« Finance en commun » : Le premier sommet des banques publiques de développement, un coup de boost pour la transition écologique ?

FINANCE CLIMATIQUE Les 450 banques publiques de développement, acteurs majeurs de l’économie mondiale, se réunissent cette semaine, pour la première fois, dans un sommet qui leur est dédiée. L’actualité – climatique comme celle du Covid – l’oblige. Mais que faut-il en attendre ?

Fabrice Pouliquen

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Un technicien marche entre les panneaux photovoltaïques lors de la cérémonie d'inauguration de la centrale solaire de Bokhol au Sénégal, le 22 octobre 2016. Ce projet a bénéficié d’un prêt de 34,5 millions d’euros de Proparco (une entité de l'Agence française de développement).
Un technicien marche entre les panneaux photovoltaïques lors de la cérémonie d'inauguration de la centrale solaire de Bokhol au Sénégal, le 22 octobre 2016. Ce projet a bénéficié d’un prêt de 34,5 millions d’euros de Proparco (une entité de l'Agence française de développement). — SEYLLOU / AFP
  • Le sommet « Finance en commun » se tient de ce lundi à jeudi en marge du Forum de Paris sur la paix. Les 450 banques publiques d’investissement, qui représentent 10 % des investissements dans le monde, y seront réunies (en ligne, Covid oblige).
  • Dans un contexte autant marqué par la crise climatique que de celle liée au Covid, ces 450 établissements financiers chercheront à renforcer leur capacité à faire le lien entre l’urgence à court terme et une reprise durable.
  • De son côté, le Réseau action climat (RAC) attend des engagements concrets sur la façon dont seront allouées les aides financières aux pays les plus vulnérables. Pas gagné ?

 

A elles seules, elles injectent 2.300 milliards de dollars chaque année. Soit 10 % du montant global investi dans le monde. C’est dire si les banques publiques d’investissement pèsent sur l’économie mondiale.

Pas toujours très bien connues du grand public, elles sont 450 dans le monde. « La plupart sont des banques nationales, précise Thomas Mélonio, directeur exécutif de la recherche à l’Agence française de développement (AFD), l’une des 450. Elles ont pour unique actionnaire leur gouvernement, travaillent essentiellement dans leur pays, et parfois un peu à l’étranger. Mais il en existe aussi quelques internationales, la plus connue étant la Banque mondiale, dont les actionnaires sont l’ensemble des pays du monde, et qui travaille dans tous les pays en voie de développement ».

Un sommet pour les réunir

A compter de ce lundi, elles se retrouvent toutes à la première édition du sommet « Finance en commun », organisé par l’AFD et hébergé par le Forum de Paris sur la paix. Mais qui, Covid oblige, se déroulera à 100 % en ligne.

Jamais, jusqu’à présent, les banques publiques de développement ne s’étaient réunies pour un sommet. « Nous avons commencé à travailler dessus avant la crise sanitaire en vue de préparer les deux grands rendez-vous internationaux de 2020 qui auraient dû être la COP26 de Glasgow [sur le climat] et la COP15 de Kunming en Chine [sur la biodiversité], raconte Thomas Mélonio. La crise économique liée à la pandémie de Covid-19 s’est rajoutée à l’agenda et a accru encore la nécessité de ce sommet. »

Faire le lien entre l’urgence à court terme et une reprise durable

C’est que les banques publiques de développement ont trois grandes missions :

  • Gérer l’épargne publique en orientant les investissements vers des infrastructures ou des secteurs économiques considérés par les Etats comme prioritaires
  • Soutenir l’activité pour sauver des entreprises et des emplois lors des crises
  • Pallier les imperfections du marché en intervenant dans des domaines où les acteurs privés n’investissent pas spontanément, bien qu’ils soient essentiels pour l’intérêt général. L’éducation, la santé, mais aussi la transition écologique, la préservation de la biodiversité…

Ce premier sommet doit « montrer la capacité [de ces banques] à apporter un renfort immédiat face à la crise tout en préparant une relance durable, alignée sur l’Agenda 2030 », résume Rémy Rioux, directeur de l’AFD et président du sommet. Trois mille participants sont attendus aux différentes tables rondes, et plusieurs chefs d’Etats sont annoncés à la tribune. Et en guise de clôture, le sommet promet une déclaration signée par les 450 établissements. Au Réseau action climat (RAC), fédération de plusieurs ONG climatiques françaises, on regardera cette première édition de près. « Notre crainte principale est que ce sommet accouche de mesurettes et que rien n’évolue dans la façon dont sont alloués les flux financiers », détaille Lucile Dufour, responsable « politique internationale » au RAC.

Des financements climats pas encore à la hauteur ?

C’est déjà une question de montant. Les pays riches ont investi 78,9 milliards d’euros en 2018, dont 62,2 milliards de financements publics, pour aider les pays en développement à s’adapter au changement climatique et à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, indiquait vendredi l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). On est ainsi encore loin des 100 milliards d’euros annuels d’assistance qu’avaient promis les pays du Nord aux pays du Sud. L’engagement avait été pris en 2009, lors de la COP de Copenhague, et devait être tenu à partir de 2020. « Ce n’est pas qu’une question de solidarité, mais bien de justice climatique, insiste Léa Vernhet, chargée de plaidoyer à Care France. Les pays du G20 émettent 80 % des gaz à effet de serre quand la moitié la plus pauvre du monde n’a émis que 7 % des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2015. Pourtant, ils en subissent les premiers les conséquences, dès à présent. »

Léa Vernhet pointe deux autres limites. « Les financements climats alloués aux pays pauvres sont aujourd’hui principalement dédiés aux enjeux d’atténuation du changement climatique [permettre à ces pays d’initier leur transition énergétique], alors qu’ils ont aussi des besoins considérables en termes d’adaptation aux conséquences déjà réelles du changement climatique*», commence-t-elle. La seconde ? « Ces aides sont essentiellement versées sous la forme de prêts, et non de dons, ce qui ne fait que gonfler la dette déjà insoutenable de ces pays vulnérables. »

Autre ombre au tableau : le soutien financier que continuent d’apporter bon nombre de banques publiques du développement aux énergies fossiles [pétrole, charbon, gaz naturel…]. « C’est variable d’une banque à l’autre, tempère Thomas Mélonio. L’AFD, par exemple, ne finance plus de projets charbonniers depuis des années et plus non plus de projets liés aux hydrocarbures. On s’est engagé par ailleurs à rendre nos activités 100 % compatibles avec l’accord de Paris d’ici à 2022. D’autres suivent ce mouvement. »

Des banques qui soutiennent toujours les énergies fossiles

Mais il y a aussi des mauvais élèves, s’attarde le RAC, en parlant des pays du G20, dont la France, qui continue les soutiens financiers aux énergies fossiles via les garanties à l’export. « Ce mécanisme permet à la Banque Publique d’Investissement (BPI France), via sa filiale d’assurance export, de se porter garant de prêts d’entreprises françaises auprès des banques commerciales, explique Cécile Marchand, chargée de campagne « climat/acteurs publics » aux Amis de la Terre France. Elle leur permet ainsi d’emprunter moins cher et de réaliser des projets très risqués sur le plan politique et financier et dans des domaines pas toujours compatibles avec l’accord de Paris. »

« En 2017, l’État a apporté une garantie de 500 millions d’euros à l’entreprise française TechnipFMC pour un projet d’exploration gazière au large du Mozambique, une véritable bombe climatique, illustre-t-elle. Début septembre, Le Monde révélait aussi que l’Etat réfléchissait à la possibilité d’apporter son soutien à un gigantesque projet gazier dans l’Arctique russe, porté par Total et le groupe russe Novatek, toujours via les garanties à l’export.

« Dégager de nouvelles coalitions d’acteurs »

Le RAC attend alors de ce sommet « des engagements concrets des banques présentes, mesurables et limités dans le temps, insiste Lucile Dufour. Tant sur la fin des financements aux énergies fossiles – au plus tard en 2022 –, que sur l’augmentation des financements pour la transition juste, le respect des droits humains ou encore sur le problème de la dette souveraine des pays les plus vulnérables. »

Ces engagements seront difficiles à faire figurer dans la déclaration finale, à écouter Thomas Mélonio. « Encore une fois, les banques de développement travaillent pour un gouvernement, si bien qu’elles ne pourront s’engager que si ce dernier les y autorise, rappelle-t-il. En revanche, ce sommet peut créer de nouvelles coalitions de banques engagées plus fortement dans la transition écologique et pousser d’autres pays encore timides à réaliser que c’est la direction que prennent un nombre croissant d’acteurs. » En clair : faire bouger un peu plus les lignes.

* La construction de digues, la surélévation des habitats, les systèmes d’alerte météo. Ce manque d’intérêt porté à l’adaptation au changement climatique avait déjà été pointé par les ONG à l’occasion de la première édition du One planet summit, en décembre 2017.