Intelligence animale : « On a encore plein de choses à apprendre de l’ours »

INTERVIEW Samedi, pour la Journée mondiale des intelligences animales, la journaliste Yolaine de la Bigne et la Cité des sciences, organisent une nouvelle série de conférences. Et cette fois-ci, l’ours est au programme. Pas étonnant selon le spécialiste, Rémy Marion...

Fabrice Pouliquen
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Un ours brun se débat pour attraper un poisson, dans le sud-ouest de l'Alaska, aux Etats-Unis.
Un ours brun se débat pour attraper un poisson, dans le sud-ouest de l'Alaska, aux Etats-Unis. — Kevin Dooley/Solent News/SIPA
  • « Fort comme un ours », dit l’expression. On dit rarement en revanche, intelligent comme un ours… A tort ? Depuis plusieurs années, la journaliste Yolaine de la Bigne, via la Journée mondiale des intelligences animales qu’elle a créée, tente de changer nos regards sur le sujet
  • Et ce samedi, pour cette nouvelle édition, les ours sont au programme du cycle de conférences organisé à la Cité des sciences et de l’Industrie. C’est le conférencier et réalisateur Rémy Marion qui parlera du plantigrade, lui qui l’observe depuis 30 ans.
  • Il répond aux questions de 20 Minutes.

Fort, bourru, gourmand, comique… Autant de caractéristiques qui collent à la peau de l’ours. En revanche, on loue rarement son intelligence. Ce samedi, Journée mondiale des intelligences animales, est l’occasion de réparer cette injustice. A l’origine de cet événement, la journaliste Yolaine de la Bigne organise chaque édition, en partenariat avec  la Cité des sciences et de l’industrie, des cycles de conférences [à suivre en ligne]. Et cette fois-ci, les ours sont au programme.

Et qui de mieux pour parler de l’intelligence des ours que Rémy Marion ? Du Japon, à l’Alaska, en passant par la Finlande, l’archipel du Svalbard ou encore les Pyrénées, voilà trente ans que le conférencier et réalisateur arpente le monde pour observer les plantigrades. L’auteur de  L’Ours, l’autre de l’homme [Actes sud] répond aux questions de 20 Minutes.

Avez-vous été surpris d’être invité à parler de l’ours à l’occasion de la Journée mondiale sur l’intelligence animale ?

Non, ce n’est pas une surprise. Fort, pataud, gourmand et toutes ces caractéristiques que l’on attribue aux ours sont issues de notre imaginaire collectif et ont été imposées là par des gens qui voulaient combattre l’ours. Cela a commencé par la religion, en particulier chrétienne, qui a bataillé ferme pour s’imposer face à la prédominance des rites liés à l’ours dans les sociétés païennes. Au Moyen-Âge, l’ours est ainsi passé du statut du roi des animaux à celui de paria. Il y a eu aussi, pendant des siècles, des destructions massives de populations d’ours par l’homme pour s’approprier ses territoires. Et pour les justifier, on prêtait là encore, à l’animal, les pires défauts et atrocités.

Mais ce regard sur l’ours change peu à peu depuis le début du XXe siècle et plus encore après la Seconde guerre mondiale, lorsque les ours ont été beaucoup plus protégés dans bon nombre d’endroits. Depuis une quinzaine d’années, il y a même un ensemble d’études scientifiques qui s’intéressent aux comportements et au métabolisme de l’ours et des enseignements que l’on pourrait en tirer pour l’homme. Ce qui pousse, un peu plus encore, à changer de regard sur l’animal.

Dans L’ours, l’autre de l’homme, vous décrivez à quel point le plantigrade a su s’adapter au fil des âges, aux nombreux environnements dans lequel il a vécu. Cela signifie-t-il que l’animal est intelligent ?

C’est tout le problème de la définition que l’on donne à l’intelligence. On a trop calibré ce mot sur la vision qu’en ont les humains. Évidemment, lorsqu’on parle d’animaux, il faut redéfinir le terme et bien plus voir l’intelligence comme la capacité à lire et s’adapter à son environnement. Et sur ce point, c’est indéniable : l’ours est un animal intelligent. Il faut déjà sortir de cette idée que les ours sont tous pareils. Comme chez l’homme, chaque individu à des traits de caractère qui lui sont propres. Il y a des extravertis, des timides, des peureux, des aventureux… Il en va de même pour l’intellect.

Et puis, de façon générale, l’ours a des relations sociales, peut manipuler des objets, est capable d’apprendre. Il est curieux mais on est très loin pour autant de l’animal qui fonce tête baissée. Il sait observer, analyser une situation. Je me souviens très bien d’une femelle ours que nous observions avec ses trois petits au bord d’une rivière. Elle avait fini par nous en laisser pratiquement la garde pour partir chasser plus loin. Tout simplement, parce qu’elle savait que des ours adultes qui représentent une menace pour ses petits, n’auraient jamais approché avec nous dans les parages. C’est ça toute l’intelligence de l’ours et des animaux sauvages en général : cette capacité à emmagasiner et gérer une multitude de paramètres pour se déplacer, se nourrir…

Reste-t-il encore de nombreux mystères à percer sur l’ours ?

On a encore plein de choses à apprendre, oui. Son métabolisme intrigue notamment. L’ours est tout de même cet animal capable de passer six mois sans manger, sans uriner, sans presque bouger mais qui renaît malgré tout en pleine forme, au printemps, sans montrer de signe d’atrophies musculaires ni de dérèglements divers et variés. Pour un être humain, le simple fait de ne plus solliciter sa musculature entraîne une diminution de sa masse musculaire de 10 % par mois d’inactivité. Et là on parle des muscles, mais il y a d’autres scientifiques qui planchent sur la flore intestinale de l’ours, son génome*, les propriétés de ses poils… Et tout cela pourrait permettre de lever de nouvelles pistes de recherche contre des pathologies touchant des milliers d’individus dans le monde. L’ ostéoporose, l’obésité, l’atrophie musculaire, les maladies rénales et cardio-vasculaires…

A-t-on le temps encore d’apprendre de l’ours ? A vous lire, les espèces d’ours sont moins en danger d’extinction qu’on le dit parfois…

C’est un discours que l’on entend beaucoup ces dernières années au sujet de l’ours polaire. En réalité, ses populations restent relativement stables ces dix dernières années (entre 22.000 et 27.000 individus) et si certaines populations sont effectivement en péril, comme celles du Svalbard ou de la mer du Beaufort, celles du Grand Nord canadien le sont beaucoup moins. Il n’en reste pas moins que son habitat est menacé par le changement climatique, mais on ne peut pas dire que l’espèce est aujourd’hui en voie d’extinction.

L’ours brun, lui, va plutôt pas mal dans le monde. On est autour de 250.000 individus aujourd’hui, un chiffre là encore stable, et dans certaines zones, il y a aujourd’hui plus d’ours bruns qu’il y en avait avant. C’est vrai au Canada, mais aussi en Scandinavie, en Europe de l’Est. En France, on en comptait huit il y a trente ans, ils sont désormais soixante. Les ours bruns restent malgré tout sous la menace de la destruction de leurs habitats ou de la hausse des dérangements l’hiver, si bien qu’il reste important de mieux redéfinir les relations entre les ours et les hommes. On peut très bien cohabiter avec l’ours. Des pays y arrivent très bien. J’ai observé des ours en Slovénie tout en entendant les cris de gamins dans la cour d’école, juste à côté. Certains territoires – comme les Abruzzes en Italie, ont même fait de l’ours un symbole de la préservation de la biodiversité qu’ils mettaient en place et donc de la valorisation des cheptels et des productions locales.

*Des scientifiques américains sont parvenus à séquencer le génome d’ours noirs à différentes périodes de l’année, rapporte Rémy Riou dans L’ours, l’autre de l’homme. En comparant les résultats, ils ont observé que certains gènes s’expriment en hiver et pas en été, comme si l’ours était capable de mettre en repos une partie de son métabolisme selon la saison.