Biodiversité : Derrière la nouvelle stratégie des aires protégées, la crainte de coquilles vides

ESPACES NATURELS C’est un objectif que martèle Emmanuel Macron, ne serait-ce que pour inciter la communauté internationale à faire de même : la France va placer 30 % de son territoire en aires protégées, dont 10 % en protection forte. Reste à se pencher sur les détails

Fabrice Pouliquen

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Le parc national de forêts, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne, dernier né des parcs nationaux français. Il a été créé en novembre 2019.
Le parc national de forêts, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne, dernier né des parcs nationaux français. Il a été créé en novembre 2019. — PHILIPPE DESMAZES / AFP
  • Placer 30 % du territoire français en aires protégées, dont 10 % sous protection forte, dès 2022. C’est l’objectif que s’est donné la France, et qui pourrait aussi figurer dans les objectifs que la communauté internationale se fixe pour la décennie à venir.
  • Ces aires protégées, en particulier celles en protection forte, sont potentiellement des leviers puissants pour permettre à la nature de se régénérer ou mettre en œuvre de nouvelles cohabitations entre l’homme et le reste du vivant.
  • Encore faut-il les créer là où il y a de réels enjeux de biodiversité. Une des lacunes de la nouvelle stratégie nationale des aires protégées présentée mardi soir ?

Protection forte de 250.000 ha de forêt, création ou extension de vingt réserves naturelles nationales, création de deux parcs naturels régionaux, protection de 6.000 hectares de littoral…. Mardi soir, le gouvernement a adopté sa stratégie nationale des aires protégées , qui vise à placer, dès 2022, des aires protégées sur 30 % de nos territoires terrestres et maritimes, dont 10 % sous protection forte, donc.

Ce cap était déjà connu. Emmanuel Macron l’a répété à plusieurs occasions, dont ce lundi encore, en marge du One planet summit, sommet international qui visait à faire dégager de nouvelles coalitions d’acteurs sur la préservation de la biodiversité.

Un objectif à porter sur la scène internationale

Cet objectif de protéger 30 % des territoires terrestres et marins sera au cœur des négociations de la COP15 « biodiversité », prévu en fin d’année en Chine, et qui devra accoucher d’un nouveau cadre mondial post-2020 pour mieux protéger le vivant. Emmenée par le Costa Rica et la France, « la coalition pour la Haute ambition pour la nature réunit les pays engagés à atteindre ce cap des 30 %. Depuis lundi, elle compte désormais une cinquantaine de membres », indique Yann Wehrling, qui a bon espoir de voir s’y ajouter prochainement les Etats-Unis de Joe Biden.

L’enjeu est capital pourl’ambassadeur de France à l’Environnement. « Préserver la biodiversité nécessitera bien entendu de s’attaquer à des changements profonds, notamment dans l’agriculture, commence-t-il. Mais cela prend du temps. En parallèle, les aires protégées peuvent être déployées rapidement et c’est ce qu’arrivent plutôt bien à faire les Etats*. »

Bien faites, ces aires protégées peuvent être des outils puissants dans la préservation de la biodiversité. « L’idée est d’au moins stopper l’érosion de la biodiversité voire lui permettre de se régénérer dans les 10 % sous protection forte », schématise Yann Wehrling. « Ces aires ne sont pas seulement des réservoirs de biodiversité, complète Denis Couvet, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. Ce sont aussi des espaces où l’on permet à des écosystèmes très particuliers de se développer, où l’on instaure de nouvelles règles de cohabitation entre l’homme et le reste du vivant. En cela, elles constituent des jokers face au changement climatique face auquel on ne se sait pas encore à quel point il faudra nous adapter. »

Le spectre des « paper parks » ?

Mais il ne suffit pas de multiplier les aires protégées pour que la stratégie soit couronnée de succès. Tant Yann Wehrling et Denis Couvet évoquent les « Paper Parks » [parcs de papier] qui n’existent que dans les statuts, mais sans aucun moyen humain et financier derrière pour y faire respecter les règles. Les parcs ainsi nommés se trouvent dans les pays en voie de développement.

La France n’est pas à l’abri de créer des coquilles vides, indique Maxime Paquin. Le chargé de mission « biodiversité » à France Nature Environnement (FNE) commence par rappeler que la France a déjà quasiment atteint, sur le papier, cet objectif des 30 %. « C’est un terme générique derrière lequel on trouve une trentaine de statuts, dont les degrés de protection varient », précise-t-il. Y figurent  les 27.522 sites Natura 2000. « Le niveau de protection y est assez faible et repose sur une démarche participative des acteurs du territoire, détaille Maxime Paquin. Cela pourrait être intéressant et il y a de très bonnes choses qui s’y font mais, globalement, le compte n’y est pas. » « Une évaluation de 2016 du Museum national d’histoire naturelle montrait que, dans la majorité, ces espaces Natura 2000 étaient dans un état dégradé », confirme Denis Couvet.

Maxime Paquin trouve aussi à redire sur les territoires placés sous protections fortes. Sont notamment concernés les cœurs de parcs nationaux qui, sans être sous cloche, encadrent fortement les activités humaines. « Sauf celui du parc national de forêt entre Champagne et Bourgogne [dernier parc national à avoir été créé en novembre 2019], regrette-t-il. On peut toujours y cultiver les céréales de manière intensive, pratiquer la chasse à courre, faire des coupes rases de parcelles forestières… »

Le gros défi des 10 % sous protection forte

De mauvaise augure pour la suite ? C’est sur la protection forte – les fameux 10 % – que se joue l’essentiel des enjeux. La France est très en retard sur cet objectif, avec seulement 1,5 % du territoire aujourd’hui concerné. Surtout, la répartition est très inégale. En ce qui concerne les espaces maritimes, 80 % de cette protection haute est concentrée sur un territoire : les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), relèvent des scientifiques du Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement (Criobe), qui ont passé en revue les 524 aires marines protégées (AMP) françaises.

Pas top ? « Cela revient à créer des aires en protection fortes là où il y a peu d’enjeux, tout simplement parce que les activités humaines y sont très faibles, lance Maxime Paquin. Elles auraient bien plus d’impacts si elles étaient créées en métropole. » Or, elles y sont très faibles. « 59 % des eaux françaises méditerranéennes sont dans des AMP, dont 0,1 % en protection haute ou intégrale », illustrent les scientifiques du Criobe.

Ne pas tout mettre dans les terres australes ?

Cette stratégie nationale des aires protégées sera-t-elle l’occasion d’un rééquilibrage ? Maxime Paquin en doute. « Il est notamment question de transformer le parc naturel marin des Glorieuses en réserve naturelle, ce qui le ferait passer en protection forte et permettrait à la France de faire un grand bond vers les 10 %, indique-t-il. Mais on reste dans les terres australes, encore dans une zone où les activités humaines restent faibles ».

C’est le principal reproche que fait Maxime Paquin à la stratégie telle qu’elle est présentée aujourd’hui. « On annonce possiblement un douzième parc national, la création de deux parcs régionaux… Mais on a du mal à voir la méthode scientifique pour déterminer les espaces qui ont réellement besoin d’être protégés, pointe-t-il. C’est pourtant un point crucial. »

* « En 2010, la communauté internationale s’était fixé 20 objectifs de préservation [les objectifs d’Aichi] de la biodiversité pour la décennie qui démarrait, dont celui d’atteindre 17 % de protection des terres et 10 % des mers. Et c’est l’un des deux seuls à avoir été quasiment atteint », précise Yann Wehrling.