Sites Seveso : L’incendie de Lubrizol servira-t-il d’électrochoc dans la gestion du risque industriel en France ?

RISQUES INDUSTRIELS A deux jours du premier anniversaire de l’incendie de Lubrizol, qui sera marqué par une série de manifestations devant les sites Seveso en France, le gouvernement a annoncé ce jeudi une série de mesures visant à une meilleure gestion du risque industriel en France

Fabrice Pouliquen

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Un passant regarde la fumée s'élever d'un bâtiment de la société SAIPOL (groupe Avril) classé SEVESO, touché par un incendie, à Grand-Couronne, près de Rouen, dans le nord de la France, le 13 mars 2020.
Un passant regarde la fumée s'élever d'un bâtiment de la société SAIPOL (groupe Avril) classé SEVESO, touché par un incendie, à Grand-Couronne, près de Rouen, dans le nord de la France, le 13 mars 2020. — Lou BENOIST / AFP
  • Le 26 septembre 2019, vers 2h40 et pendant douze heures, plus de 9.500 tonnes de produits chimiques, mais aussi des toitures en fibro-ciment comportant de l’amiante, ont brûlé sur les sites Industriels de Lubrizol et Normandie Logistique, à Rouen.
  • « Un événement hors-norme », rappelait ce jeudi encore Barbara Pompili, ministre de l’Ecologie. Servira-t-il d’électrochoc, comme l’explosion de l’usine AZF par le passé ?
  • La ministre a annoncé une batterie de mesures visant à renforcer la gestion des risques industriels en France, avec notamment la création d’un Bureau enquête accident. Mais au-delà des réglementations se pose la question de leur application.

Incontestablement, l’incendie de Lubrizol, le 26 septembre 2019, a marqué les esprits. Par sa durée (12 heures), par la quantité des produits chimiques qui ont brûlé (9.500 tonnes), par l’ampleur du panache de fumée généré (22 km de long pour 6 de large). « Vous avez vécu un événement hors-norme », en convenait, ce jeudi encore, Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, en s’adressant aux victimes lors d’un déplacement à Rouen avec le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

Il n’empêche, « l’incendie de Lubrizol n’est qu’un accident industriel parmi de nombreux autres qui surviennent chaque année en France », insiste Paul Poulain, spécialiste en sécurité incendie et dans la maîtrise des risques industriels et président du Groupement des entreprises d’études en sécurité et prévention contre les risques d’incendie (Geepsi). « Des pollutions, des incendies, des explosions… Il y en a eu 1.098 rien qu’en 2019, soit trois par jour, reprend-il. Et on ne parle ici que des incidents déclarés en préfecture. D’autres passent complètement sous les radars. »

Le temps de tirer les leçons ?

Certes, ce chiffre est à ramener aux 500.000 installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) en France. Des usines, des fermes, des entrepôts classés ainsi parce qu’ils présentent des risques d’incendie, d’explosion ou de pollution. Il n’empêche, pour Paul Poulain, cette fréquence des accidents dit beaucoup sur la façon dont on gère le risque industriel en France, d’autant que les incidents n’épargnent pas les sites Seveso -1.312 en France, dont 705 en seuil haut - présentant des risques majeurs d’accidents et nécessitant d’y maintenir un haut niveau de prévention. Parmi ces 705 sites, Lubrizol Rouen, justement…

L’incendie du 26 septembre servira-t-il alors d’électrochoc ? C’est le souhait du Collectif unitaire Lubrizol, qui regroupe les associations, syndicats, partis politiques et victimes de l’incendie à Rouen, tout comme celui de Paul Poulain, animateur de la plateforme « Notre Maison Brûle », qui invite à manifester samedi devant les sites Seveso pour une meilleure prise en compte des dangers industriels en France.

C’est aussi le souhait affiché par Barbara Pompili. « Après le temps de l’urgence et de la gestion de crise, il vient le temps d’en tirer toutes les leçons, c’est aussi comme ça que notre pays avance », lançait la ministre ce jeudi, en guise d’introduction, avant d’égrainer une série de mesures.

Un Bureau enquête accident, comme dans l’aviation

La principale est la création d’un Bureau enquête accident (BEA) dédié aux risques industriels, comme il en existe déjà dans l’aviation civile. Déjà évoqué par Elisabeth Borne en février dernier, elle a été confirmée ce jeudi par Barbara Pompili. Le bureau sera même opérationnel dès le mois prochain. Cette structure spécialisée et indépendante aura à charge de mener des enquêtes techniques sur les principaux accidents industriels, pour en déterminer les causes et formuler des préconisations aux entreprises et à l’administration pour éviter que ça ne recommence.

C’était l’une des améliorations souhaitée par la commission du Sénat qui a enquêté sur l’incendie de Lubrizol. « Une bonne avancée », juge aussi Paul Poulain. Avec la limite, tout de même, que ce BEA intervient après coup, une fois l’accident survenu, précise-t-il. Une invitation à agir en amont, dans la gestion du risque industrielle. Sur ce volet, Barbara Pompili a fait plusieurs annonces. L’un des enjeux est notamment d’éviter « l’effet domino », autrement dit la propagation d’un incendie entre sites industriels voisins. D’autant plus problématique quand le voisin est un site Seveso. C'est potentiellement ce qui s'est passé le 26 septembre à Rouen.

« Nous avons non seulement renforcé drastiquement les prescriptions applicables en matière de stockage de matières dangereuses, mais nous inspecterons aussi désormais systématiquement l’ensemble des ICPE dans un rayon de 100 mètres autour des sites Seveso », annonce ainsi la ministre.

« L’enjeu de faire appliquer la réglementation sur le terrain »

Les industriels sont aussi sommés d’augmenter les capacités d’extinctions mises à disposition des pompiers sur leur site, ou encore d’identifier précisément toutes les substances qui pourraient être émises au cours d’un accident touchant leurs sites. Deux leçons tirées, là encore, de l’incendie de Lubrizol. « Nous avons mis plusieurs jours et avons dû nous y prendre à plusieurs reprises pour que les industriels nous donnent la liste précise des produits qui ont brûlé sur leurs sites », rappelle Pierre-André Durand, préfet de Seine-Maritime, joint par 20 Minutes la semaine dernière.

Une nouvelle fois, pour Paul Poulain, ces annonces vont dans le bon sens, « à condition qu’on assure qu’elles soient réellement appliquées sur le terrain ». C’est tout l’enjeu aujourd’hui pour le président du Geepsi : « sur les 500.000 ICPE, seuls 41.000 sont soumis à une réglementation et à des inspections spécifiques, indique-t-il. Et même sur ces 41.000, le nombre d’inspections est insuffisant. Avant AZF, nous étions à 13.000 inspections par an. En 2005, on est passé à 30.000, avant de redescendre peu à peu pour s’établir à 18.000 en 2018. »

Ce jeudi, Barbara Pompili a redit l’objectif d’augmenter de 50 % les inspections annuelles des ICPE d’ici à 2022, comme l’avait annoncé Elisabeth Borne en février. « Mais dans un premier temps, l’ex-ministre de la Transition écologique n’avait pas corrélé cette augmentation des inspections à une évolution dans le même sens du nombre d’agents en charge de ces contrôles, ce qui ne nous semblait pas sérieux, soulève Hervé Mauray, sénateur (Union centriste) de l’Eure et président de la commission d’enquête du Sénat sur l’incendie de Lubrizol. Le 30 juin, elle [Elisabeth Borne] avait annoncé qu’elle créerait 50 postes d’inspecteurs en 2021. Nous seront vigilants à ce que ces annonces se retrouvent bien dans la prochaine loi de finance. » Peine perdue. Barbara Pompili a précisé ce jeudi, lors d’une réunion avec des élus, que ces créations auraient lieu d’ici à la fin du quinquennat et non en 2021.

Créer l’équivalent de l’ASN pour les risques industriels ?

La ministre n’est pas revenue non plus sur l’éventualité de créer une Autorité administrative indépendante (AAI), chargé de contrôler les sites Seveso en France. L’équivalent existe déjà dans le nucléaire avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) – souvent surnommée le « gendarme du nucléaire français ». L’intérêt de cet AAI serait «d'être une structure indépendante quand les sites Seveso sont aujourd’hui inspectés par les inspecteurs de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) placés sous l’autorité du préfet, explique Paul Poulain. Or ce dernier doit souvent arbitrer entre la protection de la population et le développement économique de son territoire, parfois antagonistes. »

Cette nouvelle instance n’a pas les faveurs de la commission d’enquête du Sénat. « On créerait une strate supplémentaire alors qu’on souffre déjà d’une multiplication d’intervenants sur la question du risque industriel, justifie Hervé Mauray. Mieux vaut s’appuyer sur les structures existantes en renforçant leurs moyens humains et financiers. »

Cette AAI reste ardemment souhaitée par le Collectif Unitaire Lubrizol comme par Nicolas Mayer-Rossignol, le maire de Rouen, cité par l'AFP. Paul Poulain n’abandonne pas en tout cas l’idée : « Je travaille en ce moment avec des députés pour les aider à présenter une proposition de loi en ce sens », annonce-t-il.

Un nouveau système d’alerte de la population bientôt en service

C’est une autre lacune forte révélée par l’incendie de Lubrizol : la faiblesse des systèmes d’alerte de la population lors d’un accident industriel et, plus globalement, l’absence de culture du risque en France. Il a notamment été parfois reproché à Pierre-André Durand, préfet de Seine-Maritime, de ne pas avoir déclenché de sirène pour prévenir la population de l’incendie en cours. « Quand vous avez un sinistre en pleine nuit, vous ne faites pas sonner les sirènes. Les gens n’en connaissent pas la signification », justifie-t-il, en appelant à développer de nouvelles technologies comme le « cell broadcast », un système d’alerte sur téléphones mobiles déjà utilisé dans de nombreux pays pour prévenir les habitants en cas d’urgence.

Ce jeudi, à Rouen, Gérald Darmanin a bel et bien annoncé le déploiement d’un nouveau système d’alerte s’appuyant sur la diffusion cellulaire et l’envoi de SMS géolocalisés. Il « permettra l’envoi massif et rapide de messages prioritaires par rapport aux communications traditionnelles », décrit l’exécutif. « Même quand le téléphone sera sur silencieux, cela sonnera », précise le ministre de l’Intérieur. Ce système sera déployé entre juillet 2021 et juin 2022 et 50 millions d’euros ont été budgétisés pour ce nouveau service, précise le ministre.