Tempête Alex dans les Alpes-Maritimes : «Les rivières ne s’écouleront plus aux mêmes endroits», analyse un hydrologue

INTERVIEW Le chercheur azuréen Pierre Brigode analyse le phénomène qui a ravagé trois vallées du Sud-est vendredi soir

Propos recueillis par Michel Bernouin

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Les forces de secours restaient mobilisées ce samedi dans la vallée de la Vésubie après les crues
Les forces de secours restaient mobilisées ce samedi dans la vallée de la Vésubie après les crues — AFP
  • Les quantités d’eau tombées en quelques heures sont inédites dans la Tinée, de la Vésubie et de la Roya.
  • Dans ces vallées, le type de sol et les terrains très pentus ont amplifié le phénomène de crue.
  • Le lit des rivières pourrait être modifié à long terme.
Pierre Brigode est Enseignant-chercheur à l'Université Côte d'Azur et dirige le département Génie de l'Eau de Polytech Nice Sophia

Ce sont 560 millions de tonnes d’eau qui sont tombées sur les Alpes-Maritimes, vendredi. Le déluge a provoqué des crues monstres et fait au moins cinq morts dans l’arrière-pays. Un phénomène inédit que décrypte l’enseignant-chercheur Pierre Brigode, directeur du département Génie de l’Eau de Polytech Nice Sophia (Université Côte d’Azur).

Comment expliquer la violence du phénomène qui a ravagé les vallées dans la Roya, la Vésubie et la Tinée ?

Il est d’abord tombé une quantité de pluie impressionnante. Depuis début 1900, on mesure les précipitations dans ce secteur et elles ont atteint vendredi un niveau jamais observé. En 1926, il y avait eu un épisode marquant avec un glissement de terrain et une vingtaine de morts, mais la situation n’est pas comparable. Il s’agissait de pluies plus importantes mais étalées sur une période d’un mois. Là, nous avons enregistré des quantités astronomiques d’eau, 500 mm à Saint-Martin-Vésubie, sur une très courte durée.

L’intensité de la pluie suffit-elle à expliquer l’ampleur des dégâts ?

Deux autres éléments ont amplifié le phénomène. Dans ces vallées le type de sol, la géologie ne permet pas beaucoup d’infiltration d’eau d’une part, et d’autre part les terrains y sont très pentus. L’eau ruisselle donc très vite et s’accumule en bas des vallées, dans les talwegs. Tout cela va générer une augmentation du débit particulièrement intense qui a changé des rivières habituellement calmes en torrents. Sur la Vésubie, où se trouve un capteur au niveau d’Utelle, on sait que l’eau est montée en quelques heures de plus de 7 mètres. C’est du jamais vu depuis au moins vingt ou trente ans.

Les rivières sont sorties de leur lit…

De leur lit mineur, c’est-à-dire le cours d’eau habituel parfois de la taille d’un ruisseau, oui bien sûr. Là, le courant est allé occuper ce que l’on appelle son lit majeur. C’est une zone qui est en eau rarement, où l’on peut trouver de la végétation et parfois des constructions. Toute cette eau a eu besoin de s’écouler et elle a donc pris sa place et a tout emporté sur son passage. Le courant s’est chargé en débris, comme des troncs d’arbres, ce qui a amplifié encore les dégâts.

Y aura-t-il des conséquences à long terme dans le paysage ?

Des quantités énormes de terrain ont bougé. Dans les parties où ont été accumulés de gros blocs rocheux, ça ne bougera plus, du moins jusqu’à une crue similaire. Les rivières ne s’écouleront donc plus tout à fait aux mêmes endroits.