »

3.239 nichoirs distribués pour les Dorloteurs

Au printemps suivant, le cycle recommence : les cocons sains sont retournés à l’envoyeur et le surplus, lorsqu’il y en a, est donné à de nouveaux abonnés, en espérant que de nouvelles populations éclosent. En un an, les Dorloteurs ont déjà essaimé 3.239 nichoirs en France, tandis que BeeHome en comptabilisent 10.000 dans l’Hexagone depuis 2018.

De quoi renforcer les populations ? Lise Ropars émet quelques réserves sur ce type d’initiatives, « quand elles consistent à livrer des cocons qui proviennent d’un même pool génétique ». « Le risque à terme, si la pratique se généralise, est d’uniformiser les populations, et potentiellement de les affaiblir », pointe-t-elle.

Construire une bibliothèque de cocons avec les abonnés ?

BeeHome ne s’en cache pas. Les cocons d’abeilles sauvages qu’elles livrent proviennent de ses propres populations, qu’elle développe depuis 2013. « Mais nous faisons très attention, assure Chloé Humbert-Droz, responsable développement de BeeHome. Nos populations restent déjà sauvages, multipliées en extérieur, ce qui permet de maintenir un brassage génétique. Nous ne travaillons également qu’avec des espèces naturellement présentes dans toute l’Europe, et nous n’expédions que de très petites quantités à chaque fois [25 cocons]. Le brassage avec les populations déjà présentes sur place est donc minime ; il apporte même une diversité génétique positive. »

De leurs côtés, les Dorloteurs d’abeilles ont une autre approche. « En 2020, pour notre première année d’existence, nous avons fait le choix d’envoyer les nichoirs sans cocons, précise Pauline Jung. Le pari était double : que des abeilles sauvages locales fassent leurs nids naturellement dans les tubes et que nos abonnés jouent le jeu en nous les confiants pour l’hiver. » Cela a plutôt bien fonctionné, puisque les Dorloteurs ont recueilli 20.000 cocons pour la première saison, permettant ainsi de combler de nouveaux abonnés. « En respectant bien les provenances géographiques, insiste Pauline Jung. Un cocon qui nous a été envoyé de la région de Lille est reparti au même endroit. »

* « ​En veillant tout de même à ce que ces tiges creuses fassent moins de 8 mm de diamètre pour protéger les nids des parasites », conseille Lise Ropars. Elle précise qu’un petit tas de terre peut aussi très bien convenir à des espèces d’abeilles solitaires habituées à nicher dans des galeries.

L’abeille sauvage, meilleur ami du verger ?

Les abeilles sauvages n’ont pas la même technique que les domestiques pour récolter le pollen. Chez ces dernières, il est mélangé à du nectar et de la salive et stocké dans des petites corbeilles au niveau de leurs pattes arrière. « Les abeilles sauvages, qui doivent s’éloigner le moins longtemps possible de leurs nids, parent au plus pressé, explique Pauline Jung. Elles fixent les grains de pollen aux poils qu’elles ont à l’abdomen, reprend la membre des Dorloteurs. Elles en captent certes beaucoup, mais en perdent aussi plus facilement en route, ce dont profitent les fleurs qu’elles visitent. »

De quoi en faire un auxiliaire précieux pour les vergers ? « Elles sont en tout cas très complémentaires des abeilles domestiques, très souvent utilisées aujourd’hui par les producteurs fruitiers, mais qui se heurtent pourtant rapidement à leurs limites naturelles, explique Chloé Humbert-Droz. Contrairement aux domestiques, des abeilles sauvages comme les maçonnes n’iront que sur les fleurs fruitières, tolèrent bien mieux les temps frais et pluvieux… Et le fait qu’elles s’éloignent peu de leurs nids permet de cibler la pollinisation. »

Il n’en fallait pas plus pour que Pollinature lance Osmi Pro, une offre adressée aux producteurs fruitiers (essentiellement des pommes, des abricots, des poires, des cerises, des fraises….) et qui consiste à leur vendre, au printemps, des populations d’abeilles maçonnes avec un entretien des nids. Le service existe depuis 2013, mais la société suisse l’a ouvert en France seulement l’an dernier. « En 2020, nous avons aidé à la pollinisation de 200 hectares d’arbres fruitiers », précise Chloé Humbert-Droz.