Polar Pod : « Il fallait imaginer un bateau sur-mesure pour explorer l’océan Austral », raconte Jean-Louis Etienne

INTERVIEW Plus haut que la Statue de la liberté, sans moteur… Le Polar Pod n’existe encore que dans la tête de l’explorateur Jean-Louis Etienne. Mais le projet avance et l’expédition pourrait démarrer fin 2023. Direction le rude océan Austral, pour lequel il sera spécialement conçu

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Image de synthèse représentant la partie émergée du "Polar Pod".
Image de synthèse représentant la partie émergée du "Polar Pod". — / Nicolas Gagnon
  • Ce mardi, en fin de matinée, l’explorateur et scientifique français Jean-Louis Etienne présente à la presse son projet d’expédition scientifique Polar Pod, sur laquelle il travaille depuis dix ans.
  • Avec cette nouvelle mission, qui pourrait démarrer fin 2023, le spécialiste des milieux polaires entend parfaire les connaissances sur l’océan Austral. La terreur des marins, mais un trésor écologique qui joue un rôle clé pour le climat.
  • Pour permettre à des scientifiques d’y séjourner dans la durée, Jean-Louis Etienne a imaginé un vaisseau qui sort de l’ordinaire : le Polar Pod, qu’il prévoit de faire dériver pendant trois ans le long du courant marin de l’océan Austral. Il répond à 20 Minutes

Il y a la Station spatiale internationale (ISS), nichée à 400 km de la Terre. L’océan Austral pourrait avoir son équivalent à partir de 2023. Jean-Louis Etienne y travaille. L’explorateur et scientifique français avait marqué les esprits en étant le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire, en 1986. Depuis, il a multiplié les expéditions en milieu polaire. Et à 74 ans, Jean-Louis Etienne en a encore une dans les cartons, sur laquelle il travaille depuis dix ans. C’est Polar Pod, un étonnant vaisseau marin, plus haut que la statue de la Liberté et sans moteur, qu’il prévoit de lancer pendant trois ans dans l’océan Austral et à bord duquel se relayeront des marins et des scientifiques.

Cet océan, qui fait le tour de l’Antarctique et le lien entre le Pacifique, l’Atlantique et l’océan Indien, joue un rôle clé pour le climat et la préservation de la biodiversité. Mais il reste encore largement méconnu. Et pour cause, cet océan de tempêtes n’est pas tendre avec les marins qui s’y aventurent. Les skippeurs du Vendée Globe le confirmeront.

C’est toute l’idée alors du Polar Pod : « imaginer un bateau scientifique sur-mesure pour observer, dans la durée, l’océan Austral », raconte Jean-Louis Etienne. Coordonnée par le CNRS, en partenariat avec le Cnes (l’agence spatiale française) et l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), la mission scientifique devrait démarrer fin 2023. Et Jean-Louis Etienne, qui compte bien faire partie du premier équipage à monter à bord, répond aux questions de 20 Minutes.

Le médecin et explorateur français Jean-Louis Etienne, le 11 novembre 2016.

C’est désormais certain, « Polar Pod » va voir le jour ?

L’État vient de confirmer le financement de la construction du Polar Pod et l’Ifremer a lancé les procédures d’appel d’offres auprès des chantiers navals. On entre un peu plus dans le vif du sujet, ce qui devrait nous aider, en parallèle, à consolider nos premiers partenariats privés et à en gagner de nouveaux. Le chantier naval devrait être choisi d’ici à la fin de l’année, pour lancer la construction tout début 2022. L’expédition, elle, devrait démarrer en décembre 2023.

Qu’est-ce qui vous pousse, à 74 ans, à vous lancer dans cette nouvelle aventure ?

Les régions polaires sont très difficiles à explorer, et donc méconnues. En 1989, j’avais fait construire la goélette Antarctica [désormais Tara], conçue pour pouvoir dériver à travers la banquise qui compose, en majorité, l’océan Arctique et ainsi pouvoir y naviguer au mieux.

L’océan Austral est tout aussi difficile d’accès, pour ses vents violents et sa mer souvent grosse. Les marins ne parlent pas de « Cinquantièmes hurlants » pour rien. L’Homme ne s’y aventure donc que très peu et même si nous avons acquis des connaissances sur cet océan, grâce aux satellites notamment, toutes les publications scientifiques à son sujet rappellent le besoin de mesures supplémentaires in situ et de longue durée.

C’est tout l’objet de Polar Pod. La grande question, derrière, est de savoir quel type de vaisseau permettrait à une équipe de chercheurs de rester sur la durée dans cet océan de tempêtes. C’est-à-dire avec un maximum de sécurité, de confort et sans impact sur l’environnement. Un navire océanographique traditionnel ne le permet pas.

Comment avez-vous alors imaginé ce flotteur géant, tout en verticalité ?

Au début des années 1960, la marine américaine [US Navy] avait mis au point Floating Instrument Platform (FIP) pour écouter les sous-marins ennemis sans faire du bruit pendant la guerre froide. Le bateau, tout en verticalité, a l’avantage d’être très stable et peu impacté par les vagues. En collaboration avec le Scripps, l’institut océanographique de San Diego (États-Unis) et avec le Ship ST, un bureau d’ingénierie naval à Lorient, j’ai imaginé un nouveau FIP, mais cette fois-ci à vocation scientifique.

Après six années de travail, de maquettes, d’essais dans des bassins à vagues, nous en sommes arrivés à ce Polar Pod. Son tirant d’eau [partie immergée du navire] de 80 mètres, ainsi qu’un lest de 150 tonnes sous l’eau, assureront à la structure sa stabilité verticale. La tour sera composée de quatre étages de 80 m², où vivra et travaillera une équipe de quatre scientifiques, trois marins et un(e) cuisinier(e) relevée tous les deux mois.

Polar Pod sera aussi zéro émission et silencieux, puisque n’ayant même pas de moteur. Cela lui permettra d’être sans impact sur son environnement, mais aussi de garantir la qualité de ses mesures scientifiques. Notamment celles de ses hydrophones, des micros sous l’eau d’une grande sensibilité qui vont nous permettre de faire un état des lieux de la biodiversité de l’océan Austral.

Avec le « Polar Pod », vous prévoyez tout de même de faire deux fois le tour de l’Antarctique en trois ans… Ce sera, du coup, en s’aidant des vents et du courant ?

Du courant surtout. L’idée est de s’aider du courant circumpolaire, qui fait le tour de l’Antarctique en charriant 150 millions de m² par seconde, soit 150 fois le débit de tous les fleuves du monde. Le Polar Pod va ainsi dériver autour de l’Antarctique pendant trois années et au fil des quatre saisons. Il sera tout de même équipé de voiles latérales pour garder une possibilité de le manœuvrer, ne serait-ce que pour éviter un iceberg. Six éoliennes apporteront l’énergie pour la vie à bord.

« Pour nous, c’est comme si vous alliez sur la Lune », dit, à propos du « Polar Pod », l’Américaine Susan Solomon *, chimiste de l’atmosphère… Il y a en effet un peu de ça ?

Oui, dans le sens où la mission vise à rester sur une longue période dans un milieu peu accessible et sur lequel nous manquons de connaissances. J’aime bien voir aussi ce Polar Pod comme le pendant océanographique de la Station spatiale internationale. Le programme de recherche bénéficie de l’engagement de 43 instituts et universités de douze pays, si bien que des chercheurs de tous horizons devraient s’y relayer. Et ils ne travailleront pas pour leur compte, mais bien ensemble, dans le but d’assurer le bon fonctionnement de tous les capteurs de la plateforme. Comme les astronautes à bord de l’ISS.

Que permettra d’apprendre « Polar Pod » sur l’océan Austral ?

Il s’agira déjà de faire tout une série de mesures sur les conditions météo, les états de mer, de vent, de vague et même de couleur de l’océan Austral. Elles seront comparées aux mesures effectuées par les satellites, pour en évaluer l’exactitude.

On sait aussi que l’océan Austral est le premier puits de carbone océanique de la Terre, ses eaux froides facilitant la dissolution du CO2. Le Polar Pod et les nombreux capteurs qu’il embarque viseront à mesurer l’efficacité de cette pompe physique**, de même qu’à étudier les échanges qui s’opèrent entre l’atmosphère et l’océan [aérosols, chaleur, matières…].

Un autre axe fondamental de la mission sera de faire un état des lieux de la biodiversité, tâche pour lesquels les satellites atteignent leurs limites puisque cela se passe sous la surface. Les hydrophones du Polar Pod enregistreront les signatures sonores de nombreuses espèces, du krill aux mammifères. Cet inventaire – à la fois des espèces et de leur répartition – permettra de mieux déterminer les quotas de pêche en région antarctique, mais aussi de nourrir la réflexion sur le projet de constituer un réseau d’aires marines protégées dans la région.

Enfin, le Polar Pod prélèvera des échantillons d’eau et d’air qui seront envoyés en laboratoire, afin de savoir si les activités humaines impactent aussi l’océan Austral. En clair : y trouve-t-on des aérosols, des micro-plastique, des pesticides, des métaux lourds… ?

* Susan Solomon est chimiste de l’atmosphère et professeure au MIT, et associée au prix Nobel de la Paix 2007 dans le cadre de ses travaux au sein du Giec.

** En plus de cette pompe physique, s’ajoute une « pompe biologique ». Le phytoplancton qui vit dans l’océan Austral absorbe du CO2 par photosynthèse. Il est lui-même consommé par tout un tas d’animaux dont les pelotes fécales plongent sur le fond des océans, où elles sédimentent. Ce qui permet de séquestrer durablement du carbone au fond des océans.