Traces de phosphine sur Vénus : « On ne cesse de repousser les limites de possibilités du vivant »

INTERVIEW « 20 Minutes » a interrogé Olivier Sanguy, médiateur scientifique de la Cité de l’espace à Toulouse, sur la découverte de la phosphine en quantité sur Vénus ce lundi

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Vénus abrite-t-elle la vie ?
Vénus abrite-t-elle la vie ? — ESO/M. Kornmesser & NASA/JPL/Cal/SIPA
  • Ce lundi, une équipe de chercheurs a annoncé avoir découvert de la phosphine en quantité dans les nuages de Vénus.
  • La phosphine est un gaz et une biosignature, c’est-à-dire qu’elle peut être corrélée à la présence d’organismes vivants.
  • Olivier Sanguy, médiateur scientifique de la Cité de l’espace à Toulouse, tempère les enthousiasmes mais voit néanmoins dans cette découverte un apport important dans la suite de la recherche de la vie extraterrestre.

A l’idée d’une planète autre que la Terre contenant de la vie, Vénus avait tout de la candidate la moins crédible. Pression 90 fois supérieure à notre chère planète bleue, température au sol de plus de 400 degrés, atmosphère chargée en acide… Vénus est depuis longtemps connue pour son caractère inhospitalier.

Pourtant, depuis ce lundi, la deuxième planète du système solaire est revenue dans la course aux hypothèses les plus folles. Une équipe internationale dirigée par l’astrobiologiste Jane Greaves a annoncé avoir détecté la signature de la phosphine dans les nuages de Vénus. Or, ce gaz peut potentiellement être produit par des formes de vies. Alors, les petits hommes verts viennent-ils de Vénus et non de Mars ? On fait le point avec Olivier Sanguy, médiateur scientifique de la Cité de l’espace à Toulouse.

Concrètement, qu’a-t-on découvert sur Vénus ?

La phosphine est un gaz considéré comme une biosignature ou un biomarqueur car des organismes vivants peuvent la fabriquer. Il faut néanmoins rappeler que des phénomènes chimiques non-liés au vivant peuvent aussi en produire. L’équipe de chercheurs a notamment essayé d’expliquer cette quantité de phosphine dans les nuages de Vénus par des mécanismes non-vivants : action de la lumière du soleil, volcanisme, minéraux… Mais selon cette équipe de chercheurs, tous ces mécanismes ne produiraient pas assez de phosphines à eux seuls pour expliquer qu’elle soit présente en de telles proportions. Se pose alors la question d’une présence du vivant qui pourrait produire la quantité manquante.

La présence de vivant reste donc très hypothétique ?

Cela reste évidemment, et il faut bien insister dessus, une hypothèse et un énorme « Si ». Vénus étant une planète avec des conditions très différentes de celles de la Terre, on peut tout à fait envisager que des phénomènes non-vivants inconnus sur Terre produisent de la phosphine en quantité sur Vénus. La planète est connue pour son inhospitalité, on a du mal à imaginer de la vie avec une telle pression et une telle chaleur. Certes, dans les nuages à cinquante kilomètres de la surface, la pression est presque similaire à la terre et la température plus clémente – environ vingt degrés, et depuis des décennies on se dit que la vie pourrait y apparaître, même s’il reste le problème de l’acidité de l’atmosphère. C’est donc un gigantesque « Si », avec lequel il faut prendre beaucoup de pincettes.

Quelles vont être les prochaines étapes des recherches ?

On ne va pas en rester là. La découverte de la phosphine en quantité remet Vénus sur le devant de la scène, alors que c’est une planète qui a eu tendance à être un peu délaissée lors de l’exploration spatiale de ces dernières années. Pourtant, elle est extrêmement intéressante. C’est comme si elle disait « Coucou, je suis là ».

Il y a évidemment des raisons à ce délaissement. Explorer Vénus, c’est se mettre dans des conditions effroyables, et même les sondes les plus solides n’ont tenu qu’une heure en raison de la pression, de la chaleur et de l’acidité. Il y aura forcément plus de missions ou d’interrogations sur Vénus qu’avant, pourtant il faut aussi relativiser, elle n’est pas encore sur le « podium » des pistes de la vie extraterrestre dans le système solaire : Mars, Titan, Encelade (satellites de Saturne), Europe (satellite de Jupiter) sont encore largement devant au niveau de la possibilité d’abriter ou d’avoir abrité la vie, en plus d’avoir une exploration potentiellement beaucoup moins complexe que Vénus.

Cette découverte peut-elle changer les choses dans notre recherche du vivant ?

On est en train de faire bouger les frontières du vivant, au début nous avions une conception très limitée des conditions pour le vivant : « Pas trop chaud, pas trop froid, plutôt à la surface. » Or, même sur Terre, nous avons découvert des formes de vie extrêmophiles (qui vivent dans des conditions extrêmes, par exemple dans les abysses), ce qui élargit le champ de recherche de la vie extraterrestre et nous pousse à aller explorer des zones aux conditions très différentes de celles de la Terre, où une vie très différente pourrait être abritée. On ne cesse de bouger et de repousser les limites de possibilités du vivant. Néanmoins, il faut aussi savoir se fixer des limites et des conditions, sinon on explore absolument tout et on se perd. C’est pour ça que des planètes comme Mars, qui a eu dans le passé des conditions quasi similaires à la Terre, auront toujours la priorité de l’exploration sur Vénus.