L'effet cocktail est le grand oublié dans l'évaluation des pesticides, dénoncent des parlementaires et ONG

SANTE Cet automne, une étude trouvait la trace de métaux lourds et hydrocarbures dans des herbicides vendus en Europe. Sans être mentionnés sur les étiquettes. Le symbole du dysfonctionnement du processus européen d’homologation des pesticides ?

Fabrice Pouliquen

— 

Illustration d'un homme âgé en train de faire du jardinage.
Illustration d'un homme âgé en train de faire du jardinage. — Tony Fischer/Flickr
  • Ce jeudi, le collectif Secrets toxiques, qui réunit des ONG mais aussi 119 parlementaires, a adressé un courrier à l’Efsa, l’organisme européen chargé d’homologuer les pesticides, pour lui demander de revoir ses procédures.
  • La campagne se repose sur une étude parue cet automne, du biologiste Gilles-Eric Seralini, qui a détecté la présence de métaux lourds et d’hydrocarbures dans la composition d’herbicides vendues en France, en Allemagne ou en Pologne.
  • Pour Secrets toxiques, ces résultats montrent « les trous dans la raquette » dans les processus d’homologation des pesticides « qui se concentrent sur les substances actives et moins sur les autres composés qui entrent dans les formules des produits »

Une « fraude scientifique »… La coalition « Secrets toxiques » ne mâche pas ses mots au moment de présenter la lettre qu’elle s’apprêtait ce jeudi à expédier à l’ Efsa (Autorité européenne de sécurité des aliments), l’organisme européen chargé entre autres de l’évaluation des risques sanitaires des pesticides avant leur mise sur le marché.

Le courrier, rédigé par quatorze ONG rejointes par 119 députés européens et parlementaires français, dénonce les failles de l’Efsa dans l’évaluation qu’elle fait des pesticides et lui demande de revoir en urgence ses procédures.

Des métaux lourds et des hydrocarbures

La campagne part de l’étude du biologiste Gilles-Eric Seralini*, de l’université de Caen, publiée en octobre dans la revue scientifique américaine Food and Chemical Toxicology. Le chercheur a analysé quatorze herbicides sans glyphosate récemment commercialisés à destination des particuliers et disponibles en France, en Allemagne ou en Pologne. L’étude a permis de détecter fréquemment la présence de métaux lourds (arsenic, cuivre, plomb, nickel…) ainsi que, pour douze herbicides, des hydrocarbures polycycliques aromatiques, comme le benzo [a] pyrène, un cancérogène reconnu par le CICR (Centre international de recherche sur le Cancer).

« Ceci à des doses importantes, précise Gilles-Eric Seralini. Suffisamment pour donner, en cas d’expositions sur la durée, des tumeurs, des maladies immunitaires, des maladies de la reproduction… » Et ces substances ne sont pas déclarées, pointe Secrets Toxiques. « Ni sur les étiquettes commerciales des bidons qui doivent pourtant informer les consommateurs des produits toxiques utilisés, commence Maître Guillaume Tumerelle, avocat qui accompagne Secrets toxiques dans ses démarches. Ni dans les autorisations de mise sur le marché, document dans lesquels les fabricants doivent faire figurer l’ensemble des composants entrant dans leurs formules. »

Un effet cocktail non pris en compte ?

C’est tout le problème alors pour cette coalition. Elle reproche à l’Efsa d’évaluer la toxicité de la substance déclarée active par l’industriel – la molécule glyphosate par exemple pour les herbicides de type Round-up- sans regarder la toxicité des autres ingrédients utilisés et qui peuvent représenter jusqu’à 70 % des composants utilisés dans une formule. Sans regarder, surtout, l’effet cocktail que peuvent avoir ces composants tous ensemble. « On se rend compte ainsi que les produits annoncés comme des substitutions aux pesticides à base de glyphosate [interdit à la vente aux particuliers en France depuis le 1er janvier 2019] sont en réalité tout aussi dangereux, voire plus », fustige Dominique Masset, co-président de Campagne Glyphosate France, l’une des ONG embarquées dans Secrets Toxiques.

La campagne a commencé le 1er décembre, par le dépôt d’une plainte contre X, au pôle santé du tribunal administratif de Paris, pour fraude à l’étiquetage, mise en danger de la vie d’autrui et atteinte à l’environnement, pour tenter de faire retirer les produits analysés par Gilles-Eric Seralini. La procédure est toujours en cours.

Le courrier de ce jeudi marque une deuxième étape en visant directement l’Efsa. « Le règlement européen est très clair, estime Guillaume Tumerelle. Il précise que les effets cumulés des produits – les effets cocktails- doivent être pris en compte au moment de l’homologation des produits. La Cour de justice de l’Union européenne l’a très clairement rappelé dans une décision du 1er octobre 2019. »

L’Efsa et l’Anses répliquent

L’Efsa n’a pas tardé à réagir par communiqué. L’organisme y rappelle que « la législation européenne sur les pesticides stipule que l’Efsa a pour mission d’effectuer une évaluation scientifique uniquement sur les substances actives de ces produits et non sur leurs formules complètes ». Néanmoins, les recettes des pesticides restent évaluées sur leur innocuité avant de pouvoir être utilisées dans l’Union européenne, reprend l’Efsa en précisant que cette évaluation « se fait à un stade ultérieur », par les autorités des Etats membres eux-mêmes.

En France, c’est l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). « Nous prenons note de ce courrier et nous allons regarder dans le détail les herbicides analysés par Gilles-Eric Seralini et les résultats de son étude, indique à 20 Minutes le service communication de l’Anses. Nous respectons en tout cas strictement la réglementation européenne dans l’analyse des dossiers présentés par les industriels. Cela comprend notamment l’évaluation des risques liés à l’utilisation de ces produits, pour ceux qui appliquent les produits, les personnes à proximité, l’environnement… » Et l’Anses assure ne pas hésiter à retirer des produits du marché si besoin. Comme en 2016, lorsqu'elle a retiré 132 autorisations de produits associant la substance active de glyphosate au co-formulant POE Tallowamine, « des risques inacceptables, notamment pour la santé humaine, ne pouvant être exclus », justifiait-elle.

Des trous dans la raquette ?

Toutefois, pour Secrets toxiques, les métaux lourds et hydrocarbures trouvés dans des herbicides vendus en Europe « tendent à montrer qu’il y a d’énormes trous dans la raquette, glisse François Veillerette, porte-parole de Générations Futures. A partir d’une substance active, il peut y avoir des centaines de produits commerciaux et les agences nationales n’ont sûrement pas les moyens de faire des analyses poussées pour chacun d’eux. »

François Veillerette dénonce alors, au minimum, « un problème de transparence ». « Les herbicides sans glyphosate utilisent souvent comme substance active l’acide acétique, rappelle-t-il. En clair du vinaigre. Un particulier qui achète un tel produit ne s’attend pas à y trouver du plomb, de l’arsenic, du benzo [a] pyrène. Si les agences nationales ont considéré que le cocktail n’était pas nocif, pourquoi ces ingrédients ne figurent pas sur les étiquettes du produit ? »

Secrets toxiques espère une réponse de l’Efsa à son courrier dans les deux mois. « Auquel cas, nous imaginons de nouvelles mises en demeure voire une procédure judiciaire », assure Guillaume Tumerelle. Il y a urgence à agir sur ce dossier de santé publique, tonnent les députés européens Michèle Rivasi et Eric Andrieu. Le deuxième rappelle qu’en 2018, « une commission d’enquête du Parlement Européen – dit commission Pest- avait déjà pointé toutes les limites de la procédure d’homologuation des pesticides dans l’UE. Les manques de transparence, d’indépendance, de ressources. Trois ans plus tard, rien n’a bougé. »

*Gilles-Eric Seralini est connu pour ses prises de position radicales contre les OGM et les pesticides