Energie : Des éoliennes au large des côtes normandes, oui, mais jusqu’à quel point ?

RENOUVELABLE Aux trois parcs éoliens en mer déjà actés au large de la Normandie, le gouvernement veut en rajouter un quatrième et a proposé aux Normands, lors d’un débat public, de participer au choix de sa localisation. Sans parvenir à évincer la question de son utilité

Fabrice Pouliquen

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Plusieurs éoliennes construites par le consortium ENECO au large d'Ostende, sur la côte belge, photographiées le 25 octobre 2019.
Plusieurs éoliennes construites par le consortium ENECO au large d'Ostende, sur la côte belge, photographiées le 25 octobre 2019. — Eric Feferberg / AFP
  • La France s’est fixée, dans sa feuille de route énergétique, de ramener la part du nucléaire à 50 % dans son mix électrique d’ici à 2035. Cela implique de développer les énergies renouvelables. Dont l’éolien en mer, sur lequel la France est très à la traîne.
  • Faut-il s’attendre alors à voir fleurir les éoliennes aux larges des côtes normandes ? Cette façade maritime à de nombreux atouts en tout cas et trois parcs éoliens posés (fixés aux fonds marins) ont déjà été actés, en attendant un quatrième encore dans les cartons.
  • C’est ce dernier qui faisait l’objet d’un débat public, en Normandie, dont les conclusions ont été présentées ce jeudi. Les participants étaient invités à faire des propositions sur sa future localisation. Sans la possibilité de le remettre tout simplement en question ?

« Je m’aperçois qu’il y a toujours un appel d’offres qui arrive aujourd’hui, demain, et encore un autre après-demain : combien de parcs allez-vous nous mettre dans la Manche. Et toute la mer ? » La question est celle d’un pêcheur à la retraite du Tréport (Seine-Maritime), soulevée dans le cadre du débat public « En mer, en Normandie, de nouvelles éoliennes ? » qui s’est tenu du 15 novembre 2019 au 19 août 2020. Elle est mise en gras dans le compte rendu des échanges que présentait ce jeudi la Commission nationale du débat public (CNDP).

Il faut dire que cette remarque résume une inquiétude exposée pendant ce débat. Le 23 avril dernier, le gouvernement a adopté sa Programmation plurielle de l’énergie (PPE), qui fixe les grandes lignes de sa politique en la matière pour les années à venir. Elle vise notamment à ramener la part du nucléaire à 50 % d’ici à 2035 [contre 70% aujourd’hui] et parie sur un fort développement des énergies renouvelables. Dont l’éolien en mer.

Des atouts de taille en Normandie

« La PPE prévoit de lancer des appels d’offres dans les dix prochaines années au rythme d’un gigawatt (GW) tous les ans et vise une capacité installée d’environ 6 GW en 2028 », rappelle Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, en précisant que « ce déploiement se fera sur toutes les façades maritimes françaises ».

La Manche, au large de la Normandie, a des atouts de tailles. La force des vents déjà, « mais aussi une faible profondeur de la mer, qui en fait un meilleur gisement pour l’éolien posé [fixé aux bas-fonds, à l’inverse de l’éolien flottant] », explique Matthieu Monnier, adjoint à la déléguée générale de France énergie éolienne, fédération d’entreprises françaises de l’éolien.

La Normandie est habituée des débats publics sur l’éolien en mer. Et pour cause, trois parcs éoliens posés, non construits encore, ont d’ores et déjà été actés. Le parc de Fécamp [71 éoliennes, entre 13 et 22 km des côtes] ; celui de Dieppe-Le Treport [62 éoliennes, à 15,5 km de Dieppe et 17 du Treport] et celui de Courseulles-sur-Mer, dans le Calvados [63 éoliennes à 10 km des côtes]. Les deux premiers doivent être mis en service en 2023, le dernier en 2024.

Un quatrième parc annoncé en 2028

Ce nouveau débat public portait sur un quatrième projet de parc éolien. Plus grand encore que les trois précédents, puisqu’il prévoit 83 éoliennes de 260 m de haut chacune, sur une surface comprise entre 100 et 150 km², pour une puissance d’un gigawatt, « soit le double de ce qui est prévu dans les trois premiers parcs », expose Matthieu Monnier.

La mise en service de ce quatrième parc est annoncée pour 2028. Reste à savoir où l’implanter exactement. C’était justement à cette question que les participants étaient invités à répondre dans le cadre du débat public. Concrètement, les participants devaient, lors d’ateliers de cartographie, cibler les zones jugées les plus favorables pour accueillir ce parc dans un bassin de 10.500 km², de la pointe du Cotentin au Tréport, et dans lequel l’État avait défini des zones préférentielles*.

Avant la localisation, la question de l’opportunité ?

Mais avant de se poser la question de la localisation, il faudrait d’abord se poser celle de l’opportunité. Une autre remarque entendue lors du débat public et reprise dans le compte rendu qu’en a fait la CNDP. Si cette dernière assure qu’il était possible, tout au long du débat, de faire entendre son désaccord sur ce projet, les chances de le faire annuler étaient minimes. La lettre de saisine de l’État, pour convoquer ce débat public, ne laissait déjà guère d’illusions en invitant le public à se prononcer sur le programme plutôt que sur le projet. Elle précisait aussi d’emblée que d’autres parcs éoliens, dans la Manche, viendront à l’avenir. Et ce jeudi matin, Barbara Pompili avait le calendrier bien en tête sur la suite du projet. « Nous avons jusqu’au 19 janvier pour répondre aux conclusions du débat public, puis s’ensuivra une présélection des offres possibles entre janvier et février, un dialogue avec ces entreprises de mars à juillet, puis la remise des offres officielles d’août à novembre prochain », déroule la ministre.

Un empressement loin d’être du goût de tous les Normands. A la fronde anti-éolienne classique, au nom de la défense des paysages, s’ajoute, ici, celle des pêcheurs. « On annonce aujourd’hui un quatrième parc et sans doute un cinquième et un sixième à venir, alors que les trois premiers ne sont pas encore construits et que nous n’avons aucune donnée précise sur leurs impacts », fustige Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches de Normandie. La crainte est déjà que ces champs éoliens rognent sur les zones de pêches des bateaux français. « Ce n’est vraiment pas le moment alors que le Brexit nous fait déjà redouter une interdiction d’accès aux zones anglaises », explique Dimitri Rogoff. La crainte est aussi que ces parcs d’éoliennes, fixés au fonds marins, aient des incidences sur les réserves halieutiques.

Mieux appréhender les impacts, mieux planifier le développement

Une préoccupation que partagent des associations environnementales. « Nous ne sommes pas opposés au développement de l’éolien en mer, commence André Berne, de France Nature Environnement Normandie. Mais à condition de préserver tous les espaces classés et de faire des études préalables, sur des périodes supérieures à un an, pour mesurer l’incidence de ces parcs sur la faune maritime. » Pas seulement donc les espèces pêchées, mais « toutes celles qui vivent dans les fonds marins, à la surface, ou dans les airs », poursuit-il.

Des remarques entendues ce jeudi ? Barbara Pompili a assuré prendre « d’ores et déjà en compte le souhait » des pêcheurs « de pouvoir pêcher au sein du futur parc éolien ». La ministre, tout comme Annick Girardin, ministre de la Mer, et Edouard Philippe, ex-Premier ministre et maire du Havre, également présents lors de cette restitution, ont aussi admis l’impératif de consolider les connaissances scientifiques sur l’impact de ces parcs éoliens. Ou encore la nécessité de mieux planifier le développement de l’éolien en mer au large des côtes françaises. « En ne raisonnant plus à l’échelle de parcs, mais de façades », insiste Annick Girardin.

D’autres parcs à venir dans la Manche ?

Pas question, en revanche, de ralentir la cadence. La France, qui a pourtant le deuxième gisement éolien en mer d’Europe, est très à la traîne sur le sujet. Des sept projets attribués, aucun n’est encore en activité et le pays n’a programmé que six gigawatts de capacités totales d’ici à 2028. « Il nous faut être davantage ambitieux », indique Annick Girardin, qui a évoqué l’objectif « d’arriver à ce que 25 ou 30 % de notre électricité proviennent de nos énergies en mer à cet horizon ». Ou encore l’hypothèse d’avoir 50 gigawatts de capacité installée en 2050**.

On en revient alors à la question du pêcheur à la retraite du Tréport : ça veut dire combien de parcs au large des côtes normandes tout ça ? La question reste encore sans réponse. « C’est justement à cette question que devra répondre la planification », reprend Matthieu Monnier. Une certitude : de tels objectifs impliqueraient bien la réalisation d’un cinquième et d’un sixième parc au large des côtes normandes, comme le craint Dimitri Rogoff. « Même plus », abonde Matthieu Monnier.

* Ce travail a permis d’identifier trois grandes familles d’emplacements plébiscités par le public, résume la CNDP dans son compte rendu : l’une privilégiant l’installation près de l’un des trois parcs déjà actés, l’autre privilégiant la grande distance par rapport à la côte tout en restant dans les zones préférentielles, et la dernière à plus grande distance encore mais hors zone préférentielle.

** La Commission européenne estime que la capacité totale des éoliennes en mer, en Europe, pourrait atteindre entre 230 et 450 gigawatts d’électricité en 2050. « Si on décline cet objectif pays par pays, en fonction de leurs façades maritimes, il faudrait être entre 50 et 60 gigawatts installés, à cette date, au large des côtes françaises », explique Mathieu Monnier.