Chauffage : L’effacement diffus, la clé pour soulager le réseau électrique cet hiver ?

ENERGIE Accepteriez-vous qu’on coupe vos radiateurs électriques dix minutes, et ceci plusieurs fois par jour, pour éviter les tensions sur le réseau électrique ? C’est ce qu’on appelle l’effacement diffus, un levier qui pourrait être utile pour cet hiver et ceux à venir

Fabrice Pouliquen
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Le boitier Narco que Voltalis et ekWateur proposent d'installer chez les foyers volontaires.
Le boitier Narco que Voltalis et ekWateur proposent d'installer chez les foyers volontaires. — Crédit photo Voltalis
  • Le réseau électrique français pourrait être sujet à de fortes tensions cet hiver. Plus encore que des années passées en raison de la crise sanitaire, qui a décalé les travaux de maintenance des centrales nucléaires.
  • RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, a tout de même plusieurs leviers à actionner pour éviter le black-out. Tant pour augmenter la production d’électricité que pour réduire nos consommations.
  • L’effacement diffus entre dans cette deuxième catégorie. Le principe : un boîtier est installé au domicile et permet à un agrégateur de couper vos radiateurs électriques sur de courtes périodes, quand RTE le demande. Une idée amenée à se développer ?

Ne pas couvrir les radiateurs, fermer les volets la nuit et le matin avant de partir au travail, dormir au frais – 16 ou 17 °C suffisent pour bien dormir –, baisser ses radiateurs en cas d’absence prolongée… L’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) a toute une série d’éco-gestes à conseiller pour réduire nos consommations d’énergie, et ainsi éviter les tensions sur le réseau électrique, fréquentes en hiver.

L’effacement diffus, c’est autre chose encore. Le principe est d’éteindre les radiateurs électriques, et potentiellement d’autres équipements électriques dans un foyer, pendant un laps de temps court, et sans que les habitants n’aient à s’en occuper.

« Jamais le four ou la télévision »

Ce sont des agrégateurs d’effacement qui pilotent ces coupures à distances, lorsque RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, le demande pour éviter un pic de consommation. « Concrètement, cela implique l’installation d’un boîtier raccordé au tableau électrique de votre habitation et à tous les radiateurs électriques et équipements que l’on veut piloter », explique Mathieu Bineau, directeur général de Voltalis, plus gros opérateur d’effacement diffus en France.

Bien entendu, l’effacement diffus marche sur la base du volontariat. « Et le confort du particulier reste toujours le premier critère pris en compte, assure Julien Tchernia, président d’ekWateur, fournisseur d’énergie verte. On ne coupe jamais le four ou la télévision, mais uniquement les radiateurs électriques et les chauffe-eau, et sur une durée suffisamment courte pour que les gens ne se rendent pas compte. » De dix à vingt minutes tout de même, et ces « effacements » peuvent survenir plusieurs fois par jour, en particulier dans la période généralement la plus compliquée pour le réseau électrique français. Soit entre novembre et mars.

Prêt à passer la vitesse supérieure ?

L’effacement diffus balbutie encore en France, même si Voltalis y travaille depuis 2008. « Nous avons à ce jour équipé 100.000 foyers en France avec notre boîtier, précise Mathieu Bineau. Ce qui permet, potentiellement, de ne pas solliciter de l’ordre de 100 mégawatts sur le réseau pendant les pics de consommation. »

L’effacement diffus pourrait faire bien plus, car entre sept et huit millions de foyers sont équipés du chauffage électrique en France. Toutefois, les choses s’accélèrent ces derniers mois. En janvier dernier déjà, Voltalis et le fonds d’investissement Meridiam avaient annoncé la signature d’un accord avec la Banque européenne d’investissement (BEI) pour un prêt de 20 millions d’euros, afin de financer le déploiement de nouveaux boîtiers. Dans le même temps, toujours cette année, ekWateur et Voltalis se sont associés pour que le premier intègre le boîtier du second dans ses offres d’abonnements. Voltalis espère ainsi équiper 150.000 foyers supplémentaires dans les prochaines années. « Dont 50.000 clients ekWateur d’ici à fin 2021 », détaille Julien Tchernia.

Il faut encore que les Français acceptent de lâcher en partie la main sur le contrôle de leurs radiateurs et leur chauffe-eau et installent un boîtier connecté à leur domicile. Pas simple si on en juge par la levée de boucliers suscitée en France par les compteurs Linky. Pour convaincre, Voltatlis et ekWateur mettent avant les économies réalisées. Qu’on passe par l’un ou par l’autre, le boîtier – intitulé Narco – est gratuit pour le particulier du moment qu’il accepte l’effacement diffus. Voltalis et ekWateur se rémunèrent alors auprès de RTE en lui permettant de mieux équilibrer le réseau.

Des économies sur la facture à la clé ?

Mais les foyers volontaires y gagnent aussi. « L’effacement diffus permet en moyenne de réaliser 8 % d’économie sur sa facture d’énergie, assure Mathieu Bineau. Soit environ 130 euros par an si on prend la dépense moyenne des Français pour se chauffer, qui est de 1.700 euros ». En parallèle, le boîtier « Narco » propose d’autres services pour pousser plus loin les économies d’énergie. « Il vous donne aussi des informations que vous n’avez pas habituellement, à commencer par vos consommations d’énergie en temps réel, indique Julien Tchernia. Cela permet d’avoir une meilleure conscience de nos dépenses d’énergie et ainsi d’éviter des gaspillages. »

Surtout, ce boîtier peut faire office de thermostat connecté et ainsi permettre de piloter à distance ses radiateurs électriques. En les éteignant la journée par exemple, lorsqu’il n’y a personne à la maison, pour les rallumer juste avant de rentrer. « Cette option est payante, elle est de 3,50 euros par mois lorsqu’on accepte également l’effacement diffus [contre 10 euros sinon] et permet d’espérer jusqu’à 30 % d’économie sur sa facture d’énergie », explique Julien Tchernia.

Utile particulièrement cet hiver ?

Au-delà des gains sur les factures, Voltalis et ekWateur peuvent miser sur le contexte actuel pour accélérer le déploiement de l’effacement diffus en France. Le 11 juin dernier, Elisabeth Borne, alors ministre de l’Environnement, et François Brottes, président du directoire de RTE, avaient alerté sur les forts risques de tensions sur le réseau électrique auxquels il fallait s’attendre cet hiver. La crise sanitaire a notamment eu pour conséquence de décaler des opérations de maintenance des centrales nucléaires françaises. « La situation reste tendue, indique cinq mois plus tard RTE, contacté par 20 Minutes. L’hiver sera sous forte vigilance, particulièrement de mi-novembre à Noël, alors qu’on s’attend une indisponibilité de plusieurs réacteurs en même temps. »

Pour éviter le black-out, soit la coupure d’électricité généralisée et non-maîtrisée, RTE peut jouer sur le volet « production », en mobilisant toutes les sources disponibles d’électricité en France ou en important. Mais ces solutions s’accompagnent souvent d’émissions de gaz à effet de serre, en mettant à contribution nos quatre dernières centrales à charbon encore en activité  [elles doivent fermer d’ici à 2022] ou celles de nos pays voisins.

Une autre option consiste à essayer de faire baisser nos consommations d’électricité. Fin juin, l’État a ainsi mis en place un « coup de pouce » - jusqu’à 150 euros- sur l’installation de thermostats connectés. Dans la même veine, il y a aussi EcoWatt, un site internet doublé d’un système d’alertes par SMS et courriels appelant les Français aux écogestes lors des moments de fortes tensions sur le réseau. Le dispositif existe déjà en Bretagne et en Provence-Alpes-Côtes d’Azur. « Il sera généralisé à toute la France ce mois-ci », indique RTE. L’effacement diffus est un autre levier encore. « Avec l’avantage qu’il est mobilisable immédiatement, sans que le particulier ait à y penser », indiquent Julien Tchernia et Mathieu Bineau.

« La priorité à la rénovation énergétique » pour négaWatt

L’association négaWatt, qui promeut le développement de la sobriété énergétique, n’est pas aussi enthousiaste sur l’effacement diffus. Marc Jedliczka, l’un de ses porte-parole, en parle comme d’un « pansement sur une jambe de bois ». Il pointe déjà son coût « qui n’est pas nul, même si l’installation des boîtiers est gratuite ». « Ces opérateurs se rémunèrent auprès de RTE, qui finance ses missions par le Turpe (tarif d’utilisation du réseau public d’électricité) que paie chaque foyer, rappelle Marc Jedliczka. Or, les bénéfices de l’effacement diffus restent minimes par rapport à son coût global ».

Marc Jedliczka craint surtout que l’effacement diffus nous détourne de l’essentiel : la rénovation énergétique des bâtiments​, insiste-t-il. « C’est la seule façon de baisser drastiquement les consommations énergétiques de nos bâtiments et la France accumule les retards sur ce dossier. » Mathieu Bineau est d’accord sur « cette nécessaire rénovation énergétique ». « Mais ce processus prend du temps alors qu’on a besoin dès à présent d’outils pour gérer les tensions sur le réseau, poursuit-il. C’est vrai cet hiver, mais ça le sera aussi dans les années à venir alors que la France prévoit de fermer ses centrales au charbon mais aussi plusieurs réacteurs nucléaires [14 d'ici à 2035]. » Surtout, le directeur de Voltalis invite à ne pas opposer rénovation énergétique et effacement diffus. « Même dans un logement bien isolé, il n’est pas absurde de chercher à réduire encore nos consommations », note-t-il.