Climat : Après les annonces de la Chine et du Japon sur la neutralité carbone, l’espoir d’un effet boule de neige ?

DIPLOMATIE En l’espace d’un mois, la Chine s’est engagée à la neutralité carbone en 2060 et le Japon s’est fixé le même objectif à atteindre une décennie plus tôt. Deux signaux forts en cette fin d’année, alors que les nations sont invitées à revoir à la hausse leurs objectifs climatiques

Fabrice Pouliquen

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Un mécanicien en chef du parc éolien Eurus Energy Japan Corporation travaille au sommet d'une tour éolienne à Higashi-Dori, à la pointe de l'île principale du Japon, Honshu, le 10 juillet 2008. (Photo illustration).
Un mécanicien en chef du parc éolien Eurus Energy Japan Corporation travaille au sommet d'une tour éolienne à Higashi-Dori, à la pointe de l'île principale du Japon, Honshu, le 10 juillet 2008. (Photo illustration). — Kazuhiro NOGI / AFP
  • Le Japon a annoncé lundi qu’il se fixe désormais l’objectif d’atteindre en 2050 la neutralité carbone, tant demandée par le Giec, pour limiter au plus possible le réchauffement climatique.
  • Un mois plus tôt, la Chine avait déjà créé la surprise en annonçant qu’elle visait elle aussi la neutralité carbone, pour sa part en 2060. Ces annonces interviennent cinq ans tout juste après la signature de l’accord de Paris sur le climat.
  • En 2015, les Etats signataires s’étaient engagés à revoir à la hausse leurs ambitions climatiques d’ici à cet anniversaire. Les annonces de Pékin et de Tokyo s’inscrivent-elles dans ce cadre ? Et faut-il en attendre de nouvelles d’ici à la fin 2020 ?

La Chine avait déjà créé la surprise, le 22 septembre dernier, en annonçant vouloir atteindre la neutralité carbone en 2060. Ce point d’équilibre, qui implique qu’un pays n’émette pas plus de gaz à effet de serre qu’il est capable d’en capter et stocker, est la condition non négociable pour limiter le réchauffement climatique à + 1,5 °C d’ici à 2100 (par rapport à la période préindustrielle), pointait le Groupe intergouvernemental des experts sur le climat (Giec), en octobre 2018.

Certes, le Giec demande d’arriver à la neutralité carbone avant 2050. « C’est le cap à atteindre pour les États déjà industrialisés, mais qu’un grand pays comme la Chine, très hétérogène, se fixe cette échéance de 2060 reste une très bonne nouvelle », souligne Sébastien Treyer, directeur général de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). D’autant plus que le géant asiatique est responsable d’un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre et que c’est la première fois qu’il se fixe un objectif de neutralité carbone.

Après la Chine… le Japon

Un mois plus tard, c’est au tour du Japon de remettre une pièce dans la machine de l’ambition climatique. Ce lundi, son premier ministre, Yoshihide Suga, a fixé à 2050 la nouvelle échéance pour atteindre la neutralité carbone. Jusque-là, le Japon, troisième économie mondiale et sixième plus gros émetteur de gaz à effet de serre, avait seulement dit espérer l’atteindre dans la deuxième moitié du XXIe siècle.

Ces annonces tombent à pic dans l’agenda climatique international. En 2015, au moment de conclure l’accord de Paris sur le climat, les 196 Etats signataires avaient soumis leurs contributions déterminées (NDC en anglais). Autrement dit, leur plan d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, secteur par secteur, d’ici à 2030. Se doutant que ces premières contributions seraient insuffisantes, ils s’étaient engagés à revoir leurs ambitions dans les cinq ans à venir.

Des ambitions à revoir à la hausse (en théorie) d’ici à la fin de l’année

Cette fois, on y est ! La COP26 de Glasgow, qui devait se tenir du 9 au 19 novembre, était en théorie le dernier moment pour que les Etats déposent de nouvelles NDC aux objectifs rehaussés. Covid oblige, le sommet a été reporté d’un an. Ce qui repousse d’autant la date butoir pour rendre ces nouvelles NDC ? « Il y a des querelles entre experts juridiques à ce sujet », raconte Sébastien Treyer. Une chose est sûre : « toutes les NDC ne seront pas rendues d’ici le 31 décembre, indique Lucile Dufour, responsable politique internationale du Réseau Action Climat (RAC), fédération d'ONG environnementales. Seuls 14 pays* ont à ce jour rendu la leur. Et Patricia Espinosa Cantellano, la secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) , s’attend à en recevoir 80 d’ici à la fin de l’année. »

Dont celles de la Chine et du Japon ? Rien n’est moins sûr. Lucile Dufour invite à ne pas confondre les dernières annonces de Pékin et de Tokyo avec ce que doivent être des NDC. « Les deux pays ont surtout évoqué leurs ambitions à long terme, quand les NDC doivent présenter les objectifs de réductions d’émissions d’ici à 2030. »

Des éclaircissements attendus de Pékin et Tokyo

Il reste aux deux pays à détailler comment ils comptent atteindre cette neutralité carbone, et à fixer un calendrier précis de réductions de gaz à effet de serre, y compris dans la décennie à venir. La notion même de neutralité carbone n’a pas été étayée par Xi Jinping, le président chinois, le 22 septembre. Si bien que ses déclarations sont sujettes « à toutes les interprétations », pointe Lauri Myllyvirta, analyste pour le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur (Crea), interrogé par l’AFP. La Chine continue par ailleurs à construire chaque année de nouvelles centrales électriques à charbon, très polluantes.

Quant au Japon, il fait partie des 14 pays à avoir déjà déposé une nouvelle contribution déterminée. C'était le 31 mars dernier. Mais elle est très peu ambitieuse. « Viser la neutralité carbone en 2050 implique que le pays sorte quasi totalement du charbon, dont il est très dépendant, d’ici à 2030, illustre Lola Vallejo. Ce qu’il n’a pas prévu de faire. »

La neutralité carbone, « un signal fort »

Si ces éclaircissements sont encore attendus, cela n’enlève rien, toutefois, à la portée des annonces des deux pays, souligne-t-on tant au RAC qu’à l’Iddri. « Les objectifs à 2030 et à 2050 sont tout aussi importants l’un et l’autre, insiste Sébastien Treyer. Les premiers permettent que les politiques climatiques ne reposent pas uniquement sur des objectifs lointains, pas toujours perçus comme concrets. Les seconds témoignent de la réelle motivation des pays à vouloir transformer profondément ou non leurs économies. Ils fixent également un cadre général dans lesquels vont devoir s’inscrire, en cohérence, toutes les politiques intermédiaires. »

Le directeur général de l’Iddri préfère alors que le Japon et la Chine s’engagent sur la neutralité carbone plutôt qu’ils annoncent vouloir rendre leurs NDC à tout prix d’ici à la fin de l’année et que celles-ci soient seulement légèrement améliorées. « Le signal est plus fort », juge-t-il

Il l’est encore plus du fait que ces annonces interviennent avant le résultat des élections américaines. Le candidat démocrate, Joe Biden, s’est engagé à faire revenir les Etats-Unis dans l’accord de Paris s’il était élu. « En devançant cette échéance, les dirigeants chinois et japonais disent d’une certaine façon qu’ils s’engagent dans la neutralité carbone non pas pour des raisons diplomatiques – à condition que les autres pays fassent de même –, mais parce qu’ils sont convaincus que c’est la direction à prendre pour leurs pays, reprend Sébastien Treyer. Ce n’est plus vu comme une contrainte, mais comme le sens de l’Histoire. »

L’UE attendue au tournant le 12 décembre

C’est cet état d’esprit que voulait insuffler l’accord de Paris sur le climat, rappelle le directeur général de l’Iddri. Est-il en passe de devenir général ? Il y a en tout cas des signes positifs qui ne se limitent pas seulement aux annonces chinoises et japonaises. Soixante-six pays s’étaient engagés à atteindre la neutralité carbone en 2050, annonçait l’ONU en septembre 2019. L’Union européenne a rejoint officiellement  la liste en décembre dernier (sans la Pologne toutefois). En parallèle, l’UE travaille toujours sur sa nouvelle NDC. Mi-septembre, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, proposait de porter l’objectif européen de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour 2030 de 40 à 55 %.

« A ce jour, onze chefs d’Etats se sont dits favorables à l’adoption de cet objectif de – 55 % », complète Lucile Dufour. Les discussions doivent en théorie aboutir lors du Conseil européen des 10 et 11 décembre prochains. « On sera à la veille d’un sommet international sur le climat que convoquent la Grande-Bretagne et l’ONU pour marquer le cinquième anniversaire de l’accord de Paris sur le climat, rappelle la responsable politique internationale du RAC. Ce serait un mauvais signal que l’Union européenne s’y présente sans avoir trouvé d’accord sur sa nouvelle contribution déterminée. » Sébastien Treyer garde aussi un œil outre-Manche. Sortie de l’UE, la Grande-Bretagne doit désormais établir sa propre NDC. « Et on peut espérer des annonces fortes à ce sujet lors de ce même sommet », avance-t-il. Avec l’espoir, là encore, que cela pousse d’autres pays forts émetteurs de gaz à effet de serre à prendre des mesures similaires.

* Essentiellement des pays en voie de développement ou qui émettent déjà peu de gaz à effet de serre. Comme le Rwanda, les Îles Marshall, Singapour, la Nouvelle-Zélande…