Le déploiement de la 5G fera-t-il dévisser l’empreinte carbone de la France ?

RESEAU C’est la question posée par le Sénat au Haut conseil pour le climat. Celui-ci publie son rapport ce samedi et évoque une augmentation de 2,7 à 6,7 millions de tonnes d’équivalent CO2 attendue en 2030 suivant le scénario de déploiement de la 5G prévu. Pas rien, donc

Fabrice Pouliquen

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Le Haut conseil pour le climat publie ce samedi 19 décembre son avis sur l'impact environnemental du déploiement de la 5G.
Le Haut conseil pour le climat publie ce samedi 19 décembre son avis sur l'impact environnemental du déploiement de la 5G. — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Les opérateurs télécoms mettent les bouchées doubles pour déployer la 5G en France.
  • Une des craintes levées contre le nouveau standard de téléphonie mobile est celui de son impact carbone. Ce samedi, le Haut conseil pour le climat publie un rapport qui décrypte les émissions carbones supplémentaires attendues.
  • L’augmentation pourrait osciller entre 2,7 et 6,7 millions de tonnes d'équivalent CO2 selon le scénario de déploiement retenu. Ces émissions sont liées avant tout à la fabrication des nouvelles infrastructures pour créer ce réseau et des équipements électroniques pour en profiter.

Plus de débits, moins de latence, et plus de connexions simultanées possibles. La 5G, le réseau mobile de dernière génération en cours de déploiement en France, n’est pas sans promesses. Avec, à la clé, de nouveaux usages espérés dans les domaines de l’industrie, des véhicules autonomes, de la santé, de l’agriculture, voire du jeu en ligne et de la vidéo.

Mais pour quel impact carbone ? C’est la question posée par le Sénat au Haut conseil pour le climat (HCC), organisme indépendant lancé l’an dernier par Emmanuel Macron pour émettre des avis et recommandations sur les politiques climatiques de la France. Et qui publie son rapport ce samedi.

De nombreuses inconnues encore

L’impact carbone actuel du secteur du numérique avoisine les 15 millions de tonnes équivalent CO2 (eqCO2) par an, « ce qui correspond à environ 2 % de l’empreinte carbone totale en France, indique la climatologue Corinne Le Quéré, présidente du HCC. C’est un peu moins de ce que génère le secteur français de l’aviation, si on prend en compte le trafic domestique et international. »

Voilà pour ce qu’on sait. Imaginer la suite, avec le déploiement de la 5G, n’est pas un exercice aisé. « L’expérience du déploiement des technologies numériques montre que les usages finaux sont rarement ceux anticipés », note déjà Corinne Le Quéré. Par ailleurs, le déploiement de la 5G peut se faire suivant divers scénarios. Soit en recourant aux bandes de fréquences déjà prises pour la 4G – mais sans exploiter alors toutes les potentialités de ce nouveau standard de téléphonie mobile – soit en utilisant de nouvelles. Cet automne, l’État a déjà attribué aux opérateurs de nouvelles fréquences autour de 3,5GHz. Et il y a aussi celles sur la bande de 26 GHz, pas encore mises aux enchères.

Trois scénarios

Le HCC a alors établi trois scénarios déploiement.

  • « La 5G du cahier des charges » correspond au déploiement tel que prévu par l’Arcep, l’autorité de régulation des télécommunications, et dans lequel la couverture du territoire en fréquence 3,5 GHz du territoire ne concernerait que les zones denses et une partie des zones peu denses.
  • « La vraie 5G pour tous » correspond à la variante haute dans le déploiement de la 5G, dans lequel la couverture du territoire en fréquence 3,5 GHz serait totale.
  • « La 5G sélective », enfin, scénario qui n’a pas vocation à être réaliste puisqu’il ne respecte pas le cahier des charges de l’Arcep, précise le HCC. Il ne prévoit aucun déploiement de la 5G sur la fréquence 26GHz. « L’intérêt de ce scénario est de donner un ordre de grandeur de ce qu’aurait pu être l’impact carbone d’un déploiement de la 5G moins ambitieux, mais exacerbant les inégalités entre territoires », justifie le HCC.

Ces trois scénarios ont été comparés à deux autres encore, cette fois-ci en cas de non-déploiements de la 5G. Une variante haute et une variante basse, en fonction du choix ou pas d’accélérer le déploiement du wifi.

De 2,7 à 6,7 millions de tonnes d’eqCO2 supplémentaires en 2030

Résultat : l’empreinte carbone du numérique pourrait s’accroître de 2,7 millions de tonnes eqCO2 en 2030, si on prend le scénario « du cahier des charges » et qu’on le compare à la valeur haute du scénario de non-déploiement de la 5G. Cette augmentation est de 6,7 millions de tonnes eqCO2 lorsque l’on compare les deux scénarios extrêmes, soit celui de « la vraie 5G pour tous » à celui de la variante basse d’un non-déploiement de la 5G.

Autrement dit, « sans mesures de compensation, la 5G est susceptible d’augmenter significativement nos émissions, à la fois sur notre territoire mais aussi à l’étranger, via nos importations », résume Corinne Le Quéré. En octobre, lors d’un précédent rapport, le HCC avait déjà mis l’accent sur nos émissions de gaz à effet de serre importées, générées à l’étranger pour la production de biens et services qui seront par la suite utilisés en France. Non comptabilisés dans les objectifs climatiques que se donne la France, elles n’ont pourtant cessé d’augmenter depuis 1995.

L’impact de la fabrication plus que de l’utilisation

Elles pourraient s’accroître encore avec le déploiement de la 5G. C’est tout le paradoxe de l'impact carbone du numérique. Il est moins lié aux consommations d’énergie qu’impliquent l’utilisation de nos équipements électroniques ou le stockage de données dans des data center qu’à la fabrication de ces infrastructures et objets.

« La hausse attendue des émissions liées à la 5G est liée à un renouvellement plus rapide des terminaux existants (smartphones, ordinateurs…), à l’apparition de nouveaux terminaux (objets connectés, casques de réalité virtuelle…) mais aussi à l’extension de l’infrastructure numérique avec davantage d’antennes, de centres de données, de data center », anticipe alors Corinne Le Quéré.

Ainsi, près des trois-quarts des émissions de gaz à effet de serre liée à la 5G seraient générées en amont, lors de cette phase de fabrication, évalue le HCC dans son rapport. Le quart restant est lié à l’utilisation de la 5G. Autrement dit à la consommation d’électricité induite par ce nouveau standard de téléphonie*.

Responsabiliser les opérateurs, sensibiliser les consommateurs…

Le Haut conseil pour le climat appelle alors à « maîtriser l’impact carbone de la 5G » et à « responsabiliser les industries et entreprise du numérique ». Une piste évoquée serait de « mandater l’Arcep pour inclure des engagements volontaires [de maîtrise de l’impact carbone] dans le cahier des charges d’utilisation des fréquences 5G ». Des engagements qui seraient à suivre dans le temps et à rendre obligatoire en cas de non-respect ou d’insuffisance, poursuit le HCC.

Le rapport appelle aussi à agir sur les émissions importées liées au numérique. Pour cela, il préconise de faire adopter au sein de l’UE, pour les équipements électriques et électroniques, des normes de réductions d’émissions importées mais aussi des normes de réparabilité et de durabilité. Et, en parallèle, de renforcer l’information du consommateur par un affichage environnemental sur les produis électroniques mis en vente ou la diffusion de guides de bonnes pratiques.

Reste à savoir s’il faut aller jusqu’à prioriser ou même interdire certains usages des entreprises et des particuliers de la 5G, une piste souvent évoquée. « La question, pourrait se poser, à terme, pour certains usages que l’on pourrait considérer comme un gaspillage d’énergie disproportionné, commence Corinne Le Quéré. Le fait, par exemple, de regarder des vidéos en très haute résolution sur un petit smartphone sans que ça apporte quoi que ce soit pour la qualité du visionnage. » « Mais il n’y a pas, dans ce rapport, de listes d’usages qu’il faudrait interdire, rappelle Olivier Fontan, directeur exécutif du Haut conseil pour le climat. Nous évoquons juste de l’éventuelle nécessité de porter dans le débat public cette question de la priorisation de certains usages. »

*On pourrait arguer que la 5G aide des secteurs, par les services apportés, à réduire leurs émissions carbone. Le Haut conseil pour le climat n’écarte pas cette hypothèse, « mais ces gains sont difficiles à quantifier aujourd’hui et si certains usages induits par la 5G peuvent avoir ces effets positifs, on peut aussi imaginer d’autres ayant un impact inverse. »