Chasse et préservation de la biodiversité sont-ils définitivement incompatibles ?

ANIMAUX La guerre ouverte et sans trêve que se mènent les chasseurs et les associations de protection de la faune sauvage laisse à le penser. Y mettre plus de sciences permettrait-il de faire mieux ?

Fabrice Pouliquen

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Un chasseur aux aguets lors d'une chasse au sanglier à Pietrosella sur l'île méditerranéenne française de Corse, le 15 août 2020.
Un chasseur aux aguets lors d'une chasse au sanglier à Pietrosella sur l'île méditerranéenne française de Corse, le 15 août 2020. — PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • En fin de semaine dernière, la décision du gouvernement de suspendre la chasse à la glu et d’autoriser, à l’inverse, la chasse aux tourterelles des bois a ravivé les tensions entre pro et anti-chasse, plus irréconciliables que jamais.
  • Dans le collimateur des ONG figurent notamment certaines techniques de chasse, jugée cruelles, mais aussi le nombre d’espèces chassables en France, supérieur aux autres pays de l’UE, et parmi lesquelles plusieurs sont en mauvais état de conservation.
  • Que la chasse soit une passion solidement ancrée en France joue sans doute. Frédéric Jiguet, professeur au Museum national d’Histoire naturelle, pointe aussi un manque criant de données scientifiques sur lesquelles appuyer les quotas de chasse

Suspendre la chasse à la glu pour les grives et les merles « et en même temps » maintenir la chasse aux tourterelles des bois, avec un quota fixé à 17.460 prises. On pourrait entrapercevoir, dans la manière dont le gouvernement gère l’épineux dossier des quotas de chasse, le tic de langage d’Emmanuel Macron que les observateurs disent représentatif de son positionnement politique.

« Flou », disent ses adversaires, « soucieux de prendre en compte des principes qui paraissaient opposés », assure le président de la République. Ici, en l’occurrence, les chasseurs et les associations de protection de la faune sauvage.

« Pas donnant-donnant »

Arrêtons là le parallèle, on n’y est pas du tout, nous dit-on dans les deux camps. La suspension de la chasse à la glu,non sélective et cruelle, comme le fustigent les ONG, n’est pas un cadeau fait à ces dernières, assure Dominique Py, en charge de la chasse et de la faune sauvage à France Nature Environnement. « Ce n’est qu’une suspension et en le faisant, la France ne fait que se plier aux injonctions de l’Union européenne lui demandant de mettre fin à la chasse à la glu, qui n’était plus autorisée que chez nous* », lance-t-elle.

Le maintien de la chasse aux tourterelles des bois – un oiseau migrateur « menacé d’extinction et classé sur les listes rouges de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) », martèlent les ONG – n’est pas non plus vu comme une compensation par les chasseurs. « Parce qu’on sait que l’espèce est en mauvais état de conservation, nous avons accepté qu’elles soient mises depuis deux ans en  gestion adaptative** indique Nicolas Rivet, directeur général de la Fédération nationale des chasseurs. Auparavant, nous en prélevions entre 80.000 et 90.000 chaque saison. Le quota a été fixé à 18.000 en 2019 et à 17.460 pour la saison à venir, justement suite à une baisse constatée de 3 % des effectifs. Nous l’acceptons. Dans le même temps, en Espagne, ils en prélèvent toujours près de 400.000 par saison. »

64 espèces d’oiseaux chassables, « le double de la moyenne européenne »

Pas de donnant-donnant, donc, dans cette histoire. C’est paradoxalement l’un des rares points sur lequel les pro et les anti-chasse tombent d’accord, eux qui se mènent, sinon, une guerre acharnée. Au point de donner le sentiment qu’aucun compromis n’est possible dans les deux camps et qu’il faudra un jour choisir. Ce qui revient à se demander s’il faut interdire la chasse en France ? L’hebdomadaire Le Point jette ce pavé dans la mare dans un sondage sur son site internet. Plus de 150.000 personnes y ont déjà répondu : 60 % sont contre, 40 % pour. Au-delà du résultat, les pro et les anti-chasse notent surtout que la question est de plus en plus posée ces derniers temps. Avec inquiétude pour les premiers, quand les seconds voient cela d’un bon œil.

Avant d’en arriver là, il y a sans doute une question intermédiaire : chasse-t-on trop en France ? Sur son site internet, la Fédération nationale des chasseurs recense 91 espèces chassables en France. « Plus que n’importe où en Europe », indique Dominique Py. Dans le lot, 64 espèces d’oiseaux, «  quand la moyenne au sein de l’Union européenne est de 24 », précise Yves Verilhac, directeur général de la LPO. Que la chasse soit une pratique solidement ancrée en France joue certainement. Nicolas Rivet avance aussi que l’Hexagone est un carrefour pour les espèces migratoires, est le plus grand pays de l’UE par sa superficie, ou encore concentre une grande diversité de milieux naturels. « On y trouve donc plus d’espèces qu’ailleurs et souvent en meilleur état de conservation », conclut-il.

Une liste à réduire ?

Cela n’empêche pas que la liste pourrait être réduite, disent les ONG, qui ne sont pas les seules à le penser. Pour Jean-François Silvain, président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) – qui s’exprime ici à titre personnel –, « les nombreux progrès de la Science, ces dernières années, sur la perception de la souffrance animale et la sensibilité accrue des Français à ce sujet invitent à se pencher sur certaines chasses traditionnelles aux techniques discutables. »

La chasse à la glu, non-sélective mais jugée aussi cruelle par la LPO, n’est que l’une d’elles. Jean-François Silvain cite la vénerie sous terre, qui consiste à déloger, à l’aide de chiens, des blaireaux de leurs terriers, ou encore la chasse à la courre, dans laquelle l’animal sauvage est traqué jusqu’à son épuisement.

Les techniques controversées ne sont qu’un des griefs faits à la France sur la chasse. « Un autre est l’autorisation de chasser certaines espèces en mauvais état de conservation », poursuit Yves Verilhac. « Pour les oiseaux, ça concerne une vingtaine d’espèces, parmi lesquelles la tourterelle des bois donc, mais aussi le grand tétra, le courlis cendré ou la barge à queue noire », détaille Dominique Py, en précisant que les deux dernières espèces citées bénéficient désormais d’un moratoire sur leur chasse. « Mais nous les avons obtenus par des décisions en justice et non par des renoncements spontanés des chasseurs ou du gouvernement », regrette-t-elle.

« Mettre de la science au cœur des politiques de chasse »

Difficile, enfin, de ne pas parler du renard roux, autre point de crispation entre chasseurs et ONG. Et pour cause : même si on ne le consomme pas, il est l’espèce carnivore la plus abondamment prélevée en France, avec environ 500.000 individus chassés chaque année. « Il est classé parmi les espèces nuisibles au titre qu’il peut transmettre une maladie [l’échinococcose alvéolaire] et qu’il occasionne des dégâts à l’agriculture, détaille l’ornithologue et biologiste Frédéric Jiguet, professeur au Museum national d’Histoire naturelle. Ces arguments sont contestables [lire à ce propos notre article du 18 juin dernier]. Surtout, des études récemment publiées, dont l’une en France, montrent que chasser massivement le renard ne résout rien. Les populations restent tout aussi importantes, les familles qui survivent élevant plus de petits. Quant à la proportion de renards atteints d’échinococcose alvéolaire tend à augmenter, les renardeaux doivent aller chercher plus loin leurs territoires, ce qui contribue à disséminer le parasite responsable de la maladie. »

Frédéric Jiguet fait alors du renard un cas d’école de ce qui ne va pas, aujourd’hui, dans l’élaboration des politiques de chasse. « On manque cruellement d’études scientifiques indépendantes sur l’état de conservation des espèces et sur l’impact que peuvent avoir les décisions prises en matière de chasse, déplore-t-il. Nous sommes aujourd’hui dans un système où l’on s’appuie sur nos croyances, que l’on tient comme des évidences. »

Une place pour la chasse ?

On s’approcherait alors du rôle stricto-sensu de « régulateur de la faune sauvage » que disent déjà jouer les chasseurs. Alain Bougrain-Dubourg, président de la LPO, tique un peu tout de même. « La gestion des sangliers par les chasseurs est un échec total », juge-t-il, en faisant référence à la prolifération de l’animal et des dégâts qu’il occasionne à l’agriculture. « Et puis se pose une question éthique, lance-t-il. Peut-on en conscience retirer la vie pour le plaisir, car la chasse est bien un loisir ? »

* Uniquement sur les grives et les merles et uniquement dans cinq départements du sud-est de la France.

** Ce nouveau principe pour établir les quotas de chasse vise à redéfinir cycliquement la gestion d’une espèce, ou de ses prélèvements, selon l’état de cette population et des connaissances de son fonctionnement. Trois espèces sont aujourd’hui concernées par la gestion adaptative : la tourterelle des bois, la barge à queue noire et le courlis cendré.

Même le Cega rattrapé par les querelles pro et anti-chasse ?

En mars 2019, la création du Comité d’experts de la Gestion Adaptative (Cega) visait à aller dans le sens de davantage de sciences dans l’élaboration des politiques de chasse. Sa mission ? Eclairer les décisions du ministère de la Transition écologique sur les quotas de chasse pour les trois espèces aujourd’hui soumises à gestion adaptative. Le hic est que le Cega, qui devait être constitué uniquement de membres nommés selon des critères d’excellence scientifique, compte finalement deux experts de la LPO et six personnalités proposées par la Fédération nationale des chasseurs. Résultat : « les manœuvres politiques ont rapidement pris le dessus sur les arguments scientifiques », relatait Aurélien Besnard, vice-président de ce comité.

Le cas de la tourterelle des bois l’illustre bien. « Pour la saison 2019-2020, le Cega avait majoritairement recommandé un arrêt provisoire de sa chasse et, s’il n’était pas suivi, de ne pas excéder les 18.300 oiseaux tués », raconte Frédéric Jiguet, l’un des quatorze membres. En désaccord, les six experts issus du milieu cynégétique avaient fini par boycotter les réunions. » De quoi affaiblir l’avis du Cega. Dans un premier temps, le ministère de la Transition écologique avait mis en consultation un arrêté autorisant la chasse de 30.000 tourterelles, soit le quota proposé alors par les pro-chasse… « Avant finalement, dans la crainte que l’arrêté soit suspendu en justice, d’abaisser le quota à 18.000 », raconte Frédéric Jiguet. Ce qui reste loin de la recommandation première du Cega : « un quota fixé à zéro pour maximiser les chances d’une stabilisation des effectifs à court terme ».

Le Cega s’est de nouveau réuni le 20 juin. « Nous devions examiner une demande de la ministre pour produire un avis sur la tourterelle des bois, mais nous avons décliné, en expliquant que les conditions pour travailler dans des bonnes conditions et en toute transparence n’étaient pas réunies, reprend Frédéric Jiguet. Si le gouvernement voulait un avis, il n’avait que se référer à celui produit l’an dernier. »