Comment marche Time for the Planet, le fonds d’investissement citoyen qui oeuvre pour le climat

EPARGNE « Jouer sur le terrain économique, mais avec nos règles ». C’est le credo de Time for the Planet, fonds d’investissement citoyen qui, en un an, a déjà levé un peu plus d’un million d’euros

Fabrice Pouliquen

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Lancé par six entrepreneurs lyonnais il y a un peu plus d’un an, Time for planet réunit aujourd’hui 7.574 actionnaires et a récolté 1.247.832 euros récoltés.
Lancé par six entrepreneurs lyonnais il y a un peu plus d’un an, Time for planet réunit aujourd’hui 7.574 actionnaires et a récolté 1.247.832 euros récoltés. — Pixabay
  • Pour atteindre la neutralité carbone, il faudra de l’éducation, de la sobriété, mais aussi des innovations, liste le climatologue, Jean Jouzel. Et qui dit « innovations » dit aussi « investissement » pour les aider à éclore.
  • Pour apporter leur pierre à l’édifice, six entrepreneurs lyonnais ont lancé le fonds d’investissement citoyen Time for the Planet, qui réunit déjà plus de 7.000 actionnaires.
  • En parallèle, Time for the Planet a lancé la quête d’innovations avec l’ambition de dénicher celles qui pourraient avoir un impact mondial.

Ce peut-être une piste si vous manquez d’inspiration pour choisir le cadeau d’un ami sensible à l’écologie. Lui acheter des actions chez Time for the Planet et en faire ainsi l’un des associés de ce tout jeune fonds d’investissement citoyen dédié climat. Lancé par six entrepreneurs lyonnais il y a un peu plus d’un an, Time For the Planet veut dénicher les innovations les plus prometteuses sur le front de la lutte contre le changement climatique et mobiliser l’épargne de citoyens pour en faire des entreprises.

Aujourd’hui, le fonds d’investissement réunit  7.730 actionnaires et a récolté 1.259.000 euros récoltés. Et ça s’accélère, assure Coline Debayle, l’une des co-fondatrices. « En mars dernier, sur un mois, on levait 5.000 euros avec 50 associés, aujourd’hui ces chiffres seraient ceux d’une mauvaise journée », raconte-t-elle. Il s’agit essentiellement des particuliers (il suffit d’avoir 18 ans et un euro en poche…), « mais aussi un petit millier d’entreprises, et nous discutons aussi désormais avec de grands groupes sur des volumes d’actions bien plus importants », ajoute Coline Debayle. Sur son site Internet, Time for the Planet déroule un plan d’action bien précis jusqu’à 2030. Les prochains paliers sont d’arriver à 10.000 associés et réunir 5 millions d’euros d’ici fin 2021. « Voire dix millions », ambitionne désormais l’entrepreneuse.

Collecter de l’argent est une chose, il s’agira aussi de commencer à l’investir. Time for the Planet vient de lancer un appel à innovation et entend en sélectionner trois premières l’an prochain qui devront donner lieu à autant d’entreprises.

Prendre à contre-pied les banques

C’est l’un des nerfs de la guerre dans la lutte, dit le climatologue Jean Jouzel, ex-vice président du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et l ’un des 7.574 actionnaires. « Si on veut atteindre stabiliser le climat, il n’y aura pas d’autres choix que d’atteindre la neutralité carbone, et dès 2050 pour limiter le réchauffement climatique en deçà de 1,5°C, lançait-il, le 2 décembre dernier, lors du lancement officiel de la sélection des innovations par Time for the Planet. Ce qui implique d’avoir réduit au moins par deux nos émissions d’ici 2030. Et pour y parvenir, nous aurons besoin d’éducation, de sobriété [faire plus attention à ce qu’on fait] mais aussi d’innovations et des investissements qui leur soient dédiés. »

Un rôle que jouent encore trop peu les acteurs financiers traditionnels ? L’empreinte carbone des banques est régulièrement épinglée par les ONG. Les Amis de la Terre et Oxfam France évaluaient les émissions de gaz à effet de serre issues des activités de financement et d’investissement des quatre principales banques françaises, sur l’année 2018, à 2 milliards de tonnes équivalent CO2 sur l’année 2018. Soit 4,5 fois les émissions de la France cette même année. De quoi faire de l’épargne des Français – plus précisément de la façon dont les banques la réinvestissent- le premier poste d’émissions de CO2 d’un ménage. « De plus en plus de particuliers demandent aujourd’hui à connaître l’usage qui est fait de leur épargne et, quand la réponse des agences bancaires ne convient pas, se mettent en quête d’autres solutions », observe Edouard Bouin, directeur général d ’Agir pour le climat, association spécialisée sur les questions de finance climatique.

« Soutenir des innovations de rupture à impact mondial »

De nombreuses initiatives permettent aujourd’hui aux particuliers d’utiliser leur épargne pour soutenir des projets locaux*. Time for the planet vise une autre échelle. « Notre objectif est de soutenir des innovations de rupture et de faire en sorte qu’elles puissent être répliquées partout dans le monde et rapidement », lance Coline Debayle. Et à « innovation », le fonds d’investissement donne une définition très large. « On ne vise pas seulement des projets high-tech, précisait Mehdi Coli, autre co-fondateur, ce même 2 décembre. Ça peut tout aussi bien être une innovation sociale, sociétale, ou même une innovation de business model. L’efficacité qu’auront ces solutions dans la réduction des gaz à effet de serre sera ce qu’on regardera en premier. »

Time for the Planet dit déjà avoir reçu une centaine de candidatures. « Elles passent d’abord entre les mains d’un réseau d’évaluateurs, des actionnaires que nous sommes en train de former », explique Coline Debayle. Les innovations qui passent ce premier filtre seront scrutées par un comité scientifique composé de 15 personnalités aux profils divers. « Il restera ensuite à confronter les idées retenues à des tests de marché pour s’assurer le plus possible que ça fonctionne et, enfin, à faire valider les propositions lors de l’assemblée générale des actionnaires », poursuit Coline Debayle.

Non-lucrativité des actions, double majorité…

Jusque-là, le processus est globalement le même que dans un fonds d’investissement classique. C’est toute l’idée des six cofondateurs : s’inscrire dans l’économie capitaliste telle qu’elle est aujourd’hui, « mais en prenant le soin d’en changer les règles pour éviter certains travers », indique Coline Debayle. La première est celle de la non-lucrativité des actions. Un euro investi dans le fonds ne permettra jamais à l’actionnaire d’en gagner un plus. « On cherchera bien sûr à faire du profit avec les sommes investies, reprend Coline Debayle. Mais l’intégralité sera réinvestie dans de nouvelles innovations. »

Time for the Planet se dote aussi d’un système à double majorité pour les prises de décision. « A celle sur le principe « un euro, une voix », on ajoute une deuxième, sur le principe d’« une entité, une voix » et qui met, cette fois-ci, tout le monde sur un pied d’égalité, quelle que soit la somme investie, poursuit l’entrepreneuse. Comme on aura toujours plus de particuliers que de grands groupes parmi les actionnaires, ce système garantit que le fonds ne devienne le joujou de personne et puisse être détourné de son ambition initiale. »

L’open source, condition non-négociable

Au cœur de la démarche de Time for the Planet, il y a aussi l’open source, condition imposée aux porteurs de projet, c’est-à-dire le fait que leurs innovations pourront être copiées par tous. « Nous proposerons un système de licence qui permettra à n’importe quel entrepreneur dans le monde de copier l’innovation et la commercialiser. Et il aura pour devoir, à son tour, de mettre en open source les améliorations techniques qu’il pourrait apporter à l’innovation ».

L’open source est un prérequis, aux yeux des six cofondateurs de Time for Planet, dans la lutte contre le réchauffement climatique. « On n’a qu’une génération pour réussir, si bien qu’il faut s’assurer que les innovations les plus pertinentes puissent se répandre au plus vite à l’échelle mondiale », reprend Coline Debayle. D’une certaine façon, on ne cherche pas à créer des entreprises, mais des marchés. »

Pour garantir ce principe, le fonds d’investissement prévoit de prendre la majorité des parts dans les entreprises créées. « Mais alors qu’habituellement, l’innovateur perd peu à peu le contrôle de sa société à mesure qu’il lève des fonds, nous voulons faire l’inverse, assure Coline Debayle. Dès le début, on établira un pacte prévoyant des objectifs environnementaux et de retour sur investissement. Dès qu’ils seront remplis, le porteur de projet pourra nous sortir à tout moment. » A terme, les six Lyonnais espèrent rassembler un milliard d’euros -entre les actions et les retours sur investissement- et créer 100 entreprises.

*« C’est, par exemple, la Fondation « Terre de liens », qui achète des terres agricoles avec des dons citoyens pour aider des paysans à s’installer en bio, d’Energie partagée qui finance des projets d’énergie renouvelable portée par des citoyens, ou encore de la coopérative financière La Nef, qui permet à des citoyens d’investir dans des entreprises de l’économie sociale et solidaire », liste Edouard Bouin, directeur général d’Agir pour le climat, association spécialisée sur les questions de finance climatique. Sans parler du financement participatif, en plein boom, et qui permet à des porteurs de projets de solliciter leurs communautés pour les aider.