Incendie de Lubrizol : « Chacun a quelque chose à raconter sur ce 26 septembre »… Un an après, la peur n’a pas quitté les Rouennais

REPORTAGE Le 26 septembre dernier, 9.500 tonnes de produits chimiques partaient en fumée sur les sites industriels de Lubrizol et de Normandie Logistique, plongeant l’agglomération rouennaise sous une fumée noire. Un an plus tard, l’incendie est encore dans les têtes

Fabrice Pouliquen

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Le site de Lubrizol à Rouen, classé
Le site de Lubrizol à Rouen, classé — Robin Letellier/SIPA
  • S’il n’a fait ni morts ni blessés, le gigantesque incendie qui a frappé les sites industriels de Lubrizol et Normandie Logistique le 26 septembre 2019 a marqué les esprits à Rouen.
  • Et la fin des travaux de nettoyage ces derniers jours ne change rien. Le Collectif unitaire Lubrizol invite à une grande manifestation, samedi, pour marquer ce premier anniversaire. « Un an après, on n’oublie pas », disent les tracts.
  • Dans le collimateur du collectif : les lacunes dans le suivi sanitaire de cet incendie, au cours duquel ont brûlé 9.500 tonnes de produits chimiques.

Un bout de mur encore noirci par la suie. Il faut plisser les yeux pour le voir depuis la rue Stalingrad, au Petit-Quevilly, où Robin Letellier, photographe indépendant et membre de l' Association des sinistrés de Lubrizol (ASL), nous conduit. Le meilleur point de vue si on veut observer les éventuelles traces du gigantesque incendie qui a frappé, le 26 septembre 2019, le site Lubrizol, spécialisé dans les lubrifiants pour moteur et classé « seveso seuil haut » pour la dangerosité des produits qu’il utilise, et son voisin Normandie Logistique (NL), où Lubrizol stockait une partie de ses produits.

« Cet été encore, la dernière fois que je suis venu, on voyait toujours des débris calcinés au sol », glisse Robin Letellier. Mais, mercredi dernier, rien ou presque ne laissait deviner qu’ici, vers 2h40 et pendant douze heures, ont brûlé plus de 9.500 tonnes de produits chimiques mais aussi des toitures en fibro-ciment comportant de l’amiante. L’épais panache de fumée noire de 22 km de long pour 6 km de large survolera Rouen, mais aussi des centaines de communes de Seine-Maritime, des Hauts-de-France et jusqu’en Belgique.

« Comment voulez-vous que j’oublie ? »

En même temps, la préfecture de Seine-Maritime avait fixé le premier anniversaire de la catastrophe comme date limite pour achever les travaux de nettoyage. Le délai a été tenu. « NL a terminé les travaux dès le 18 août, Lubrizol le 3 septembre », indique Charlotte Goujon, maire du Petit-Quevilly.

Gérald Le Corre en sourit. « Chacun a ses objectifs », remarque le responsable santé et travail à la CGT Seine-Maritime et animateur du Collectif unitaire Lubrizol. Celui du collectif et de l’ASL sera de réunir un maximum de monde samedi, à 13h30, quai de France , devant l’entrée de Lubrizol, point de départ d’une grande manifestation. Avec un slogan : « Un an après, on n’oublie pas ! », disent les tracts.

« Comment voulez-vous que j’oublie ?, s’insurge Christian, dont la maison, au Petit-Quevilly, est à quelques centaines de mètres seulement de Lubrizol. J’ai vu des bidons projetés en l’air vers 3h du matin. » « Comme beaucoup de mes voisins, j’ai dû m’enfuir en voiture en pleine nuit pour me réfugier chez ma fille », poursuit Monique, 83 ans, rencontrée une rue plus loin.

Des militants pour la vérite sur l'incendie de Lubrizol font une action collage
Des militants pour la vérite sur l'incendie de Lubrizol font une action collage - Robin Letellier/SIPA

Des odeurs tenaces jusqu’à quelques jours encore

On pourrait interpeller encore beaucoup des passants au Petit-Quevilly, comme ailleurs dans le Grand Rouen. « Ils auront tous quelque chose à vous raconter sur ce 26 septembre », assure Simon de Carvalho, porte-parole de l’ASL. Il évoque les yeux qui piquent, les maux de tête, les diarrhées pour les uns, les vomissements pour les autres. Robin Letellier ajoute « la suie et des débris d’amiante retrouvés sur le toit de maisons, dans les jardins et sur les terres agricoles du pays de Bray [au nord-est de Rouen]. » Et puis il y a la panique aussi, qu’aborde Guillaume Blavette, administrateur de France nature environnement (FNE) Normandie, « bien alimentée par les failles dans l’alerte et l’information des populations. Il n’y a pas eu d’alarmes incendie dans la nuit, des écoles ont reçu la consigne de fermer, d’autres non, on ne savait pas nous dire ce qui brûlait précisément… »

Encore aujourd’hui, l’angoisse peine à se dissiper. Ne serait-ce parce que l’incendie de Lubrizol s’est régulièrement rappelé à la mémoire des Rouennais au cours des douze derniers mois. « Les odeurs », glissent-ils tous. « Celles liées aux opérations de nettoyages, précise Guillaume Blavette. Ça a commencé dès le printemps, autrement dit en plein confinement. Pour beaucoup, ce fut la double sanction. »

« Pas la même chose qu’AZF »

Contacté par 20 Minutes, Pierre-André Durand, préfet de Seine-Maritime, ne nie pas le caractère inadmissible de cet incendie et dit comprendre le traumatisme et la colère d’une partie des Rouennais. « Mais l’émotion ne doit pas occulter la réalité de ce que fut cet incendie, estime-il. Certains ont fait la comparaison, à tort, avec l’explosion de l'usine AZF à Toulouse*, qui a fait 31 morts, 3.000 blessés et 15.000 appartements détruits. Lubrizol, c’est zéro à chaque fois. »

Le préfet rappelle aussi que « dans les quinze jours qui ont suivi le 26 septembre, dans les 111 communes de Seine-Maritime touchées par les nuages, les services d’urgence n’ont reçu que 257 personnes pour des gênes liées à l’incendie, toutes sorties rapidement », et que « la cellule psychologique mise en place a été fermée au bout de quinze jours aussi, à la demande des médecins, après avoir accueilli 47 personnes ».

Les analyses sanitaires que publie en ligne la préfecture invitent aussi à plus de sérénité. C’est le cas de l'Interprétation de l’étude des milieux (IEM) , qui visait à mesurer les éventuelles traces de l’Incendie dans les sols et sur les végétaux des communes du département touchées. Résultat ? « Les analyses sont conformes aux seuils et, quand il n’y a pas de seuils, au bruit de fond », conclut-elle. L’étude a certes mis en évidence des traces de pollutions, notamment au plomb ou au mercure, mais qui sont liées à l’héritage industriel de la région rouennaise.

« Des lacunes dans le suivi sanitaire de la catastrophe »

« Une blague », qualifient Simon de Carvahlo et Robin Letellier, qui tiquent notamment sur le fait que Lubrizol et NL, contraints par l’État à financer cet IEM, aient pu mandater le laboratoire de leurs choix. « Pas top pour la transparence, disent-ils. Et il nous semble que l’étude s’est peu penchée sur la recherche dans l’environnement de certaines substances, comme les BTEX – des composés chimiques aromatiques - , pourtant présents dans les stocks de produits qui ont brûlé. »

Bref, l’ASL va lancer sa contre-expertise et cherche à ce titre des fonds. Le hic, « c’est qu’on ne sait même pas très bien les effets de ces substances sur un organisme vivant lorsqu’elles brûlent », souligne Gullaume Blavette. « Et encore moins lorsque ces substances – le benzène, le plomb, les HAP**, les dioxines, l’amiante – brûlent en même temps », ajoute le responsable syndical, qui s’inquiète d’un probable « effet cocktail ». C’est l’une des raisons pour lesquelles le Collectif unitaire Lubrizol appelle à manifester samedi. « Il y a des lacunes dans le suivi, par les services de l’Etat, des conséquences environnementales et sanitaires de l’incendie, répète Gérald Le Corre. La commission d’enquête du Sénat le pointe elle-même dans son rapport. »

« D’autres études à venir », dit le préfet

Pierre-André Durand dit le travail encore en cours. Le 1er septembre, Santé publique France a ainsi lancé une enquête sanitaire qui prévoit d’interroger 5.200 personnes, tirées au sort, sur leur perception de l’incendie et les impacts sur leur santé. « En parallèle, une Étude quantitative des risques sanitaires (EQRS) a été lancée, afin de déterminer s’il existe un excès de risques sanitaire imputable aux rejets de l’incendie », précise-t-il.

Dans les deux cas, les résultats sont attendus au premier trimestre 2021. Le Collectif unitaire Lubrizol et l’ASL ne s’en contenteront pas. « Nous demandons un suivi médical dans le temps des populations qui ont été exposées au nuage, insiste Guillaume Blavette. Cela implique de constituer une cohorte d’individus touchés par la catastrophe, une autre témoin, et de faire sur ces deux populations des prises de sang régulièrement. »

Lubrizol, juste la façade immergée du problème ?

Ce doute sur le suivi sanitaire illustre la confiance rompue entre une partie de la population rouennaise d’un côté, et l’État et les industriels de l’autre. Mais ce n’est qu’une facette de ce qui ne va pas à lire le tract du Collectif unitaire Lubrizol, qui fustige aussi la façon dont on gère le risque industriel en France et dont on informe la population.

Ces enjeux ont une résonance particulière dans le Grand Rouen. « Lubrizol n’est que le début d’un long couloir d’usines, pour beaucoup dans la chimie, qui s’étend sur dix kilomètres de long et un de large jusqu’à Grand-Courronne », décrit Robin Letellier en nous faisant visiter les lieux. Dans le lot, une floppée de sites seveso seuil haut et seuil bas (recensés par la plateforme Notre maison brûle).

Capture d'écran / Google Maps
Capture d'écran / Google Maps - Capture d'écran / Google Maps

« En janvier 2013 déjà, la fuite de mercaptant - un gaz nauséabond et toxique à certaines concentrations-, qui avait touché la région parisienne, était parti d’une industrie de Rouen », rappelle Gérald Le Corre, qui liste aussi les incidents industriels survenus dans le Grand Rouen depuis le 26 septembre 2019 : «  l’explosion d’un bac de nouveau à Lubrizol en janvier, un incendie au Smedar (le centre de traitement des déchets de Rouen) en juin – le deuxième en deux ans –, l’explosion à Saipol à Grand-Couronnes, un incident électrique à Borealis… »

Impossible bon voisinage ?

De quoi pousser des habitants du Grand Rouen à migrer vers d’autres cieux ? Au Petit-Quevilly, Charlotte Goujon sait qu’une dizaine de familles au moins ont quitté la commune depuis le 26 septembre en raison de cette proximité avec des sites industriels sensibles. Elle cite aussi les commentaires acerbes, sur Facebook, en bas d’un message d’un promoteur immobilier faisant la publicité sur les réseaux sociaux pour un immeuble en acquisition sur la commune. « Du genre "vous êtes fous d’acheter là-bas", détaille-t-elle. L’image de la ville en a pris un coup. »

Jean-Michel Beregovoy, adjoint EELV au maire de Rouen, invite à prendre le problème dans l’autre sens. Lubrizol doit « parler, payer, puis partir », insistait-il le 15 septembre lors de la conférence de rentrée du groupe d’élus Réenchantons Rouen, dont il est le chef de file. Une option que balaie Charlotte Goujon. « La délocalisation d’un site n’a jamais été la solution, encore moins lorsque c’est dans un pays moins regardant sur les normes environnementales », estime-t-elle, rejointe sur ce point par Gérald Le Corre et Guillaume Blavette. « Et si on ferme Lubrizol, la question se pose aussi pour tous les autres sites industriels à risque de Rouen, glisse le premier. Et dans ce cas-là, il n’y a plus de ville. » Guillaume Blavette, prof d’histoire géo dans la région rouennaise, fait le parallèle avec la raffinerie de Petroplus à Petite-Couronne -que tout le monde appelle « la Shell » à Rouen, qui a fermé en avril 2013. « J’avais au moins deux enfants par classe dont les parents se retrouvaient au chômage, ça fait quelque chose, raconte-t-il. Et puis quand ces industries partent, il reste derrière des friches industrielles très compliquées à réhabiliter. »

« Travailler sur la culture du risque »

Il reste une question sur laquelle tout le monde semble d’accord pour se pencher : « celle de savoir ce qu’on a vraiment besoin de produire aujourd’hui », expose Gérald Le Corre. Une invitation à faire basculer Rouen vers une économie verte avec l’espoir, derrière, qu’elle nécessite moins de manipuler des produits chimiques dangereux. C’est sur ce sujet que veut faire réfléchir « Rouen, capitale du monde d’Après », série de rencontres et d’ateliers qu’organisent en ce moment la ville et la métropole, jusqu’au 1er octobre.

Mais si transition il y a, forcément, elle ne fera pas du jour au lendemain. Si bien que la question de la maîtrise du risque industriel reste un dossier urgent à Rouen. Les choses bougent, veut croire Charlotte Goujon, qui cite le poste à la métropole qu’elle a pris mi-juillet : vice-présidente en charge, notamment, du risque industriel et sanitaire. « Il n’y avait pas d’élu en charge de ces questions dans le dernier mandat », précise-t-elle. Sa feuille de route comprend au moins deux grands axes : « celui de travailler à réduire les risques industriels à la source avec les industriels et l’État, et celui d’améliorer les alertes à la population en cas d’incidents et de développer dans le Grand Rouen une vraie culture du risque. »

* L’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium en septembre 2001 à Toulouse

** Les hydrocarbures aromatiques polycycliques