Incendies en Californie : « Chaque année, on dit que c’est catastrophique et l’année suivante, ça l’est encore plus », estime Dominique Morvan

INTERVIEW Pour Dominique Morvan, professeur à l’Université d’Aix-Marseille et spécialiste de la physique des feux, le réchauffement climatique, la végétation aux portes des villes et le côté vallonné de la région sont autant de facteurs expliquant l'intensité des incendies

Lise Abou Mansour

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Californie : Comment expliquer les importants incendies qui ravagent l'Etat ? — 20 Minutes
  • Près de 400.000 hectares ont brûlé la semaine dernière, d'après l'agence californienne de lutte contre les incendies.
  • 240.000 personnes ont dû être évacuées pour échapper aux flammes.
  • Pour Dominique Morvan, professeur à l'Université d'Aix-Marseille et spécialiste de la physique des feux, les conditions météorologiques ne sont pas les seuls facteurs entrant en jeu.

Près de 400.000 hectares ont déjà brûlé en Californie après la survenue de centaines de départs de feux dans la région. 240.000 personnes ont dû être évacuées pour échapper aux flammes. Il s’agit du deuxième plus gros incendie de l’histoire de l’Etat de l’ouest américain.

Comment expliquer des incendies si nombreux et intenses ? Pour Dominique Morvan, professeur à l’Université d’Aix-Marseille et spécialiste de la physique des feux, les conditions météorologiques ne sont pas les seuls éléments entrant en jeu.

Quels sont les facteurs conduisant à la survenue de ces incendies ?

Le comportement d’un feu peut être résumé à partir d’un objet que l’on appelle le « triangle du feu ». Chaque côté représente un facteur qui a un effet sur la dynamique d’un feu. Le premier côté, ce sont les conditions météorologiques. La température, le vent, la pluie, mais aussi la teneur en eau, ont un impact. Le deuxième côté, c’est la topographie du terrain : lorsque le terrain est vallonné, comme c’est le cas aux Etats-Unis, son accès est d’autant plus difficile et les pompiers auront d’autant plus de mal à l’éteindre. Le troisième facteur, c’est la biomasse. Pour que ça brûle, il faut qu’il y ait de la végétation, du combustible.

Dans le cas spécifique des feux survenus dans la zone de San Francisco, c’est surtout la foudre qui en est responsable. Mais en ce qui concerne Santa Cruz, il y a certainement eu un déficit de traitement préventif pour réduire la biomasse. Pour résumer, le seul moyen de réduire le risque incendie c’est de réduire la quantité de combustible qui se trouve au niveau du sol. Quand on a une forêt avec un sous-bois, il vaut mieux éliminer quand c’est possible le sous-bois pour préserver les arbres car un feu ne se propage pas seul de cime en cime.

Comment expliquer qu’il y ait eu autant de départs de feux ?

Cela s’explique notamment par les sautes de feu. Des particules enflammées, qui peuvent être des morceaux d’écorce ou des feuilles, sont arrachées par les courants ascensionnels que génère un feu de forêt. On peut avoir des vents de 200km/h au-dessus de ce type de feu. Ces particules sont emportées à plusieurs kilomètres. En retombant, elles peuvent créer de nouveaux foyers d’incendies. Ce qui fait que les pompiers courent après le feu tout le temps.

Aux Etats-Unis, il y a un autre facteur qui est important. L’habitat est relativement léger. Beaucoup de maisons ressemblent à des mobile-homes. Elles brûlent donc plus facilement. Quand une maison brûle, elle génère des particules enflammées qui vont se déposer sur la maison d’à côté et ainsi de suite. On passe alors d’un feu de forêt à un feu urbain. Dans certains cas, les maisons brûlent mais pas les arbres à côté car un arbre recueille peu de particules.

Plus de 13.000 pompiers et pompières luttent contre les flammes depuis plusieurs semaines en Californie. Pourquoi ces incendies durent-ils si longtemps ?

En Californie, les pompiers doivent faire face à une multiplicité de sources d’émission. Il y a énormément de points d’impact dus à la foudre. Des orages sans pluie génèrent beaucoup de foudre, ce qui provoque beaucoup d’impacts au sol et entraîne des centaines voire des milliers de départs de feux. A partir du moment où un feu est si intense, c’est très difficile de l’attaquer et les pompiers se retrouvent débordés.

Une des grandes caractéristiques des Etats-Unis, c’est que les régions sont très vastes. Il y a moins de routes, moins de pistes. Même s’il y a de gros moyens en Californie, les feux sont plus compliqués à éteindre. Les régions vallonnées sont beaucoup plus fragiles que les autres. Un feu qui se développe sur un terrain en pente va beaucoup plus vite et est beaucoup plus puissant.

Le réchauffement climatique a-t-il quelque chose à voir avec l’ampleur de ces incendies ?

Le réchauffement climatique a un réel impact sur ces incendies. Les périodes sèches et chaudes durent plus longtemps. Il y a donc moins de pluie et la végétation est plus sèche. La saison des feux s’étend et n’est plus réduite à l’été. L’hiver permet normalement de créer une coupure de températures qui a pour conséquence de tuer les insectes, notamment ceux qui s’attaquent aux arbres. Si les hivers sont trop doux, ils prolifèrent et fragilisent les arbres. Si vous combinez ça avec un déficit pluviométrique, vous avez des forêts qui sont fragilisées, des arbres qui sont moins résistants. Dès qu’il y a un feu, ils vont brûler.

Pour résumer, avec le réchauffement climatique, il y a des sécheresses à répétition et un déficit pluviométrique, ce qui entraîne une augmentation du risque, et donc des feux. Chaque année, on dit que c’est catastrophique et l’année suivante, ça l’est encore plus.

Y a-t-il d’autres changements modernes qui ont pu conduire à une augmentation des incendies ces dernières années ?

Aux Etats-Unis, on a constaté une augmentation des feux de forêt à la fin du 19e siècle. A l’époque, quand le pays était largement peuplé par les Indiens, ils entretenaient les paysages. Ils collectaient le bois pour se chauffer et cuire leurs aliments. Dans de nombreuses zones, ils débroussaillaient les forêts pour permettre aux grands herbivores de rentrer dans la forêt, ce qui facilitait la chasse. Avec la colonisation européenne et le massacre des Indiens, les forêts se sont refermées. La densité des arbres dans les forêts de l’ouest américain a fortement augmenté.

Peut-on faire quelque chose pour éviter la survenue de ces feux ?

La biomasse est le seul facteur sur lequel l’humain peut avoir un impact. Si l’objectif est de réduire l’impact des feux de forêt sur les habitations, l’action numéro qu’il faut réaliser, c’est de débroussailler autour d’une maison. Cela ne va pas garantir à 100 % que la maison sera sauvée mais cela va aider.

En France, les habitants doivent débroussailler leur terrain sur une zone de 50 mètres autour de leur logement, justement afin d’éviter la propagation du feu. Cela permet au moins de s’assurer que si les pompiers parviennent sur place, ils pourront défendre la maison en toute sécurité. En France, c’est une obligation mais ce n’est pas le cas partout dans le monde.