Prolifération de guêpes : « Le confinement n’a rien à voir, et l’hiver doux pas beaucoup plus »

INTERVIEW Vous êtes nombreux à constater cet été une prolifération des guêpes en France. Comment l’expliquer ? Est-ce une bonne nouvelle pour la biodiversité ? Quentin Rome, entomologiste au Museum National d’Histoire Naturelle, répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Les guêpes sont particulièrement nombreuses cet été, en France.
Les guêpes sont particulièrement nombreuses cet été, en France. — ALLILI Mourad/SIPA
  • Dans le Bas-Rhin, les Hauts-de-France, en Ile-de-France et dans bien d’autres régions encore, les sociétés de destructions de nid de guêpes et de frelons asiatiques disent devoir faire face à des niveaux d’activités records.
  • La raison n’est pas tant le confinement ou un hiver très doux, explique l’entomologiste Quentin Rome, mais bien plus le fait que l’hiver et le printemps dernier se sont déroulés sans soubresauts sur le front des températures.
  • Pour Quentin Rome, il n’y a en tout cas rien d’intriguant : « il y a des années sans guêpes et d’autres avec, on le sait depuis longtemps », indique-t-il. Et cette prolifération cet été ne dit rien d’une amélioration de l’état de la biodiversité.

Elles perturbent les barbecues des uns, gâchant les selfies des autres et piquant aussi, parfois. « Elles », ce sont les guêpes, dont nombreux sont les Français à s’en plaindre, sur les réseaux sociaux, cet été.

Sont-elles plus nombreuses cette année ? Le regain d’activité que connaissent les entreprises spécialisées dans la destruction de nids de guêpes et de frelons tend à le montrer. Dans le Bas-Rhin, l’une d’elles, DMKExpert, interrogée par l’AFP, évalue à 300 % l’augmentation d’activité. A Angers, dans le Val d'Oise, ou sur le littoral du Nord-Pas-de-Calais, d’autres sociétés parlent également d’été record dans les colonnes de la presse locale. Avec souvent deux facteurs avancés pour expliquer cette prolifération : un hiver très doux et le confinement.

Vraiment ? Quentin Rome, entomologiste de l’UMS PatriNat au Muséum National d'Histoire Naturelle (MNHN), spécialiste dans les hyménoptères (guêpes, frelons, abeilles, bourdons), répond aux questions de 20 Minutes.

Peut-on déjà affirmer, sans se tromper, que les guêpes sont cet été plus nombreuses qu’à l’accoutumée ?

Pour tout dire, ce sentiment d’être envahis par les guêpes revient chaque année. L’été dernier déjà, à peu près à la même période, j’avais reçu des demandes d’interview sur le même sujet alors que nous étions sur une année marquée par des chutes importantes des populations de guêpes. Comment l’expliquer ? Tout simplement parce que, communément, en France, on résume les guêpes à deux espèces : la germanique et la commune. Elles sont toutes deux très intéressées par notre nourriture et très présentes en zone urbaine et périurbaine. D’où cette impression qu’elles nous envahissent dès qu’on se met à manger dehors.

Mais n’est-ce toujours qu’une impression ?

Non. Effectivement, certaines années, les guêpes sont plus nombreuses. Malheureusement, il n’y a pas d’études statistiques qui permettent un suivi précis des populations, tout simplement parce que cet insecte n’intéresse pas grand monde. En revanche, on sait que les guêpes commune et germanique ont le même cycle de vie, la même biologie, les mêmes préférences que le frelon asiatique. Or, ce dernier fait l’objet d’un suivi bien plus important en France parce qu’il est une espèce invasive.

En extrapolant, ce suivi du frelon asiatique nous permet d’avoir une idée de l’évolution des populations des guêpes en France, qu’on affine ensuite avec des observations ramenées du terrain. On estime ainsi qu’en 2019, les populations de guêpes avaient chuté par trois par rapport à 2018. Il est encore trop tôt pour faire les estimations pour 2020, puisque nous sommes encore en milieu de saisons pour les guêpes, mais on pourrait être proche, cette fois-ci, d’une multiplication par cinq des populations par rapport à 2019.

Comment l’expliquer ? Est-ce effectivement le résultat du confinement et d’un hiver très doux ?

Je ne comprends pas très bien ce qui fait dire que le confinement a eu un impact positif sur les populations de guêpes. J’aurais tendance à dire l’inverse. Le confinement a fait qu’on a passé beaucoup plus de temps dans nos jardins, à proximité des parcs… Si bien que des nids de guêpes ont été détectés plus précocement que d’habitude. Je l’ai constaté en tout cas pour le frelon asiatique, dont je suis chargé du suivi en France : j’ai reçu des pics de signalements de nids les premières semaines du confinement, que ce soient des jeunes nids ou des nids des années précédentes qui n’avaient pas été découverts.

Et l’hiver doux ?

Ce n’est pas tant ça, non plus, qui explique la forte présence des guêpes cet été. Bien sûr, un hiver très rigoureux entraînera une surmortalité parmi les guêpes, mais elles peuvent tout de même résister à des températures très basses. Elles survivent au gel sans trop de souci, par exemple.

En revanche, ce qui leur importe bien plus est d’avoir un hiver et un printemps avec des températures stables. Et c’est ce qu’on a eu cette année. Il faut avoir en tête que les guêpes ont un cycle de vie annuel bien précis. Une colonie démarre avec une seule reine qui va se réveiller au printemps, fonder son nid et élever son couvain. Progressivement, la colonie grandit pour exploser vers juillet-août. Puis les populations se stabilisent avant de diminuer progressivement en octobre et novembre.

Des écarts inhabituels de températures peuvent perturber ce cycle. Des réchauffements pendant l’hiver – comme on a connu dans le Sud ces dernières années, avec des 20 °C fin décembre suivis de périodes de gel – réveilleront certaines reines en dormance qui ne trouveront rien à manger et auront alors de forte chance de mourir. De la même façon, les gelées tardives qu’on a connues au printemps 2019 dans plusieurs régions de France ont très certainement aussi entraîné une surmortalité parmi les reines.

Quel réflexe avoir, alors, face aux guêpes ? Peut-on cohabiter avec elles ?

Elles ont un rôle loin d’être négligeable pour le maintien de la biodiversité. On insiste souvent sur celui des abeilles, parce que pollinisatrices [elles transportent des grains de pollen permettant de féconder les plantes]. Mais quantité d’autres insectes le font aussi. C’est le cas des guêpes. Et elles ne se limitent pas à ça. Ce sont aussi des prédateurs d’insectes, et elles ont tendance à se focaliser sur ceux qui pullulent le plus. Typiquement, les chenilles sur un arbre. A ce titre, les guêpes sont des grands régulateurs.

Je ne suis donc pas pour la destruction systématique des guêpes qui nous embêtent. Bien sûr, quand un nid présente un danger – lorsqu’il est sur un lieu de passage, par exemple –, le réflexe est le même que pour un essaim d’abeilles : il faut faire appel à un professionnel pour le retirer. Si on a juste affaire à des guêpes insistantes qui tournent autour de la table, une solution est de leur sacrifier un bout de son repas. Un quart d’heure avant de commencer à manger, on place à trois ou quatre mètres de la table un morceau de fruit ou de viande sur lequel les guêpes vont s’habituer à venir. On mange alors plus tranquille.

Cette bonne année pour les guêpes est-elle une bonne nouvelle pour la biodiversité ?

Non, on ne peut pas dire ça. L’augmentation constatée cette année est un phénomène conjoncturel, lié à la météo. Il y a des années avec et des années sans, il n’y a rien d’intrigant, on le sait depuis longtemps. Surtout, ce n’est pas parce que la guêpe commune et la guêpe germanique vont bien qu’il en va ainsi pour tous les hyménoptères. Comme les autres insectes, ils continuent globalement à se casser la gueule, à cause notamment de l’agriculture intensive. La tendance devrait se poursuivre cette année. La prolifération du frelon asiatique est par exemple une mauvaise nouvelle pour les abeilles, dont elles sont une proie. Cela fait aussi longtemps qu’il n’a pas plu des quantités normales en France, si bien qu’il faut s’attendre à ce que les arbres donnent moins de fruits et les fleurs moins de nectars. Il risque d’y avoir un problème de ressources pour de nombreux insectes. Là encore, l’enjeu n’est pas tant pour la guêpe commune, la guêpe germanique ou le frelon asiatique, qui viennent beaucoup chercher leur alimentation dans nos nourritures sucrées. Les autres hyménoptères ont aussi cette capacité, mais le font beaucoup moins et ont tendance à préférer les fleurs.