Nucléaire : La prolongation des réacteurs au-delà de 40 ans, est-ce sérieux ?

ENERGIE Construits à partir de la fin des années 1970, les 34 réacteurs de 900 MWe (mégawatt électrique) approchent les 40 années de fonctionnement. Leur durée de vie sera prolongée... Mais à quelles conditions ? 

Fabrice Pouliquen

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Les réacteurs de la centrale nucléaire de Bugey (Ain), le 18 janvier 2020.
Les réacteurs de la centrale nucléaire de Bugey (Ain), le 18 janvier 2020. — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Ce jeudi et jusqu’au 15 janvier, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ouvre une consultation publique sur les conditions de la poursuite de fonctionnement, au-delà des 40 ans, des 34 réacteurs de 900 MWe (mégawatt électrique) que compte la France.
  • Le sujet est très sensible. « La France n’a pas préparé d’alternatives pour que la non-prolongation de ces réacteurs puisse être une option », déplore-t-on à Greenpeace. L’enjeu est alors que ces réacteurs apportent les mêmes niveaux de sûreté que les EPR, réacteurs de nouvelle génération.
  • Est-ce possible ? Yves Marignac, à négaWatt, comme Roger Spautz, à Greenpeace, en doutent. Surtout, ils interrogent les capacités techniques et financières d’EDF pour réaliser les aménagements demandés par l’ASN pour permettre ces prolongations.

« L’urgence, c’est de statuer sur la poursuite d’exploitation des installations nucléaires. C’est le sujet de fond. » Dans une interview à L'Usine nouvelle, en avril 2019, Bernard Doroszczuk, président de l’ Autorité de sûreté nucléaire (ASN), en faisait la priorité de son mandat.

Vingt mois plus tard, on y est. Le « gendarme du nucléaire » français, met en ligne, ce jeudi, son avis sur les conditions de prolongations des réacteurs de 900 MWe (mégawatt électrique) d’EDF au-delà de quarante ans. Et ouvre, dans la foulée, une consultation du public sur ce sujet. Elle durera jusqu’au 15 janvier.

34 réacteurs qui approchent les 40 ans

La question se pose pour les 32 réacteurs* du palier 900 MWe encore en activité. Construits à partir de la fin des années 1970, ils approchent de leur 40e anniversaire. Il est même parfois passé.

Ce cap n’est pas anodin : c’était la durée de vie initialement prévue pour ces réacteurs. « Ce n’est pas une échéance mais la durée retenue, à la construction, pour faire les calculs de conception et qualifier les matériels, indique Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN). Autrement dit, les composants devaient être conçus pour durer au moins quarante ans, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas durer plus. En Suède, en Suisse, des réacteurs similaires ont déjà passé les 40 ans de fonctionnement. Aux Etats-Unis, des autorisations viennent d’être accordées pour aller jusqu’à 80 ans. »

En France, les acteurs du nucléaire prônent une prolongation jusqu’à 60 ans. Elle est d’autant plus envisageable, pour Valérie Faudon, que « quasi toutes les pièces de ces réacteurs peuvent être changées et ont fait l’objet de mises à jour régulières, au gré des progrès technologiques apparus depuis leur construction ».

Pourtant, Yves Marignac, chef du pôle « énergies nucléaires » à l'Institut négaWatt, rappelle que cette limite des 40 ans n’a pas toujours dérangé EDF. « C’est ainsi que le groupe justifiait la construction de  l’EPR de Flamanville en 2007, raconte le spécialiste. Il s’agissait de préparer le remplacement du parc des 900 MWe par une nouvelle génération de réacteurs à partir de 2015. » A l’approche, donc, de leur 40e anniversaire. « Depuis, EDF a changé de stratégie pour privilégier la prolongation des réacteurs de 900 MWe présentée comme moins chère que leur remplacement, reprend Yves Marignac. D’une stratégie industrielle, on est passé à une stratégie économique ou financière. »

Au grand dam de la sûreté ? « Il y a des composants d’un réacteur qui ne peuvent être remplacés et pour lesquels, du coup, se pose la question de leur fatigue au-delà de 40 ans de fonctionnement », pointe en tout cas Yves Marignac. C’est le cas de l’armature en béton d’un réacteur et de la cuve, cette pièce ô combien maîtresse, puisqu’elle abrite le cœur du réacteur et doit résister aux irradiations, aux fortes chaleurs et aux fortes pressions.

Avoir le même niveau de sûreté que pour un EPR

C’est tout alors l’enjeu de l’avis communiqué par l’ASN ce jeudi. Pour Greenpeace et négaWatt comme de nombreux acteurs, il ne faut pas s’attendre à ce que l’ASN s’oppose formellement à la prolongation au-delà de 40 ans du parc des 900 MWe. « La France est de toute façon dans une situation où cette option, bien que souhaitable à nos yeux, est impossible puisque aucune alternative a été préparée pour pallier la fermeture de ces 34 réacteurs », regrette Roger Spautz, expert nucléaire à Greenpeace.

Dès lors, ce jeudi, l’ASN devrait bien plus préciser les conditions demandées à EDF pour cette prolongation. L’objectif est connu : que le dispositif de sûreté sur ces 34 réacteurs soit au même niveau que celui de l’EPR, réacteur de nouvelle génération, présenté comme une référence en la matière. « Ce sera un avis générique, pour l’ensemble du parc des 900 MWe, et qui sera suivi, plus tard, d’examen au cas par cas des 34 réacteurs lors de leur quatrième visite décennale**, détaille Valérie Faudon, plutôt confiante. On ne s’attend à rien d’insurmontable dans les recommandations de l’ASN. Le dialogue technique est permanent entre l’autorité et EDF et ce travail de mise à niveau du parc de 900 MWe a déjà commencé depuis 2015 dans le cadre du grand carénage. »

L’impossible récupérateur de corium ?

Tout de même, les EPR disposent d’un système de refroidissement et d’un récupérateur de corium – ce magma constitué d’éléments fondus du cœur d’un réacteur nucléaire – qui n’existent pas sur le parc des 900 MWe. « Ce sont deux dispositifs qui visent à limiter les conséquences d’un accident nucléaire, souligne Roger Spautz. Le système de refroidissement permet ainsi, dans toutes les circonstances, d’injecter de l’eau dans le réacteur ou dans les piscines à combustibles [où sont entreposés les combustibles usagés], et ainsi les refroidir en cas d’accident. Le récupérateur de corium, lui, est à voir comme un grand cendrier installé sous la cuve. Si cette dernière est percée, il pourra récupérer le corium avant qu’il ne s’écoule sur la dalle en béton, en dessous, et puisse s’échapper dans l’environnement. »

En théorie, les réacteurs 900 MWe devraient être équipés de ces deux dispositifs pour les autoriser à fonctionner dix ou vingt ans de plus. Le hic est que l’installation de récupérateurs de corium ne sera pas toujours physiquement pas possible. « On peut en revanche avoir des dispositifs de sûreté équivalents », assure Valérie Faudon.

Yves Marignac tique tout de même et voit un premier renoncement à l’objectif initial d’assurer, sur ce parc de 900 MWe, un niveau de sûreté équivalent à celui des EPR. « Ce jeudi, l’ASN devrait préconiser non plus l’installation d’un récupérateur de corium mais d’un "ralentisseur", avance-t-il. L’idée n’est plus de garantir que le corium ne puisse s’écouler sur la dalle en béton, mais de mettre en place un système qui, en cas d’accident, refroidisse suffisamment le corium pour qu’il ne puisse pas percer le béton. Ce n’est pas la même chose. »

La capacité d’EDF à réaliser les travaux également en question

Roger Spautz anticipe d’autres renoncements encore dans l’avis que publiera ce jeudi l’ASN. Notamment sur les bâtiments abritant les piscines à combustibles. « Pour les EPR, ces bâtiments sont bunkerisés.C'est loin d’être le cas pour les réacteurs 900 MWe, assure l’expert nucléaire de Greenpeace. A notre connaissance, l’avis de l’ASN ne prévoit pas de renforcer ces bâtiments qui ne résisteraient pas, par exemple, à la chute d’un avion. »

Surtout, au-delà des aménagements à prévoir, Roger Spautz comme Yves Marignac s’interrogent  sur les capacités financières et industrielles d’EDF à les mettre en œuvre. En 2012, pour tirer les leçons de l'accident de Fukushima, l’ASN avait déjà demandé à EDF d’équiper ses réacteurs de « diesels d’ultime secours » pour qu’ils prennent le relais des générateurs existants et refroidissent le réacteur en cas d’accident. « La date limite pour réaliser ces travaux avait été fixé à fin 2018, rappelle Roger Spautz. EDF n’a pas su tenir le délai et a obtenu de l'ASN qu'il soit repoussé à fin 2020. » Ce qui témoigne, pour Greenpeace, d’un certain laxisme sur les questions de sûreté nucléaire, tant du côté d’EDF que de l’ASN.

Rebelote sur la prolongation au-delà de 40 ans ? « On ne sait même pas encore les délais que donnera l’ASN pour réaliser les travaux jugés nécessaires à leur prolongation, indique Yves Marignac. La logique aurait voulu qu’ils soient terminés avant leur 40e anniversaire. Une certitude : ça ne sera pas le cas. »

*Le parc nucléaire français compte au total 58 réacteurs répartis sur 19 centrales.

** La visite décennale, réalisée tous les dix ans, est un passage en revue de grande ampleur d’une installation nucléaire et qui autorise ou non son fonctionnement pour la décennie à venir.