Mer : La pêche française de plus en plus durable… avec un bémol en Méditerranée ?

BIODIVERSITE Dans son dernier bilan publié ce vendredi, l’Ifremer note que 60 % des volumes de poissons débarqués par les navires français en 2019 provenaient de populations exploitées durablement, contre 15 % il y a vingt ans. Mais des inquiétudes perdurent

Fabrice Pouliquen

— 

Les marins du chalutier
Les marins du chalutier — Nicolas GUBERT / AFP
  • L’Ifremer publie ce vendredi son bilan sur l’état des principales populations de poissons pêchées par les navires français en 2019.
  • 60 % des volumes débarqués cette année-là dans les ports de France métropolitaine étaient issus de populations exploitées durablement, contre 15 % il y a vingt ans et 49 % en 2018.
  • Il y a du mieux, mais on n’est toujours pas à l’objectif de 100 % de pêche durable que s’était fixé l’UE… pour 2020. Et 20 % des populations pêchées par les bateaux français restent surpêchées. Des populations s’effondrent même, comme le merlu en Méditerranée.

Comment se portent les populations de poissons pêchées en mer par les bateaux français ? Depuis trois ans maintenant, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) publie chaque début d’année son bilan sur l’état écologique des principales espèces débarquées dans les criées françaises l’année précédente. 160 populations sont ainsi suivies en France métropolitaine, « dont proviennent 80 % des poissons chaque année débarqués », indique Alain Biseau, coordinateur des expertises halieutiques de l’Ifremer.

Ce vendredi, l’Institut publie son bilan 2020 portant sur les données de 2019, avant donc la crise sanitaire du Covid-19 [lire encadré]. Les chiffres vont plutôt vers le vert. 60 % des volumes de poissons pêchés par des bateaux français, soit 400.000 tonnes en 2019, sont issus de populations exploitées durablement, comptabilise l’Ifremer.

60 % de la pêche française durable ?

Dans le détail, sur ces 60 %, « 47 % proviennent de populations jugées en bon état, c’est-à-dire pour lesquelles la biomasse [la quantité d’individus, notamment de reproducteurs] est bonne et la pression de pêche [la quantité de poissons pêchée] est jugée conforme au rendement maximum durable (RMD)* », précise Alain Biseau. Dans cette catégorie entrent notamment les merlus du Golfe de Gascogne, de la mer Celtique et de la mer du Nord, la Coquille Saint-Jacques de la Manche ou encore les Baudroies du Golfe de Gascogne et de la mer Celtique. Les 13 % restant proviennent de populations dites reconstituables. « La pression de pêche est conforme au RMD, mais la quantité de biomasse est encore jugée trop faible », reprend le biologiste. C’est le cas du bar de la Manche et de la mer du Nord ou du thon rouge de Méditerranée, au plus mal à la fin des années 2000.

L’Ifremer décrit une tendance globale à l’amélioration. « Il y a vingt ans, seuls 15 % des volumes de poissons débarqués étaient issus de populations exploitées durablement », rappelle l’institut. Cette part grimpait à 49% dans son bilan 2019 [sur les pêches de 2018 donc]. Soit une progression de onze points en un an. « C’est principalement dû à la sardine du Golfe de Gascogne, dont les débarquements sont très importants et qui a basculé d’un statut de « surpêchée » l’an dernier à « en bon état » cette année », explique Alain Biseau.

/Infographie Ifremer
/Infographie Ifremer - /Infographie Ifremer

20 % d’espèces encore surpêchées

Il n’y a pas de quoi non plus se reposer sur ses lauriers. Ne serait-ce déjà parce que l’Union européenne s’était fixé l’objectif d’atteindre 100 % de populations pêchées durablement… en 2020. On en est encore loin. Si 60 % des volumes sont issus de populations exploitées durablement, cela ne veut pas dire que les 40 % restant ne le sont pas. Pour plusieurs populations, la communauté scientifique n’a pas à ce jour suffisamment d’informations pour les classer et les évaluer.

Tout de même, l’Ifremer fait état de 20 % des volumes pêchées issus d’espèces surpêchées. 14 % proviennent de populations dont la biomasse est jugée bonne, mais pour lesquels la pression de pêche est trop forte. C’est le cas de l’églefin de mer Celtique ou du merlan de mer du Nord et Manche est. Par ailleurs, 4 % proviennent de populations dans le rouge sur les deux indicateurs : leur biomasse est dégradée et la pression de pêche trop importante. C’est le cas du chinchard de l’Atlantique ou de la sole de mer du Nord.

Pire, 2 % proviennent de populations estimées comme effondrées. C’est le cas notamment du merlu de la mer Méditerranée. « Sa biomasse actuelle fait que cette population n’est plus en mesure de se renouveler durablement, pointe Clara Ulrich, directrice adjointe de l’Ifremer. D’autant plus que le merlu atteint la maturité sexuelle tardivement, au bout de trois ans. » Autrement dit : la pression actuelle en Méditerranée ne permet pas à suffisamment de merlus d’arriver en âge de se reproduire.

La Méditerranée comme point noir ?

Un cas symptomatique d’un mauvais état global des ressources halieutiques dans le bassin méditerranéen ? « On a toujours cette image très négative de l’état des populations en Méditerranée, commence Clara Ulrich. La réalité est plus complexe. On suit déjà moins de populations en Méditerranée que dans l’Atlantique. Seulement huit pour la France, qui concernent 40 % des volumes débarqués. »

Parmi celles-ci, certaines vont bien. C’est le cas, donc, du thon rouge. « Après quinze ans de plans de gestion stricts, la population et la pêcherie [les navires spécialisés dans cette pêche] se portent bien », rappelle Clara Ulrich. En revanche, d’autres populations inquiètent. L’an dernier déjà, l’Ifremer alertait sur la forte diminution de la taille et du poids des sardines et anchois constatée depuis dix ans, ainsi que les mortalités précoces de ces deux espèces. Les premiers impacts du changement climatique ? C’était en tout cas l’hypothèse soulevée par l’Ifremer.

/Infographie Ifremer
/Infographie Ifremer - /Infographie Ifremer

Un plan de réduction de l’effort de pêche sur le merlu

En parallèle, l’Institut pointe « l’écueil de la surpêche » en Méditerranée, notamment pour les espèces qui vivent dans les fonds marins. C’est le cas du merlu, on l’a dit, mais aussi du rouget barbet, « qui résiste un peu mieux que le premier par sa capacité à se reproduire plus vite », indique Clara Ulrich.

Mais il y a des motifs d’espoirs, reprend la directrice scientifique de l’Ifremer. « Pour la première fois, l’UE a voté un plan de gestion pluriannuel des pêches pour la Méditerranée européenne occidentale [du Sud de l’Espagne à la côte nord de la Sicile], indique-t-elle. Il est effectif depuis janvier 2020 et prévoit un objectif de 30 % de réduction de l’effort de pêche sur le merlu d’ici à 2025. » Ce plan se traduit par une diminution du nombre de jours de pêche au merlu autorisée en mer par bateau, mais s’accompagnera aussi de fermetures ponctuelles de zones précises de Méditerranée pour protéger spécifiquement les juvéniles, les merlus qui ne sont pas encore en âge de se reproduire. Pour l’Ifremer, cette limitation est le moyen le plus efficace pour rétablir la population. Mais il est encore trop tôt pour en mesurer les effets.

* Le rendement maximal durable est la quantité maximale que l’on peut extraire, en moyenne et sur une longue période, d’une population sans affecter son processus de reproduction.

La crise du Covid-19, une respiration pour les poissons ?

La crise sanitaire du Covid-19 et ses vagues de confinement n’ont pas épargné la pêche française. Résultat ? « Une baisse globale de l’intensité de l’activité de pêche en 2020 », glisse Émilie Leblond, coordinatrice du Système d’informations halieutiques à l’Ifremer. Elle tire ce constat du suivi de l’activité tout au long de l’année que fait l’Institut des navires de pêche français de plus de douze mètres. « Certes, ces bateaux ne représentent que 20 % de la flotte à l’échelle hexagonale mais, en revanche, près de 60 % de la production, précise Emilie Leblond. Cela permet ainsi d’avoir une idée assez globale de l’impact de la crise du Covid-19 sur l’activité du secteur de la pêche. »

Cet impact n’est pas négligeable. « On constate une baisse globale de 10 % de l’intensité de l’activité en volume et une production réduite de 14 % en volume, reprend Émilie Leblond. Cela représente tout de même l’une des plus grosses baisses d’activité que la pêche française a connues dans les vingt dernières années. »

Dur donc pour les pêcheurs français. A l’inverse, cette baisse d’activité pourrait profiter aux poissons, en facilitant les régénérations de populations en 2020. « Il est trop tôt encore pour l’affirmer, indique Alain Biseau. Réponse dans le bilan 2021 de l’Ifremer.