Cinq ans de la COP21 : « Malgré les incertitudes et les chocs géopolitiques, l’esprit de l’accord de Paris tient bon », estime Sébastien Treyer

« 20 MINUTES » AVEC... Il y a cinq ans, la COP21 insufflait une nouvelle dynamique dans la lutte contre le changement climatique, avec cette idée que les pays la menaient d’abord pour eux-mêmes. « Cet état d’esprit tient toujours aujourd’hui », assure Sébastien Treyer, directeur de l’Iddri

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Sébastien Treyer, directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).
Sébastien Treyer, directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). — /Photo Iddri
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Cette semaine, Sébastien Treyer, directeur de l’Iddri, think-tank sur les questions climatiques, revient sur les cinq ans de la COP21, qui a accouché de l’accord de Paris, devenant la clé de voûte de la lutte contre le changement climatique.
  • Si les émissions de gaz à effet de serre ont continué d’augmenter au niveau mondial, Sébastien Treyer retient tout de même des notes d’espoir. A commencer par l’état d’esprit insufflé par cette COP21, qui tient toujours aujourd’hui selon lui.

« C’est la plus belle et la plus pacifique des révolutions qui vient d’être accomplie », lançait François Hollande, alors président de la République, pour clôturer son discours à la tribune de la COP21 à Paris. On est alors le 12 décembre 2015, dans les ultimes heures de ce sommet annuel de l’ONU dédié à la lutte contre le réchauffement climatique. L’accord de Paris sur le climat vient d’être adopté dans un moment de liesse [à revivre ici]. Pas moins de 195 Etats s’engagent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en vue de stabiliser le réchauffement climatique dû aux activités humaines « nettement en dessous » de 2 °C d’ici à 2100 (par rapport à la température de l’ère préindustrielle). Et autant que possible à 1,5 °C.

Samedi, jour pour jour, cinq années auront passé. Pas de célébration en grande pompe en ces temps de Covid, mais un sommet spécial, en ligne, convoqué par l’ONU et le Royaume-Uni. Un signe, déjà, que beaucoup de choses ont changé depuis 2015. Que reste-t-il, justement, de l’accord de Paris sur le climat ? Et de cet état d’esprit insufflé par cette COP21 ? Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), think-tank indépendant qui œuvre pour placer le développement durable au cœur des politiques, répond à 20 Minutes.

En quoi cette COP21 a-t-elle marqué un tournant fondamental dans la lutte contre le changement climatique ?

La COP21 et l’accord de Paris sur le climat ont mis en place une nouvelle dynamique en matière de lutte contre le changement climatique. Ce jour-là, l’ensemble des pays du monde, y compris donc les grandes économies de la planète, ont tous annoncé que leur objectif à long terme était la neutralité carbone. On change alors de perspective. Jusqu’en 2009 et la COP15 à Copenhague [qui a abouti à un premier accord réellement mondial sur le changement climatique, mais reste considérée comme un échec], la réduction des émissions de gaz à effet de serre était vue par les Etats comme un fardeau à se partager. On en parlait littéralement ainsi. Les négociations diplomatiques se résumaient alors à un jeu à sommes nulles : « ce que je prends, l’autre en face ne l’a pas ». Entre 2009 et 2015, la perspective a peu à peu évolué pour en arriver à ce que les Etats se disent qu’ils vont faire les efforts climatiques d’abord pour eux-mêmes, parce que c’est bon pour leur développement. Et tant mieux s’il y a des co-bénéfices pour la planète.

Qu’est-ce qui a fait de la COP21 une réussite, quand tant d’autres COP ont laissé un sentiment de déception ?

En amont, il y a eu un travail diplomatique de fond de la France, ainsi que d’autres pays et d’experts, pour convaincre l’ensemble des Etats de réduire leurs émissions, non pas tant au nom d’un effort collectif mais dans leurs propres intérêts.

Dès 2015, avec d’autres think-tank, l’Iddri a ainsi travaillé à des trajectoires de décarbonation profondes des grandes économies de la planète, y compris des pays émergents. Prenons l’Afrique du Sud. En 2015, la priorité de ce pays n’était pas tant de réduire les émissions de gaz à effet de serre que de réduire les inégalités. Cela passait notamment par la nécessité de sortir de la dépendance au secteur minier, très important dans ce pays, mais qui constitue un piège à pauvreté pour la population noire qui y travaille comme ouvriers. Tout l’objectif alors de l’Afrique du sud, à l’échelle de quinze voire vingt ans, est de changer la structure de son économie pour sortir la main-d’œuvre du secteur minier et l’emmener vers de nouvelles filières plus rémunératrices. Se faisant, son besoin devient aussi de réduire la place des énergies fossiles dans son mix électrique, et donc celui de ces émissions de gaz à effet de serre.

Autre exemple avec l’Inde, dont l’une des problématiques est l’accès à l’électricité de ses campagnes, où vivent des populations importantes et souvent en grande précarité. Or, on parviendra plus facilement à électrifier ces régions avec de l’énergie solaire non centralisée qu’avec une centrale thermique au charbon qui abreuve toute une région. Là encore, on est dans cette situation où un pays se dit que pour son propre objectif de développement, il a tout intérêt à décarboner son économie. C’est tout ce travail auprès des Etats, pour qu’ils changent de regard sur la lutte contre le changement climatique, qui a permis d’aboutir à l’accord de Paris. Ce travail et aussi, bien sûr, les rapports du Giec, de plus en plus précis et affirmatifs sur la nécessité d’agir, et la mobilisation croissante de la société civile.

Cet état d’esprit perdure-t-il aujourd’hui ?

C’est ce qui est remarquable. Cinq ans plus tard, oui, cet état d’esprit tient solidement malgré les incertitudes et les chocs géopolitiques. Et il tient justement parce qu’il a été construit non pas comme une contrainte imposée d’en haut, mais depuis la base par des pays qui savent qu’ils le font dans leurs intérêts. Ainsi, lorsque Donald Trump a annoncé le retrait des Etats-Unis de l’accord, il n’y a pas eu l’effet domino craint au départ. Jair Bolsonaro aurait aimé en faire de même avec le Brésil, mais il s’est confronté aux acteurs économiques de son pays qui lui ont expliqué le risque qu’il y avait à sortir de cet accord. Le Brexit, les guerres commerciales entre les grandes puissances ou même le Covid n’ont pas non plus eu raison de l’accord de Paris.

La preuve la plus marquante est le discours de Xi Jinping, en septembre dernier à l’ONU. Avant même de connaître le résultat des élections américaines, le président chinois venait annoncer que son pays allait faire les efforts pour avancer le pic de ses émissions de gaz à effet de serre à 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2060. Et Xi Jinping disait le faire d’abord pour son pays, avec le sentiment qu’il n’était pas bon, à long terme, de dépendre des énergies fossiles.

Tout de même, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont continué d’augmenter ces cinq dernières années, pour atteindre même un record de 59,1 gigatonnes en 2019 (+2,8 % par rapport à 2018), avertissait mercredi l’ONU… N’est-ce pas une longue douche froide depuis 2015 ?

Effectivement, de nombreux indicateurs ne vont pas dans le bon sens, et les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne sont sans doute pas encore maîtrisées. Mais il y a des signes prometteurs. Les progrès technologiques sont nombreux, les prix des énergies décarbonées baissent régulièrement, des initiatives significatives apparaissent sur tous les continents, allant du droit des États à l’action locale, des réglementations publiques aux efforts privés. Et puis la transition énergétique a déjà débuté dans le secteur de l’électricité et le mouvement est mondial, même s’il n’est pas encore suffisant.

Surtout, la neutralité carbone est aujourd’hui au cœur de l’agenda politique. Cette dynamique que l’accord de Paris a mise en place s’est même accélérée depuis septembre. Dans le sillon de la Chine, le Japon et de la Corée du Sud ont à leur tour annoncé un relèvement de leurs ambitions climatiques. Puis, Joe Biden s’est engagé à faire revenir les Etats-Unis dans l’accord de Paris et à fixer à son pays l’objectif de neutralité carbone en 2050. Et ces derniers jours, le Royaume-Uni  a revu à la hausse son objectif de baisse des émissions à l’horizon 2030… Il y a ainsi une spirale vertueuse qui se met en place entre ces grands pays de la planète, qui sont aussi les principaux émetteurs de gaz à effet de serre. C’est un espoir pour la suite, même s’il reste très mesuré parce qu’effectivement, cette dynamique de coopération entre les pays ne se traduit pas encore dans la réalité de leurs décisions économiques.

Notamment dans les plans de relance ?

C’est un point crucial au regard des montants financiers qui sont en jeu. Si les grands pays industriels sont cohérents avec ce qu’ils ont annoncé, ces plans devront être alignés avec cet objectif de neutralité carbone. Quand on regarde les plans de relance européens – que nous avons analysés sur le blog de l’Iddri –, on observe qu’ils accordent une part très importante à la priorité de la transition écologique. C’est de l’ordre de 30 % en France. C’est déjà beaucoup dans un contexte où les Etats sont avant tout préoccupés par la question de l’emploi, et on comprend pourquoi. Mais en parallèle, il y a des signaux inquiétants dans ces plans de relance. Il y a encore beaucoup trop d’argent dans les fonds promis par les économies du G20 qui vont aux combustibles fossiles. Lors d’un point en septembre dernier, le World Ressource Institute [think-tank américain] en comptait 207 milliards de dollars, contre 137 milliards de dollars pour les énergies propres. Mais tout n’est pas arrêté encore. Il reste du temps pour pousser les Etats à prendre des décisions différentes.

Pensez-vous qu’on puisse retrouver cette euphorie du 12 décembre 2015 ?

La période est sans doute moins propice aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans cette configuration de 2015 dans laquelle on avait l’impression que la planète entière était en train de se construire un programme positif et coopératif pour tous. Ça ne se limitait pas à la COP21 d’ailleurs. Juste avant, il y avait eu l’adoption des dix-sept objectifs de développement durable par les Nations unies, très important pour les pays du Sud.

Aujourd’hui, au regard des tensions économiques et commerciales qui traversent la planète, et au regard des positions contre le multilatéralisme que prennent certains pays, on est bien plus dans le réalisme politique. Autrement dit, les pays savent qu’ils sont en compétition, mais savent aussi qu’ils doivent coopérer sur les questions climatiques parce que c’est dans leur intérêt.