Coronavirus : Des initiatives mais des millions de déchets… Faut-il croire au recyclage des masques jetables ?

RECYCLAGE TerraCycle, Elise ou encore Plaxtil… Plusieurs entreprises spécialisées dans les déchets se sont lancées ces derniers mois dans la collecte et le recyclage des masques jetables utilisés contre le Covid. Une mission perdue d’avance au regard de l’ampleur du gisement ?

Fabrice Pouliquen

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Illustration d'un masque chirurgical trouvé abandonné dans une rue à Paris.
Illustration d'un masque chirurgical trouvé abandonné dans une rue à Paris. — PHILIPPE LOPEZ / AFP
  • Depuis quelques semaines, l’entreprise TerraCycle déploie des boîtes dédiées à la collecte des masques chirurgicaux utilisées dans des magasins Carrefour d’Ile-de-France et de Belgique.
  • Ils sont ensuite transformés en granulés plastiques, matière recyclée qui peut entrer dans la composition de divers nouveaux objets. Le groupe Elise, mais aussi Plaxtil, tentent de mettre en place des filières similaires en France.
  • Mais pour l’ONG Zero Waste France, le gisement de déchets que représentent ces masques est trop grand pour créer une filière de recyclage à l’échelle nationale. La priorité est bien plus d’opter pour les masques réutilisables.

« Les poubelles servent aussi à éviter la diffusion du coronavirus ». Le message se voit en grand sur des affiches dans le métro parisien et dans d’autres réseaux de transports de France. Avec, en guise de fond, un masque chirurgical laissé négligemment sur le pavé.

La campagne de sensibilisation a été relancée la semaine dernière, avec l’appui de Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, et sera visible jusqu’à décembre. Le message n’a pas changé depuis le début de la pandémie. Il est d’inviter les Français à déposer, après leur utilisation, leurs masques jetables dans la poubelle grise. Celle destinée aux déchets non-recyclables, ensuite incinérés ou enfouis.

Difficilement recyclable…

« Ce message est important, mais on pourrait envisager désormais d’aller plus loin », estime Laure Cucuron, directrice générale de TerraCycle en Europe. Toujours en invitant à jeter les masques dans une poubelle, mais cette fois-ci une qui leur est dédiée. Avec l’idée, derrière, de les recycler.

C’est ce principe que tente de mettre en place TerraCycle, entreprise spécialisée dans le recyclage des déchets dit difficilement recyclables. « Pas tant pour des questions techniques, mais parce que les coûts de collecte, de tri et de recyclage de ces déchets sont encore aujourd’hui trop élevés par rapport à la valeur de cette matière recyclée qu’on va pouvoir revendre », explique Laure Cucuron.

Avant la pandémie déjà, Terra Cycle travaillait ainsi, en partenariat avec France Sécurité, sur la collecte et le recyclage des masques et autres équipements de protection à usage unique. La pandémie de Covid-19 et l’explosion de l’utilisation des masques chirurgicaux qu’elle implique – 50 millions de masques en France chaque semaine, évalue le ministère de la Transition écologique – poussent TerraCycle à changer d’échelle. Depuis quelques semaines, l’entreprise a ainsi installé des boîtes de collecte dans une dizaine de supermarchés de l’enseigne Carrefour d’Ile-de-France, pour que les clients puissent y jeter leurs masques.

… Mais pas sans débouchés potentiels

Une fois remplie, la boîte est entreposée trois jours avant d’être envoyée à Troisvilles (Nord), dans la plateforme de réception de TerraCycle en France. « Pour éviter tout risque de contagion, elles sont alors de nouveau isolées quatorze jours avant d’être ouvertes. » Il reste ensuite à décomposer les masques. Autrement dit à séparer la barrette métallique qu’ils contiennent des plastiques qui composent le reste. « Principalement du polypropylène, mais aussi de l ’élasthanne, que l’on retrouve dans les élastiques », reprend Laure Cucuron. La pièce en métal est fondue et réutilisée dans l’industrie métallurgique. Les plastiques, eux, sont transformés en granulés. « Cette matière recyclée a des caractéristiques trop faibles pour être utilisée dans des applications sophistiquées, commence Laure Cucuron. Mais elle peut entrer dans la fabrication d’objets divers. Des poubelles, des bacs, des tubes pour la construction, de revêtements extérieurs, du mobilier extérieur. »

La filière démarre. TerraCycle parle en tonnes de masques collectés. Mais se dit déterminé à étendre le réseau. « Nous déployons le même système dans quatre magasins Carrefour en Belgique », reprend Laure Cucuron, qui espère aussi convaincre des petits commerces, des entreprises et des sites industriels à instaurer ces collectes pour leurs clients et/ou salariés. Pas évident, sachant que le service que propose TerraCycle leur est payant. Entre 100 et 230 euros en fonction de la taille des boîtes choisies. « On y est contraint pour que la filière soit rentable », justifie Laure Cucuron.

Impossible mise à l’échelle ?

TerraCycle n’est le seul à tenter de poser les jalons de cette nouvelle filière de collecte recyclage. Legroupe Elise, spécialisé dans le recyclage des déchets de bureau, a mis au point des corbeilles spécifiques « déchets Covid-19 » qu’il propose de déployer chez ses clients depuis plusieurs mois, rapportait notre rédaction lilloise, en septembre dernier. La startup Neutraliz Protection Essentielle en fait aussi de même depuis mi-novembre dans la région tourangelle.

C’est aussi le sens de la proposition de loi déposée par la députée LR de Saône-et-Loire, Josiane Corneloup, le 15 septembre dernier. « La question avait été évoquée par le gouvernement en mai dernier, sans qu’il y donne suite au final, rappelle-t-elle. Cette proposition de loi est une manière de relancer ce sujet important. Elle est déposée, mais je ne sais pas si elle sera débattue. »

Zero Waste France, ONG spécialisée sur les problématiques liées aux déchets, est loin d’être aussi enthousiaste. « Ces filières sont difficilement viables économiquement et mettent, de toute façon, plusieurs années à se mettre en place », commence Alice Elfassi. La responsable des affaires juridiques de l’organisation fait un parallèle avec le recyclage des capsules de café. « On nous en parle depuis dix ans. Pourtant, elle balbutie encore aujourd’hui et ne permet en aucun cas de traiter toutes les capsules mises sur le marché. »

Les masques jetables représentent un gisement de déchets plus colossal encore. « Les petites filières communiquent avec entrain sur les collectes qu’elles ont mis en place, en omettant de dire que les débouchés industriels pour leurs granulés de plastique ne sont pas encore tous trouvés. » Ce que reconnait, à 20 Minutes, TerraCycle.

Pousser plus loin la logique d’économie circulaire avec Plaxtil

C’est cet écueil que voulaient éviter Olivier Civil et Jean-Marc Neveu avec Plaxtil. Leur start-up s’est lancée il y a un peu plus d’un an à Châtellerault (Vienne) sur le recyclage des déchets textiles. Avant, elle aussi, de se lancer dans la collecte et le recyclage des masques jetables. Plaxtil a ainsi déployé, au début de l’été, des bornes dédiées aux masques chirurgicaux en une cinquantaine de points de la communauté de communes de Châtellerault, en partenariat avec celle-ci.

Dans les grandes lignes, le système est le même que celui mis en place par TerraCycle. Avec l’idée tout de même de pousser plus loin la logique d’économie circulaire. « Nous fabriquons nous-même de nouveaux objets en plastique à partir des masques récupérés, explique Olivier Civil. Nous en faisons des attaches masques, des ouvre portes, des supports de visière, des boîtes. Ces objets sont rendus à la communauté de communes qui les redistribue à ses agents et à ses associations. Nous apportons ainsi la certitude que les masques que nous récupérons ont bien une seconde vie, et on évite que ces collectivités achètent ces produits en Chine et composés de plastique vierge. »

Plaxtil s’est lancé dans le recyclage des masques « sur un coup de cœur », sans avoir construit de véritable « business model ». « Nous ne gagnons pas d’argent, mais nous n’en perdons pas non plus, lance Olivier Civil. Et nous avons déjà évité que 300.000 masques finissent incinérés ou enfouis, ce qui est quand même un gros gâchis, et nous faisons fait travailler un chantier d’insertion – Audacie- pour la collecte des masques. »

« Priorité aux masques réutilisables »

Comme TerraCycle, Plaxtil a en tête l’idée d’étendre au plus vite son réseau. « Plusieurs agglomérations et entreprises sont intéressées, assure Olivier Civil. Et nous venons de lancer une filière à Poitiers. Cette fois-ci, les masques serviront à faire des règles, des équerres et autres fournitures qui seront distribuées dans les écoles de la ville à la rentrée prochaine. »

De son côté, Alice Elfassi n’en démord pas. « Tant mieux si ces filières marchent et si elles permettent de recycler effectivement des masques, mais le message principal dont il ne faut pas se détourner est bien celui de privilégier les masques réutilisables, typiquement ceux en tissu, insiste-t-elle. Pour rappel, ce sont les recommandations des autorités pour le grand public. C’est ce que dit l’Académie nationale de médecine, le ministère du Travail dans ses protocoles pour les entreprises, ou encore le Haut conseil pour la santé public. » Un message qui peine à passer, regrette Zero Waste France, et « que pourrait brouiller encore un peu plus la croyance fausse selon laquelle on a trouvé une solution pour recycler tous nos masques jetables », craint Alice Elfassi.