Moins de stress pour l’animal, faibles cadences… L’abattage à la ferme, bientôt une réalité en Bourgogne

BIEN-ÊTRE ANIMAL C’est l’aboutissement d’une longue bataille de cinq ans. En Côté d’Or, l’éleveuse Emilie Jeannin a passé commande d’un abattoir mobile qui devrait arriver en juin. Le début de l’expérimentation de l’abattage à la ferme… Un gros plus pour le bien-être animal ?

Fabrice Pouliquen

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Une vache de race charolaise dans son champ, le 12 mai 2020 (Illustration).
Une vache de race charolaise dans son champ, le 12 mai 2020 (Illustration). — RAPHAEL BLOCH/SIPA
  • Venir aux animaux et non plus l’inverse. C’est l’idée des abattoirs mobiles, qui rend possible l’abattage à la ferme des bêtes. Plusieurs expérimentations sont menées en Suède, en Russie, en Autriche…
  • Emilie Jeannin veut rajouter la France à la liste. Cette éleveuse bourguignonne a passé commande d’un abattoir mobile. Il doit arriver en juin et sillonnera aussitôt les routes de sa région pour se rendre dans les élevages bovins partenaires.
  • Moins de stress pour les animaux, de faibles cadences… L’abattoir mobile est prometteur sur la question du bien-être animal. Reste à voir s’il y a un modèle économique derrière. Emilie Jeannin le sait : elle sera observée de près.

Trois camions qui tractent quatre remorques. « L’une dédiée à l’abattage à proprement dit, une autre convertible en bureaux et vestiaire pour le personnel, et les deux dernières, réfrigérées, pour stocker les carcasses et les sous-produits de l’abattage », liste Emilie Jeannin.

Le tout forme un abattoir mobile qui se déplace de ferme en ferme, venant aux animaux et non plus l’inverse. Bientôt sur les routes de France ? L’agricultrice, à la tête avec son frère d’un élevage bovin à Beurizot (Côte-d’or), a en tout cas passé commande fin décembre auprès d’un fabricant suédois, et la livraison est prévue en juin. Emilie Jeannin verra alors l’aboutissement d’une bataille de cinq ans pour pouvoir expérimenter l’abattage à la ferme en France.

L'abattoir mobile de Hälsingestintan en Suède.
L'abattoir mobile de Hälsingestintan en Suède. - DR

L’expérience suédoise comme point de départ

L’histoire commence justement par un voyage en Suède en 2016. « Enfin quinze jours plus tôt, précise l’agricultrice, lorsque le réalisateur Franck Ribière me parle d’un abattoir mobile tout juste lancé en Suède. Je ne voyais pas comment cela pouvait être compatible avec le respect des règles sanitaires. On est donc parti sur place. » Sceptique, Emilie Jeannin revient « subjuguée ». « Non seulement, cet abattoir mobile répondait à toutes les normes sanitaires et d’hygiène, mais l’abattage était fait dans un respect des bêtes que je n’avais jamais vu jusque-là », détaille-t-elle.

En France aussi, un abattoir mobile pourrait faire sens. « Ne serait-ce que pour répondre à la disparition progressive des petits abattoirs de proximité, qui laisse les éleveurs sans solutions d’abattage dans certains territoires », pointe Caroline Brousseaud, présidente de l’Association en faveur de l’abattage des animaux dans la dignité (Afaad).

Un gros plus sur le bien-être animal ?

Résultat de cette « désertification » des abattoirs : les temps de parcours s’allongent. Pas l’idéal pour les éleveurs, mais surtout un calvaire pour les animaux. Ces voyages en bétaillère sont l’un des points noirs de la souffrance animale, selon les associations, car au minimum source de stress. C’est déjà ça de gagné, donc, avec l’abattoir mobile. Mais Emilie Jeannin invite à voir plus loin ses bienfaits en matière de bien-être animal. « Les animaux ne quittent jamais leur environnement, restent avec des congénères qu’ils côtoient souvent depuis la naissance, explique-t-elle. Là encore, c’est du stress en moins par rapport aux abattoirs fixes. »

Et puis, il y a les cadences, très faibles. Une fois son rythme de croisière trouvée, le Boeuf Ethique, l’entreprise créée par Emilie Jeannin sur cette nouvelle activité, prévoit de tuer huit bêtes par jour. Très loin du rythme à tenir dans bon nombre d’abattoirs fixes, et qui peut pousser à la maltraitance lorsque l’animal se rebiffe. « Et puis, avec l’abattoir mobile, tout se passe chez l’éleveur, ajoute Emilie Jeannin. Je n’en connais pas qui accepterait qu’on maltraite ses bêtes sous ses yeux. »

Un modèle économique à trouver ?

A la FNSEA, on se montre pourtant sceptique. Etienne Gangneron, vice-président et responsable du bien être animal du syndicat agricole, et lui-même éleveur bovin, en veut pour preuve l’expérimentation suédoise, justement. « Hälsingestintan, la société qui exploitait cet abattoir mobile, a fait faillite en mai 2019, indique-t-il. Au regard des faibles cadences, mais aussi de ce qu’impose le respect des règles sanitaires – notamment d’avoir un vétérinaire dépêché par les autorités sanitaires sur place –, on ne voit pas comment le modèle peut être viable économiquement. A moins d’augmenter sensiblement le prix de la viande. »

Un discours qui étonne Emilie Jeannin. « La faillite d’une entreprise n’est pas celle d’un modèle, répond-elle. En Suède, l’abattoir mobile a été racheté par une autre équipe et continue de tourner aujourd’hui *. Il y en a aussi en Russie ou en Australie. »

L’éleveuse sait que le lancement du Bœuf Ethique sera surveillé de près, en particulier sur son modèle économique. Emilie Jeannin ne part pas à l’aveugle : « L’abattoir mobile représente un investissement de 1,8 million d’euros. Nous n’aurions pas trouvé les financements si notre discours était bancal ».

Le pari de faire moins, mais mieux…

On en revient alors aux cadences. « La difficulté de nombreux petits abattoirs, aujourd’hui, est d’avoir un modèle économique qui nécessite d’augmenter les volumes de travail pour engendrer du chiffre d’affaires, constate l’éleveuse. Mais se faisant, ils usent leur outil de travail et doivent faire face à de lourds investissements. » Toute l’idée du Bœuf Ethique est donc d’abattre moins, mais de ne plus se limiter à cette seule étape. Au contraire, c’est tout une nouvelle filière de viande bovine qu’Emilie Jeannin veut créer, jusqu’à s’occuper de vendre la viande issue de ce nouveau système d’abattage. Sous la marque « Bœuf Ethique » justement. Elle sera servie dans des restaurants, mais également en boucheries, dans un réseau sélectif de distributeurs partenaires, ou encore via un site de vente en ligne. Et à quel prix ? « Proche de celui de la viande bovine bio », répond Emilie Jeannin.

Pas pour toutes les bourses, donc. Caroline Brousseaud ne doute pas pour autant que le Bœuf Ethique trouvera sa clientèle. « Le projet d’Emilie Jeannin permet déjà d’assurer une traçabilité totale de la viande, de la fourche à la fourchette, une demande forte d’une part croissante de consommateurs, commence-t-elle. Surtout, on devrait consommer moins de viande à l’avenir, en cherchant sans doute à en consommer mieux, c’est-à-dire de meilleure qualité. » C’est un autre avantage de l’abattoir mobile : « En limitant le stress des animaux, on améliore sensiblement la qualité de la viande », promet Emilie Jeannin.

L’agricultrice dit avoir déjà construit un réseau d’une centaine d’éleveurs bovins partenaires. Et si dans un premier temps, l’abattoir mobile se contentera de sillonner la région Bourgogne-Franche-Comté, Emilie Jeannin espère très vite élargir ce périmètre. « Et derrière, il y a bien une dizaine de projets similaires dans les cartons en France, s’enthousiasme Caroline Brousseaud. Souvent portés par les éleveurs eux-mêmes, avec ce souci de donner une place centrale à l’animal. »

Abattoir mobile, caisson d’abattage, reprise de petits abattoirs… Des projets qui foisonnent ?

Etienne Gangneron, à la FNSEA, comme Caroline Brousseaud, à l’Afaad, tombent d’accord sur un point : la nécessité de maintenir un réseau de petits abattoirs de proximité en France. Il y a déjà plusieurs initiatives en la matière. Celui, par exemple, de ce collectif d’éleveurs de la Creuse, de construire un abattoir au top du bien-être animal. « D’autres éleveurs se sont aussi alliés pour reprendre des petits abattoirs de leur territoire menacés de fermeture, indique Caroline Brousseaud. Comme à Guillestre dans les Hautes-Alpes, ou à Die dans la Drome. »

Mais pour la présidente de l’Afaad, se contenter de relancer des abattoirs de proximité ne suffit pas, voir n’est pas toujours la solution quand ces unités sont trop anciennes pour être mises aux normes et assurer le bien-être animal. « Il faut aussi se pencher sur de nouvelles solutions d’abattage », insiste-t-elle. Les abattoirs mobiles sont l’une d’elles. Caroline Brousseaud évoque aussi les caissons d’abattage. « Ce sont des structures plus légères que les abattoirs mobiles, moins chers aussi, que des éleveurs peuvent acheter en commun, détaille-t-elle. L’idée, là encore, est de permettre l’abattage à la ferme puis l’envoi des carcasses vers l’atelier de découpe le plus proche. » C’est la solution choisie par exemple par Aaalvie, collectif d’éleveurs du pays nantais. Elle pourrait faire mouche aussi typiquement dans les zones montagneuses. Là où les trois camions et trois remarques d’un abattoir mobile pourraient avoir du mal à passer.