Les échouages de dauphins encore plus nombreux en 2021 sur nos côtes… et toujours pas de solution en vue ?

BIODIVERSITE 400 carcasses de dauphins ont été retrouvées le long des côtes françaises depuis le début de l’année. C’est du jamais vu, indique l’Observatoire Pélagis. Et une invitation à ne pas se limiter aux seuls « pingers », ces répulsifs acoustiques ?

Fabrice Pouliquen

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Un volontaire de Réseau National d'Echouage (RNE) réalise des prélèvements et des mesures sur le cadavre d'un dauphin retrouvé échoué sur une plage à Plovan, dans le Finistère.
Un volontaire de Réseau National d'Echouage (RNE) réalise des prélèvements et des mesures sur le cadavre d'un dauphin retrouvé échoué sur une plage à Plovan, dans le Finistère. — Fred TANNEAU / AFP
  • 2020 avait déjà été une année noire en ce qui concerne les échouages de dauphins sur la côte atlantique française. Et l’année 2021 part sur de très mauvaises bases, avec déjà 400 carcasses retrouvées sur nos plages, indique l’Observatoire Pelagis.
  • La cause principale ne fait guère de doutes. Il s’agit de prises accidentelles dans les filets de pêche des navires. Il reste à trouver la parade. Depuis 2017 sont notamment testés des pingers, des répulsifs acoustiques, sur les chalutiers.
  • D’autres mesures sont à l’étude, mais sans que ça aille assez vite et assez loin, selon l’ONG Sea Sheaperd. Faut-il alors envisager jusqu’à des fermetures de pêches dans tout le Golfe de Gascogne aux périodes critiques de l’année ?

Quatre-vingts carcasses de dauphins communs retrouvées sur la côte Atlantique française rien que le week-end dernier. Quatre cents, même, depuis le 1er janvier. « C’est du jamais vu, lance Hélène Peltier, biologiste de l’Observatoire Pelagis (Université de La Rochelle-CNRS), qui recense chaque année ces échouages. L’an dernier déjà, janvier avait été un mois record, avec 134 échouages recensés. » Et sur le total de l’année 2020, l’observatoire comptait 1.300 dauphins communs retrouvés sur nos plages, contre 1.231 en 2019.

Hélène Peltier remonte à 1989 le premier échouage massif de dauphins communs constaté dans le Golfe de Gascogne [entre la Bretagne et le nord de l’Espagne]. Mais les intensités ont longtemps varié d’une année sur l’autre. Parfois, il n’y a que quelques échouages épars constatés. Et puis il y a les années noires. Elles s’enchaînent depuis 2016.

Des traces de captures accidentelles sur les carcasses

« Et on ne peut dénombrer que les dauphins morts qui s’échouent sur les côtes », rappelle Lamya Essemlali, présidente de l'ONG Sea Sheperd France, qui a alerté sur ces hécatombes mardi lors d'une opération coup de poing devant l'Assemblée nationale. Le bilan serait bien plus lourd si on ajoutait les dauphins tombés directement au fond de l’océan. « Sans doute de l’ordre de huit fois plus », estime Hélène Peltier.

Il n’y a guère de doutes sur la cause de ces échouages. Ces dauphins se sont majoritairement pris les nageoires dans des filets de pêche avant de mourir asphyxiés. Leurs carcasses en portent bien souvent les traces, expliquent Lamya Essemlali comme Hélène Peltier. C’est que les navires qui sillonnent le Golfe de Gascogne traquent des poissons [merlus, bars, cabillaud…] qui se nourrissent des mêmes proies que les dauphins communs. Si bien que tous se retrouvent dans les mêmes zones, surtout en début d’année. « On n’est peut-être pas la seule et unique cause de cette mortalité, mais on ne cherche pas non plus à se cacher, explique José Jouneau, président du Comité régional des pêches des Pays de la Loire. Ces captures accidentelles nous affectent beaucoup et nous cherchons à agir. »

Des répulseurs acoustiques testés sur les chalutiers…

De fait, un groupe de travail a été mis en place en 2016 et réunit l’État, Pélagis, des professionnels de la pêche et des associations [FNE, LPO…]. « Mais tout semble se résumer aux pingers, présentés comme la solution miracle », fustige Lamya Essemlali. Ces répulsifs acoustiques, installés directement sur le chalut [le filet tracté par les chalutiers], émettent un son désagréable pour les cétacés et visent à les écarter des navires. Testés depuis 2018, « ces pingers ont permis une diminution de l’ordre de 65 % des captures accidentelles pour les chaluts équipés », rappelle José Jouneau.

Depuis le 1er janvier, ces pingers sont obligatoires sur l’ensemble des chalutiers. Soit 80 navires, selon les chiffres du ministère de la Mer. Suffisant ? Pas si l’on en croit les 400 carcasses retrouvées sur nos côtes depuis le 1er janvier. Lamya Essemlali n’est pas étonnée. Elle conteste l’efficacité des pingers sur les chalutiers, mais rappelle surtout que ces navires ne sont qu’une partie des engins de pêche dans le Golfe de Gascogne. S’y ajoutent les fileyeurs , dont la technique consiste à déposer ses filets sur le fond marin avant de venir le chercher plus tard *. José Jouneau en dénombre entre 400 et 450 en activité dans la zone. « On sait que ce sont ces navires qui représentent l’essentiel des captures accidentelles de dauphins », reprend la présidente de Seasheperd.

… Mais pas la solution miracle ?

Faut-il alors imposer le pinger aux fileyeurs ? « Ce serait une grave erreur, estime toujours Lamya Essemlali, qui craint que ce soit justement la solution envisagée par Annick Girardin, ministre de la Mer. Cela reviendrait à empêcher l’accès aux dauphins de nombreuses zones du Golfe de Gascogne, et les plus poissonneuses en prime. »

Côté pêcheurs, on explique qu’on n’en est pas encore là. « Le travail se poursuit, notamment avec Ifremer, pour améliorer l’efficacité des pingers sur les chalutiers, mais aussi tester leur efficacité sur les fileyeurs, quitte à les adapter, explique José Jouneau. On pourrait imaginer par exemple que ces pingers ne s’allument qu’au moment où le filet descend au fond de l’océan, la phase que l’on suppose être la plus critique dans les captures accidentelles. »

Ces tests sont menés dans le cadre du projet Licado, prévu pour durer deux années encore. D’autres mesures ont été annoncées en parallèle par Annick Girardin à l’automne dernier, comme le renforcement des survols aériens des bateaux, la déclaration systématique des captures accidentelles par les pêcheurs, ou encore l’installation de caméras et l’embarquement d’observateurs sur les navires volontaires.

Des fermetures de pêche inévitables ?

Trop timide ? Mercredi, le Parti de la nature, formation politique lancée en décembre dernier, demandait à aller plus loin dans ses 13 propositions pour améliorer la protection des cétacés. Parmi les mesures clés, détaillées par Yann Wehrling, son président, celle d’instaurer à terme la présence de caméras à bord des bateaux de pêche. Et surtout celle de fermer la pêche dans le Golfe de Gascogne pendant quatre mois, chaque année, pendant les périodes de reproduction et de forte densité des cétacés.

Deux mesures que défend SeaSheperd. « Il y a un consensus scientifique, au niveau européen, sur la pertinence de fermetures de pêches aux périodes les plus critiques de l’année, peut-être pas quatre mois, mais au moins de quatre à huit semaines, entre mi-janvier à mi-mars », glisse Hélène Peltier. José Jouneau envisage ces mesures comme la dernière des solutions. « Si les dispositifs technologiques ne portent pas leurs fruits », précise-t-il, tout en alertant sur le coût économique qu’auraient de telles fermetures de pêche.

Reste à savoir si le temps presse pour les dauphins communs du Golfe de Gascogne. « Les dernières estimations montrent que les populations sont à peu près stables, commence Hélène Peltier. Mais les marges d’erreur de ces études sont importantes – de l’ordre de 30 % – et si on finit par se rendre compte que les effectifs ont bien diminué, il pourrait être compliqué de sauver l’espèce qui ne se reproduit pas facilement. » Il y a des précédents, rappelle la biologiste : « Les deux dernières espèces de dauphins à avoir disparu depuis les années 1980 – le marsouin de Californie et le dauphin des fleuves en Chine – se sont éteintes à cause de la pêche. »