Incendie de Lubrizol : « Il n’y a aucune volonté politique de tirer au clair cette affaire », dénonce l’avocate Julia Massardier

INTERVIEW Avocate au barreau de Rouen, Julia Massardier accompagne des habitants dans leurs recours judiciaires contre Lubrizol. Avec l’impression que l’instruction patine depuis la mise en examen de l’industriel, fin février. Elle répond à « 20 Minutes»

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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L'usine Lubrizol de Rouen a été touchée par un incendie le 26 septembre dernier.
L'usine Lubrizol de Rouen a été touchée par un incendie le 26 septembre dernier. — Maxime Le Pihif/SIPA
  • S’il n’a fait ni morts ni blessés, le gigantesque incendie qui a frappé les sites industriels de Lubrizol et Normandie Logistique le 26 septembre 2019 a marqué les esprits à Rouen.
  • L'avocate Julia Massardier a été contactée par une centaine de particuliers désireux de se constituer partie civile. « Leur motivation première n’est pas l’indemnisation, mais la volonté de comprendre », assure-t-elle.
  • Ce sinistre pourrait déboucher sur un long combat judiciaire. « Depuis la mise en examen de l’industriel en février dernier, il ne se passe plus grand-chose », note déjà l’avocate.

Une justice « plus rapide et qui condamne fermement ». C’est l’un des mots d’ordre pour lesquels Gérald Le Corre, responsable syndical et animateur du Collectif unitaire Lubrizol , appelle les Rouennaises et les Rouennais à descendre dans la rue, samedi après-midi, pour marquer le premier anniversaire de la catastrophe de Lubrizol.

Dans les têtes, l’explosion de l’usine AZF, à Toulouse, le 21 septembre 2001. La catastrophe industrielle  a donné lieu à un feuilleton judiciaire qui n’a pris fin qu’en décembre dernier. Dix-huit ans après les faits. « Ce qui limite l’impact des condamnations », regrette Gérald Le Corre.

Se dirige-t-on vers un tel scénario pour l’incendie de Lubrizol, au cours duquel plus de 9.500 tonnes de produits chimiques ont brûlé le 26 septembre dernier, plongeant Rouen sous un épais panache de fumée noire ? A l’approche du premier anniversaire de cette catastrophe industriel, Julia Massardier, avocate au barreau de Rouen, qui accompagne une centaine de personnes dans leurs recours judiciaires contre Lubrizol, répond à 20 Minutes.

Faut-il s’attendre à ce que la procédure judiciaire pour l’incendie de Lubrizol soit aussi longue que pour l’affaire AZF ?

Je n’aime pas beaucoup la comparaison avec l’affaire AZF parce que nous sommes aujourd’hui dans une époque très différente. La justice a évolué et, en 2001, les réseaux sociaux n’avaient pas le même poids, la communication entre les victimes n’était pas la même, etc.

Pour ce qui est de l’instruction de l’affaire Lubrizol, je note deux phases, à ce jour. La première où tout a été étonnamment vite, sans doute parce que des citoyens se sont mobilisés et les médias se sont intéressés à cet incendie.

Ainsi, très rapidement, il y a eu l’ouverture d’une procédure pénale, puis d’une instruction par un parquet spécialisé – le pôle d’instruction en santé publique et accidents collectifs – et, enfin, la mise en examen de Lubrizol, en février dernier [pour « déversement de substances nuisibles » et pour des manquements dans l’exploitation de son site ayant porté une « atteinte grave » à l’environnement et à la santé]. Tout cela était loin d’être gagné, il y a un an. On ne savait même pas, à l’époque, si le procureur allait s’intéresser au dossier. On nous disait : « Il n’y a pas d’infraction pénale, vous ne pouvez pas le prouver, etc. »

Et la deuxième phase ?

C’est celle qui suit la mise en examen de Lubrizol et où il ne se passe plus grand-chose. Avoir le moindre élément du dossier prend un temps colossal, désormais, et on a le sentiment qu’il n’y a aucune volonté politique de tirer au clair cette affaire, notamment la question de l’origine de l’incendie [l’incendie pourrait s’être déclaré dans les entrepôts de Normandie Logistique avant de gagner Lubrizol].

Un exemple : nous avions interrogé le ministère de la Justice pour trouver un accord entre le ministère, les responsables et les associations de victimes pour que soient pris en charge les frais d’investigation et qu’on détermine ensemble les préjudices et une grille d’indemnisation. De tels accords ont été trouvés, par le passé, dans des affaires semblables touchant des populations, notamment dans l’affaire AZF. Mais pour Lubrizol, le ministère nous a répondu qu’il ne voulait pas prendre position sur ce point. C’est par conséquent une crainte que nous avons aujourd’hui : que cette procédure dure des années encore.

Fin octobre, Lubrizol a mis en place un fonds d’indemnisation à destination des agriculteurs et des commerçants et entreprises impactées par l’incendie…

Ces fonds de garantie ont été créés dans des conditions obscures. On ne sait pas comment sont choisies les personnes indemnisées, ni comment est déterminé le montant des indemnisations. Alors oui, des agriculteurs et des commerçants ont d’ores et déjà pu percevoir des indemnisations, mais elles sont bien en deçà du préjudice qu’ils pourraient faire valoir. Mais surtout, en percevant ces indemnisations, beaucoup ont dû signer un document précisant qu’ils renonçaient définitivement et irrévocablement à toutes réclamations, instances ou actions à l’égard de Lubrizol France. En clair, ces fonds d’indemnisations cherchent avant tout à taire la contestation. Il reste toutefois les particuliers, qui sont aujourd’hui les grands oubliés de cet incendie du 26 septembre.

Quels sont les préjudices pour ces particuliers ?

Ils sont déjà matériels. Beaucoup de Rouennais ont eu des dépôts de suie sur leurs habitations avec le sentiment, derrière, que leurs biens immobiliers et mobiliers (meubles, etc.) ont été contaminés. Les odeurs constituent également un préjudice. Celles qui ont accompagné les travaux de nettoyage des deux parcelles de l’incendie [Commencé au printemps et qui s’est poursuivi « jusqu’à il y a encore quelques jours », indique à 20 Minutes Guillaume Blavette, administrateur de France Nature Environnement]. Il y a, enfin, un préjudice d’anxiété. Juridiquement, il n’est peut-être pas correct de le présenter comme ça, mais il existe bel et bien chez de nombreuses personnes qui ont peur pour leur santé et celle de leurs enfants, qui ont retrouvé des débris d’amiante chez eux…

Combien, parmi ces particuliers, se sont aujourd’hui constitués partie civile ?

Difficile à dire, d’autres avocats travaillent aussi sur ce dossier. Une centaine de personnes ont contacté mon cabinet et sont aujourd’hui dans cette démarche de se constituer partie civile. Le processus est assez complexe, il y a beaucoup d’éléments à réunir. Sans doute que tous n’iront pas au bout. Mais il y a déjà une cinquantaine de familles qui sont aujourd’hui constituées partie civile. D’autres dossiers ont été envoyés mais qui ne sont toujours pas enregistrés, pour une raison que j’ignore. Et ces derniers temps, avec le premier anniversaire qui se profile, j’ai de nouveau des appels de personnes souhaitant se constituer partie civile presque tous les jours.

La grande majorité me dit ne pas vouloir entreprendre cette démarche pour l’argent. Nous leur disons de toute façon d’emblée que les procédures risquent d’être très longues et peuvent ne pas déboucher sur des indemnités. Mais ils me disent qu’ils veulent savoir ce qui s’est passé le 26 septembre. Comprendre l’origine de l’incendie mais aussi les répercussions sur la santé, c’est ça, leur discours.