Présidentielle américaine : Avec Joe Biden président, les Etats-Unis de retour dans la bataille climatique ?

CLIMAT Le démocrate affiche des positions aux antipodes de son prédécesseur sur la question climatique. Reste à savoir si Joe Biden a les moyens de ses ambitions

Fabrice Pouliquen

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Joe Biden, le 14 septembre 2020, lors d'un discours sur l a thématique du changement climatique, au Museum d'histoire naturelle du Delaware.
Joe Biden, le 14 septembre 2020, lors d'un discours sur l a thématique du changement climatique, au Museum d'histoire naturelle du Delaware. — Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AF
  • Donald Trump poursuit sa campagne de dénigrement pour décrédibiliser cette élection. Il n’empêche : Joe Biden est en route vers la Maison Blanche.
  • Ce qui signerait les Etats-Unis de retour dans la bataille climatique ? Le démocrate affiche sur ce sujet des positions aux antipodes de son prédécesseur. Ses objectifs sont ambitieux : neutralité carbone en 2050 et électricité 100 % décarbonée en 2035.
  • Voilà pour les ambitions. Il reste désormais à savoir si Joe Biden est un écologiste convaincu et, surtout, s’il aura les moyens d’appliquer son programme à la Maison Blanche.

« Aujourd’hui, le gouvernement Trump a officiellement quitté l’accord de Paris sur le climat. Et dans exactement 77 jours, un gouvernement Biden le rejoindra ». Ce tweet du candidat démocrate a été posté mercredi dernier. Cinq jours plus tard, Joe Biden est en route vers la Maison Blanche, même si Donald Trump continue de se cabrer et dénonce à tour de bras des « vols » du scrutin.

Joe Biden sera donc le 46e président des Etats-Unis. Une bonne nouvelle sur le front de la lutte contre le changement climatique ? Sur ce sujet en tout cas, Joe Biden affiche des positions aux antipodes de son prédécesseur. Quand Donald Trump a affiché à de multiples reprises son scepticisme sur la réalité du changement climatique, le démocrate y voit un « danger essentiel pour l’humanité » et évoque l’« impératif moral de s’y attaquer » dans les plus brefs délais. Mais comment compte-t-il s’y prendre ? Et avec quels moyens ?

Sera-t-il simple de retourner dans l’accord de Paris sur le climat ?

Il s’est passé quatre années entre le moment où Donald Trump a officialisé le retrait du pays et celui où il a été effectif… mercredi dernier. Le processus inverse sera beaucoup moins long, assure David Levaï, chercheur associé à l ’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et à  la Fondation des Nations Unies à Washington, spécialiste des questions de gouvernance internationale du climat. « Il ne suffira que d’une lettre du président pour demander la réintégration, explique-t-il. Il ne pourra la faire qu’une fois entré dans ses nouvelles fonctions, le 20 janvier. Voilà pourquoi il évoque ces 77 jours dans un tweet ».

Ce retour sera d’autant plus facile que la communauté internationale le souhaite. « Le retrait de Trump de l’accord n’a pas eu l’effet d’entraînement un temps craint, reprend David Levaï. Tous les pays restent ainsi impliqués dans l’idée de décarboner l'économie mondiale en 2050. Pour y parvenir, on a besoin des Etats-Unis, première économie mondiale et deuxième plus gros émetteur de gaz à effet de serre.»

Que prévoit Joe Biden pour remettre les Etats-Unis sur la route de la transition écologique ?

Avec Joe Biden président, les Etats-Unis reprendront à leur compte l’objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050, cap que se sont déjà fixé une soixantaine de pays dans le monde. Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de la politique énergétique des Etats-Unis, s’attarde surtout sur le deuxième grand objectif climatique que s’est fixé le démocrate : arriver à une production électrique 100 % décarbonée en 2035. « L’objectif est très ambitieux, note-t-il. Quinze ans est un délai très court dans le secteur de l’énergie et la marche est encore grande à franchir, même si les Etats-Unis sont parmi les pays leaders sur les énergies renouvelables ». Le mix électrique américain repose encore en effet beaucoup sur des énergies fossiles. Le charbon à 30,1 % et le gaz naturel à 31,7 %.

Pour mettre les Etats-Unis sur de bons rails, Joe Biden prévoit de mettre de l’argent sur la table : 2.000 milliards de dollars sur quatre ans pour « une relance verte », a-t-il annoncé, dont un quart consacré aux énergies décarbonées. « Ce qui, pour Biden, comprend l’éolien, le solaire, mais aussi le nucléaire, qu’il souhaite relancer aux Etats-Unis », précise Francis Perrin.

Biden veut aussi construire un million de bâtiments efficients énergétiquement pendant son mandat, développer les véhicules électriques, via des crédits d’impôts pour les classes moyennes ou le déploiement massif de bornes de recharge électrique, pour arriver à 500.000 à l’horizon 2030.

En parallèle, Joe Biden cherchera aussi à restaurer les lois et textes réglementant la protection de l’environnement que son prédécesseur a détricoté pendant son mandat. Donald Trump avait notamment marqué les esprits en abrogeant le Clean Power Plan, signé en août 2015 par Barack Obama et qui devait réduire fortement la part du charbon aux Etats-Unis. L’« Affordable Clean Energy rule », qui l’a remplacé, était beaucoup plus permissif. Ce n’est qu’un exemple. «  Le New York Times en a compté une centaine dans un article auquel Joe Biden avait répondu en disant vouloir revenir dessus », signale Francis Perrin.

Joe Biden ira-t-il au bout de ses promesses environnementales ?

Le nouveau président américain ne serait pas le premier à prendre des libertés sur son programme électoral. Une chose est sûre : Joe Biden s’est mis sur le tard à l’écologie. « Il ne s’est pas illustré par ses positions pro-environnementalistes, – ni l’inverse d’ailleurs – lorsqu’il était sénateur du Delaware [de 1973 à 2009] », rappelle Jean-Daniel Collomb, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Jean-Moulin (Lyon 3). « Il ne parlait pas beaucoup d’écologie non plus au début de la campagne présidentielle », note par ailleurs Sophie Meritet, maître de conférences en sciences économiques à l’université Paris-Dauphine, spécialiste des politiques énergétiques. Rien à voir avec ces dernières semaines. Comment alors expliquer ce virage ? « Il y a sans doute chez Biden, un centriste chez les démocrates, la volonté de séduire l’aile gauche de son parti, qui met de plus en plus en avant les questions climatiques », reprend Jean-Daniel Collomb. Sophie Meritet ajoute plusieurs sondages « montrant que c’est cette thématique qui fait voter un nombre croissant d’Américains, les jeunes notamment ».

Les deux universitaires ne vont pas pour autant jusqu’à parler de greenwashing. Pas plus que David Levaï, bien au contraire. « Il était tout de même vice-président de Barack Obama et a joué à ce titre un rôle important dans l’entrée des Etats-Unis dans l’accord de Paris, commence-t-il. Par ailleurs, il a construit autour de lui une coalition très large dans laquelle on trouve des forces progressistes à qui il sera redevable à la Maison Blanche. »

Quelle gestion pour des pétroles et gaz de schiste ?

Ce dossier complexe sera l’occasion de jauger ses véritables ambitions climatiques. En plein essor déjà sous l’ère Obama, le pétrole et le gaz de schiste, offrent un énorme avantage économique au pays. Mais ces hydrocarbures sont obtenus par fracturation hydraulique, technique décriée pour ses impacts environnementaux. Pendant la campagne, Joe Biden a indiqué qu’il s’opposerait à de nouvelles exploitations accordées sur les terres fédérales. « Une proposition relativement timide, puisque celles-ci sont surtout portées sur des terrains privés, explique Jean-Daniel Collomb. Sans doute Joe Biden ne voulait-il pas condamner ses chances de remporter des Etats, comme la Pennsylvanie ou l’Ohio, qui ont beaucoup bénéficié de la fracturation hydraulique économiquement ». L’élection passée, Sophie Meritet parie sur une politique qui devrait se rapprocher de celle de Barack Obama en fin de mandat. « C’est-à-dire un retour à une réglementation environnementale de cette industrie », détaille-t-elle. Voire de préparer une transition en douceur ? « Il a surtout insisté sur la nécessité de protéger les travailleurs de ces secteurs et de leur permettre de se réorienter vers l’économie verte, complète David Levaï. Tout l’inverse de Trump (lire encadré). »

Un Sénat qui reste républicain… la grosse épine dans le pied ?

C’est encore du conditionnel, mais c’est l’hypothèse la plus vraisemblable : le Sénat, l’une des deux chambres du Parlement américain, devrait rester aux mains des républicains, ce qui promet à Joe Biden un mandat compliqué dès son entame. « C’est terrible pour lui, car pour faire voter une loi, il faut obligatoirement que les deux chambres acceptent le même texte, explique Jean-Daniel Collomb. C’est quasiment impossible aujourd’hui lorsqu’elles ne sont pas entre les mains du même parti ». Les antagonismes entre républicains et démocrates semblent trop importants pour espérer des compromis.

Et quand un président ne peut plus faire passer des lois, l’alternative est de passer par la voie administrative. Soit les réglementations et autres décrets présidentiels. C’est ce qu’a fait Barack Obama sur les sujets climatiques lors de son deuxième mandat et alors qu’il n’avait, lui non plus, pas le contrôle des deux chambres. « Le bémol, avec cette stratégie, est que ces réglementations sont sans arrêt attaquées en justice », raconte Jean-Daniel Collomb. « Et elles sont aussi bien plus faciles qu’une loi à détricoter par un éventuel successeur », poursuit David Levaï. Donald Trump en a apporté la preuve.

Les Etats-Unis repartiront-ils à zéro sur le front climatique après quatre années sous Trump ?

Pas vraiment. Le président ne fait pas tout dans un pays fédéral comme le sont les Etats-Unis. « Le mandat de Trump a été marqué par une mobilisation sans équivalent d’un très grand nombre d’acteurs, notamment des Etats et territoires américains réunis dans l’US Climate Alliance, rappelle David Levaï. Cette coalition bi-partisane regroupe aujourd’hui 25 Etats, qui pèse pour 55 % du PIB américain et représente plus de la moitié de la population. Elle n’a pas chômé pendant quatre ans. Sans attendre Washington, ces Etats ont fait du climat une question centrale et ont commencé à réglementer les transports, les industries, la construction des bâtiments… »

Même si climatosceptique, on ne peut pas dire non plus que Donald Trump ait cherché à tout prix à nuire à l’essor des énergies renouvelables. « En tant que républicain extrêmement libéral, il a surtout laissé le marché fonctionner en intervenant le moins possible, explique Sophie Meritet. Ce n’était sans doute pas l’effet recherché, mais sous son mandat, les énergies renouvelables ont continué d’accroître leur avantage compétitif par rapport aux fossiles. »