Environnement : Un Conseil européen de la dernière chance pour revoir l’ambition climatique

RECHAUFFEMENT Les Vingt-Sept se réunissent à Bruxelles jeudi et vendredi, notamment pour convenir d’un nouvel objectif de réduction des émissions de l’UE pour 2030. A la veille des 5 ans de l’accord de Paris, l’Europe ne peut se permettre la feuille blanche

Fabrice Pouliquen

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Le président du Parlement européen David Sassoli (à gauche) en discussion avec le président français Emmanuel Macron (à droite) et la chancelière allemande Angela Merkel (à droite) avant un sommet de l'Union européenne, le 15 octobre 2020
Le président du Parlement européen David Sassoli (à gauche) en discussion avec le président français Emmanuel Macron (à droite) et la chancelière allemande Angela Merkel (à droite) avant un sommet de l'Union européenne, le 15 octobre 2020 — KENZO TRIBOUILLARD / POOL / AFP
  • En signant l’accord de Paris le 12 décembre 2017, les Etats s’étaient engagés à revoir à la hausse, tous les cinq ans, leurs engagements à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.
  • On y est. Le cinquième anniversaire de l’accord de Paris sur le climat tombe ce samedi, et les Etats ont en théorie jusqu’à la fin d’année pour déposer leurs nouveaux objectifs climatiques à l’horizon 2030.
  • Pour l’UE, ça se joue jeudi et vendredi, à l’occasion d’un nouveau Conseil européen. L’objectif de baisse des émissions de CO2 de 55 % d’ici à 2030 fait consensus. Mais pas les moyens pour y arriver.

C’est un Conseil européen qui tombe à pic pour les enjeux climatiques. Jeudi et vendredi, les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 Etats membres se réunissent à Bruxelles pour aborder les grands dossiers de la politique européenne. Comme chaque année à cette époque. Mais ce sommet-ci tombe la veille du cinquième anniversaire de l’accord de Paris sur le climat, ô combien historique dans lutte contre le changement climatique, et qui sera commémoré samedi par un sommet spécial – en ligne, Covid oblige – convoqué par l’ONU et la Grande-Bretagne.

Surtout, en signant cet accord de Paris, « les Etats s’étaient engagés à revoir à la hausse, tous les cinq ans, leurs engagements à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre [GES] », rappelle Lucie Mattéra, chargée des « politiques européennes » pour le think-tank E3G, spécialisé sur les questions climatiques. Ce sont les « NDC », contributions nationales déterminées , qui doivent préciser les objectifs de réductions des GES que chaque Etat se fixe à l’horizon 2030 et les moyens pour y arriver. Pour les 27 membres de l’UE, cela se joue à Bruxelles, l’Europe envoyant une NCD commune que chaque pays décline ensuite à son échelle.

Le leadership climatique en jeu

Cinq ans ont passé, si bien qu’en théorie, les nouvelles copies devaient être rendues d’ici à la fin de cette année. Ça ne sera pas le cas. Seul quatorze pays ont rendu la leur à ce jour, et les Nations Unies ne s’attendaient à n’en recevoir que 80 d’ici à la fin de l’année, sur les quelque 190 signataires.

Il serait dommage de ne pas avoir celle de l’UE dans le lot. C’est déjà une question de leadership. En clair : l’Union européenne veut-elle rester l’une des principales têtes de proue dans la lutte contre le changement climatique ? Auquel cas, il serait de bon ton d’arriver à ce cinquième anniversaire de l’accord de Paris avec une « NDC » adoptée et à forte ambition. « C’est aussi une question de compétitivité industrielle, poursuit Lucie Mattéra. A chaque fois qu’un poids lourd de l’économie mondiale s’engage vers la neutralité carbone, derrière, les technologies vertes s’étendent et une compétition industrielle pour les développer s’accélère. Dans le domaine des véhicules zéro émissions, de l’hydrogène vert, de la décarbonation des industries à forte intensité énergétique. » Là encore, l’enjeu, pour l’Europe, est de ne pas rester sur le bord de la touche concernant ces nouvelles filières industrielles que des études disent porteuses d’emplois.

Le conseil de la dernière chance ?

Ce Conseil européen est alors à voir comme la « dernière chance » pour l’UE de convenir d’un nouvel objectif pour réduire ses GES d’ici à 2030. Neil Makaroff, responsable des politiques européennes au Réseau Action Climat (RAC), fédération d’ONG climatiques françaises, est plutôt optimiste sur le fait qu’il accouche de réelles avancées. « Il y a un an, aucun pays ne bougeait sur la question des ambitions climatiques, commence-t-il C’est tout l’inverse aujourd’hui. En septembre, la Chine a annoncé vouloir atteindre la neutralité carbone en 2060. Joe Biden s’est engagé à faire revenir les Etat-Unis dans l’accord de Paris et à fixer à son pays l’objectif de neutralité carbone en 2050. Et pas plus tard que jeudi, le Royaume-Uni a annoncé se fixer l’objectif de réduire de 68 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. »

Ce contexte international, c’est aussi celui de la pandémie de Covid-19 et des plans de relance associés. Un autre point qui favorise l’adoption d’une NDC plus ambitieuse. « Pour l’UE, 750 milliards d’euros sont sur la table, dont 40 % doivent aller à la transition écologique, reprend Neil Makaroff. Des sommes considérables qui font qu’on a aujourd’hui un alignement potentiel entre une ambition climatique plus élevée et de l’argent derrière pour la mettre en œuvre. »

Un consensus sur les moins 55 % ?

Encore mieux : les Vingt-Sept s’entendent désormais à peu près tous sur un objectif de réduction des gaz à effet de serre pour 2030. De 40 % [par rapport à 1990] prévus actuellement, Ursula von Leyen, présidente de la Commission européenne, propose de porter l’effort à 55 %. Ce à quoi aucun des membres ne s’oppose formellement. « Simplement, il y a des Etats qui imposent des conditions à la rehausse de cette ambition, parmi lesquels ceux du groupe de Visegrad (République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, Pologne), traditionnellement conservateurs sur les questions climatiques », détaille Neil Makarrof.

Pour le reste des forces en présence, sept pays restent silencieux sur ces – 55 %, treize le soutiennent officiellement et trois – la Finlande, le Danemark et la Suède – rejoignent le Parlement européen en demandant que cet objectif de baisse des émissions soit portée à 60 voire 65 %, pour mieux coller aux recommandations des scientifiques.

Tension sur les « marchés carbone »…

Le risque, toutefois, est que ce consensus se délite au moment d’aborder la feuille de route pour parvenir à cette baisse de 55 %. Celle-ci doit figurer dans la NDC, et les points d’achoppements sont multiples. Un des enjeux, notamment, est de savoir sur quel pilier faire reposer la transition écologique européenne, entre d’un côté les réglementations, qui relèvent des efforts des Etats, et de l’autre le système d’échange de quotas « carbone », un mécanisme de marché. Dans ce dernier système, des quotas d’émissions de CO2 sont fixés aux industries concernées. Elles peuvent alors soit vendre des droits à émettre, si elles n’ont pas dépassé leurs quotas, ou, dans le cas inverse, en acheter. « En Europe, des marchés carbone s’appliquent déjà au secteur de l’électricité, de l’industrie lourde, de l’aviation…, détaille Diane Strauss, directrice du bureau France de l’ONG Transport & Environment. La Commission européenne veut ajouter les transports routiers et le bâtiment. Ce sont deux secteurs clés de la transition écologique sur lesquels les politiques des Etats sont beaucoup intervenues jusque-là, via l’investissement dans des infrastructures (pistes cyclables, zones à faibles émissions…). Ce sont tous ces efforts que l’on risque d’affaiblir à l’avenir. »

« On se retrouve dans une situation où des pays, dont la France, soutiennent ouvertement l’objectif des – 55 %, mais souhaitent que l’effort supplémentaire à fournir repose essentiellement sur le marché carbone européen, poursuit Neil Makaroff. Une posture un peu facile pour un pays peu industrialisé comme le nôtre et dont le mix énergétique repose sur le nucléaire, énergie peu carbonée. Plutôt que chercher elle-même à réduire de 55 % ses émissions de GES en 2030, la France ferait ainsi reposer l’essentiel des efforts climatiques sur les épaules des pays industrialisés et encore dépendant du charbon, comme l’Allemagne ou la Pologne. »

… Et le nucléaire

Le nucléaire, justement, est un autre obstacle vers l’adoption d’une NDC rehaussée. « Des pays comme l’Autriche, l’Allemagne, le Luxembourg soutiennent l’objectif des – 55 % mais ne veulent absolument pas que le nucléaire figure dans les solutions pour y parvenir », explique le responsable des politiques européennes du RAC. Au contraire de la France.

Mais à Bruxelles, durant ces deux jours, l’unité des Vingt-Sept pourrait éclater avant même d’entrer dans le vif du sujet climatique. Les sujets de crispations à l’agenda sont nombreux. Du Covid-19 aux tensions avec la Turquie en Méditerranée, sans oublier le Brexit, toujours en toile de fond. « Surtout, sur un autre sujet, Bruxelles souhaite lier le futur budget européen – 1.800 milliards d’euros sur la période 2021-2027 et dont font partie les 700 milliards du plan de relance – aux valeurs de l’État de droit, en ne versant les subventions qu’aux pays qui les respectent, pointe Neil Makaroff. Ce à quoi la Pologne et la Hongrie s’opposent formellement. C’est un autre point très fort de crispation. »

Mais déjà, comment comptabilise-t-on ces – 55 % ?

C’est un autre point de tension entre les Vingt-Sept au sujet de la feuille de route climatique à élaborer. « La Commission européenne propose "un objectif net", c’est-à-dire qui ne repose pas seulement sur des baisses d’émissions à la source mais intègre aussi, dans l’équation, les puits de carbone que sont les forêts, les sols et océans [qui captent du CO2 dans l’atmosphère et le séquestrent], pointe Véronique Andrieux, directrice générale de WWF France. Or, une tonne de CO2 absorbée n’a pas la même valeur qu’une tonne de CO2 réduite [Le CO2 absorbé peut être relaché dans l’atmosphère en cas, par exemple, de déforestation ou de changement d’usages des terres]. »

Dans les projections de la Commission européenne, l’absorption de CO2 par les forêts et les sols compterait pour 2,5 % points dans l’objectif global de – 55 %, précise Neil Makaroff. A la marge, pourrait-on dire. « Ce n’est pas rien tout de même », répond le chargé des politiques européennes au RAC.

Les Vingt-Sept sont partagés sur ce sujet en tout cas. Des pays soutiennent la proposition de la Commission européenne. D’autres, dont les Pays-Bas et la Finlande, demandent que ces – 55 % ne recouvrent que des baisses d’émissions. « La France doit aller en ce sens », plaide Véronique Andrieux.