Avion : Les ONG passent à la vitesse supérieure sur la « réduction du trafic aérien »

TRANSPORT Plusieurs associations environnementales lancent un appel à manifester ce samedi dans les aéroports pour que la France prenne des mesures visant à réduire le trafic aérien. Le gouvernement et les acteurs du secteur s’y opposent fermement. Clash en vue ?

Fabrice Pouliquen

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Des avions d'Air France rangés sur le tarmac de l'aéroport Charles de Gaulle à Roissy (Val d'Oise) le 24 septembre 2014
Des avions d'Air France rangés sur le tarmac de l'aéroport Charles de Gaulle à Roissy (Val d'Oise) le 24 septembre 2014 — STEPHANE DE SAKUTIN AFP
  • Des manifestations et actions de désobéissance civile viseront dix-neuf aéroports en France ce samedi. Elles ont été lancées par les ONG Alternatiba et ANV-COP 21 et sont soutenues par un collectif de scientifiques, de militants et personnalités politiques.
  • Au cœur des revendications figure « la nécessaire réduction du trafic aérien », « unique façon de réduire son empreinte carbone », estiment-ils, en dénonçant le mythe de l’avion vert.
  • Ce n’est pas la direction prise. « Il ne faut pas moins voyager, mais faire en sorte que l’aviation soit moins émissive, moins polluante », disait encore, il y a quelques jours, Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux transports.

#AvionsATerre comme slogan de ralliement. Alternatiba et Action Non-Violente COP21 (ANV-COP21) veulent faire de ce samedi une journée de marches sur les aéroports pour une réduction du trafic aérien. Les deux associations de mobilisations citoyennes sur les sujets climatiques avaient appelé à cocher cette date du 3 octobre dans le calendrier dès le 10 juillet, avant de battre le rappel le 16 septembre dernier, via une tribune parue dans Libération et cosignée par un collectif de scientifiques, d’acteurs de la société civile et de militants écologistes.

Dix-neuf mobilisations ce samedi

Ces derniers mois déjà, les aéroports se sont retrouvés à plusieurs reprises dans le collimateur des associations écologistes. Les militants d’Extinction Rebellion étaient par exemple entrés sur les pistes de l'aéroport d'Orly le 26 juin dernier, perturbant sa réouverture. «Mais c’est la première fois que nous appelons à des marches coordonnées partout en France», indique Pauline Boyer, d’ANV-COP21.

Dix-neuf mobilisations sont ainsi prévues ce samedi. Dans la plupart des cas, ces manifestations prendront la forme de marches ou de vélorutions sur les aéroports couplées à des actions de désobéissance civile. « D’importantes manifestations se préparent à Paris, Bayonne, Nantes, Poitiers ou encore Nice », indique Pauline Boyer.

Le sujet est en tout cas d’actualité. Cela a commencé dès fin 2018 avec le mouvement « Flygskam » parti de Suède et qui consiste à boycotter l’avion pour lui préférer des modes de déplacements plus doux, comme le train, face à l’urgence climatique.

La question des contreparties écologiques

La crise du Covid-19 a rajouté une couche encore. « Beaucoup ont pris conscience que le secteur aérien était très soutenu par les fonds publics, qu’il allait l’être plus encore pour lui permettre de se relever de la crise », observe Agathe Bounfour, responsable « transport » au Réseau action climat (RAC) qui fédère des associations impliquées dans la lutte contre le changement climatique.

Au printemps déjà, les ONG avaient pointé l’absence de contreparties environnementales sérieuses demandées au secteur aérien, en échange de ces aides, alors qu’il n’est pas sans impact sur les émissions de gaz à effet de serre*.

Quatre mois plus tard, cette même question est au cœur des marches organisées ce samedi. Alors que l’Association internationale du transport aérien (Iata) ne prévoit pas de trafic aérien mondial au niveau d’avant-crise avant 2024, « tout l’enjeu est justement de savoir si c’est le but que l’on doit se fixer, questionne l’économiste Maxime Combes, membre d’ Attac [Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne]. Avant la crise, le trafic aérien était en forte croissance chaque année, si bien que son empreinte carbone augmente elle aussi. » « L’évolution du nombre de passagers annuels en France suit une augmentation moyenne de 2,7 % par an depuis une vingtaine d’années, indique le cabinet de conseil en transition écologique BL Evolution. Une tendance qui s’était accélérée encore ces dernières années puisqu’entre 2016 et 2018, il y a eu 18 millions de passagers aériens supplémentaires en France, soit une croissance de plus de 10 % en 2 ans*. »

« Utiliser la crise pour repenser le secteur aérien »

Une autre option alors, pour Maximes Combes, « serait d’utiliser cette opportunité unique que constitue la crise actuelle du secteur aérien pour organiser sa reconversion progressive – personne ne dit qu’elle doit être faite du jour au lendemain – et partir sur de meilleures bases environnementales. »

En clair : penser la réduction du trafic aérien en France. L’une des revendications portée ce samedi est ainsi « la suppression de toutes les lignes aériennes court-courrier, a minima celles qui se font en moins de cinq heures de train ». L’abandon de tous les projets d’extension d’aéroports en France suit juste après. Agathe Bounfour cite ceux de Nice, Marseille mais aussi la création du terminal 4 de Roissy, qui permettrait à l’aéroport d’atteindre les 120 millions de passagers à l’horizon 2035, soit une augmentation de 50 % de la capacité actuelle de l’aérogare.

L’avion vert, un mythe ?

Ce n’est pas la direction prise en France. Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des Transports, l’a redit le 21 septembre : « il ne faut pas moins voyager, mais faire en sorte que l’aviation soit moins émissive, moins polluante ». Le pari alors est celui de « l’avion vert », que les progrès technologiques et les gains d’efficacité à venir permettraient de rendre moins émetteurs de gaz à effet de serre. « Il faut qu’en 2035 nous ayons réussi à avoir un avion qui puisse fonctionner à l’hydrogène », demandait notamment Bruno Le Maire, ministre de l’Economie au secteur aéronautique français.

L’avion vert ? « Un mythe », qualifie le collectif qui appelle à manifester ce samedi. En mai dernier déjà, dans une tribune au Monde, un collectif de 700 étudiants du secteur de l’aéronautique estimait que « le progrès technique ne suffira pas à la diminution des émissions de gaz à effet de serre des avions, indispensable contre le réchauffement climatique ». Même sentiment exprimé pour  The Shift Project, groupe de réflexion sur la transition écologique, dans un rapport du 26 mai dernier.

Une réduction du trafic qui fait craindre le pire aux compagnies aériennes

En face, les compagnies aériennes françaises rejettent avec la même vigueur les propositions visant à réduire le trafic. A commencer par l’idée de fermer de nouvelles lignes domestiques. A la demande du gouvernement, Air France a déjà supprimé celles pour lesquelles une alternative en train de moins de 2h30 existe [Orly-Lyon, Orly-Bordeaux, Orly-Nantes***]. La Convention citoyenne pour le climat préconise d’élargir le spectre jusqu’à 4 heures et les organisateurs des marches de ce samedi de pousser même jusqu’à 5h30. « Les liaisons qui seraient concernées par ces suppressions répondent à un besoin économique, les supprimer met en danger des emplois et expose les territoires à des délocalisations d’entreprises (Michelin à Clermont-Ferrand, Airbus à Toulouse…) », indique-t-on à la Fédération nationale de l’aviation marchande (Fnam), qui fédère les compagnies françaises.

Une autre proposition de la Convention citoyenne, qui fera l’objet d’un projet de loi débattu l’année prochaine, inquiète plus encore le secteur aérien français : l’instauration d’une « écocontribution kilométrique renforcée » de 30 euros par billet pour les vols de moins de 2.000 kilomètres, 60 euros pour les vols de plus de 2.000 kilomètres en classe éco [180 et 400 euros en classe affaires]. « A elle seule, cette proposition coûterait au transport aérien français environ 4,2 milliards d’euros, réagit la Fnam. Une charge insupportable pour un secteur qui joue actuellement sa survie. »

« Amorcer un travail avec tous les acteurs du secteur aérien »

Cette écotaxe ne figure pas dans les revendications qui seront portées ce samedi. En revanche, le collectif demande la fin des exonérations accordées au secteur de l’aviation (suppression de l’exonération de taxe kérosène, TVA ramenée au taux normal de 20 %, fin des subventions régionales et locales…).

De son côté, Maxime Combes insiste sur une autre revendication encore : « la nécessité d’amorcer un travail avec tous les acteurs du secteur aérien, notamment les salariés, pour élaborer un plan de relocalisation des emplois et de reconversion du secteur de l’aéronautique. » « Même si les compagnies et l’État poussent pour, rien ne dit qu’on retrouve un jour le niveau de trafic aérien d’avant crise, souligne-t-il. Et plus on retarde la reconversion du secteur aérien, plus celle-ci sera subie et brutale. »

* La part du transport aérien dans les émissions de gaz à effet de serre en France fait l’objet d’estimations divergentes. Avec 5 Millions de tonnes émises, le trafic aérien intérieur (y compris Outre-Mer et non-commercial) représentait 2,8 % des émissions de CO2 du secteur des transports en 2017 et 1,4 % des émissions totales de la France, indique les chiffres de la DGAC. Mais l’effet de l’aérien sur le changement climatique ne se limite cependant pas aux émissions de CO2. Les ONG invitent aussi à prendre en compte les vapeurs d’eau [les fameuses traînées blanches dans le ciel] qui, émises à très haute altitude, contribuent à l’effet de serre.

**Au niveau mondial, les estimations de croissance, avant la crise du Covid-19, tablaient sur plus de 40.000 avions dans le ciel dans 20 ans et 8,2 milliards de passagers en 2037, contre 4,1 en 2018.

*** En échange des aides publiques allouées à Air France, Bruno Le Maire, ministre de l’économie, demandait à la compagnie aérienne de renoncer aux lignes pour lesquelles existe une alternative ferroviaire de moins de 2h30. « Ce qui revient à ne rien faire, pointent Maxime Combes comme Agathe Bounfour. Seules trois lignes sont concernées et, par ailleurs, le ministre avait exclu les vols par correspondance. Si bien qu’on peut toujours faire Paris-Lyon, Paris-Nantes ou Paris-Bordeaux en avion, simplement, on ne part plus d’Orly mais de Roissy. »