Météo : « La sécheresse que nous vivons est totalement différente de celle de 2019 », analyse le climatologue Jean-Michel Soubeyroux

INTERVIEW Selon Météo-France, le mois qui vient de s’écouler a été le mois de juillet le plus sec depuis 1959

Propos recueillis par Hélène Sergent

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Dans l'Orne, touché par la sécheresse, les
éleveurs de vaches laitières doivent apporter de l'eau dans les prés a l'aide d'une citerne.
Dans l'Orne, touché par la sécheresse, les éleveurs de vaches laitières doivent apporter de l'eau dans les prés a l'aide d'une citerne. — SICCOLI PATRICK/SIPA
  • Début juillet, Météo-France avait indiqué que, sur les trois derniers mois, les sols s’étaient « nettement asséchés sur une large moitié nord et est du pays ».
  • Les sols étaient alors qualifiés d'« extrêmement secs » de la Haute-Normandie aux Hauts-de-France et jusqu’au Grand Est.
  • Pour le climatologue Jean-Michel Soubeyroux, si nous n’avons pas encore atteint le niveau de sécheresse de l’année 2019, la situation actuelle nécessite toutefois la plus grande attention.

« Juillet 2020 sera probablement au premier rang des mois de juillet les plus secs », avertissait le 29 juillet Météo-France. En quelques semaines, plus de 60 départements ont été contraints de mettre en place des mesures de restriction d’approvisionnement en eau. Dans la foulée, les agriculteurs de 47 départements directement affectés par la sécheresse étaient autorisés – sur décision de leur ministère - à utiliser les surfaces en jachères pour faire pâturer leurs troupeaux ou faucher pour produire du fourrage.

Si la situation est particulièrement critique dans le Grand-Est et dans la vallée de la Loire, l’ensemble du pays est désormais confronté à une sécheresse importante des sols. Comment expliquer ce phénomène ? Où se situe-t-on par rapport aux années précédentes et quels leviers d’action existent ? Jean-Michel Soubeyroux, climatologue pour Météo-France, répond aux questions de 20 Minutes. 

Le niveau de précipitations en France est-il plus critique cet été que les années précédentes ?

Il faut distinguer la sécheresse météorologique de la sécheresse agricole. La sécheresse météorologique correspond au déficit de précipitations. On peut la calculer sur un mois, sur une saison ou sur une période plus longue. Depuis le début de l’année 2020, le déficit de pluie à l’échelle du pays est estimé à -10 % par rapport à la moyenne. Pour autant, la situation est meilleure que l’an passé puisque à la même époque on mesurait un déficit de -20 %.

Mais ce manque de pluie intervient après plusieurs années de sécheresse, c’est un phénomène qui se répète et qui touche sensiblement les mêmes régions. On retrouve en 2020 une sécheresse qui ressemble à première vue furieusement à la sécheresse 2019 ou même à celle de 2018. Cette répétition a pour effet d’alerter l’opinion publique mais elle crée aussi de la confusion parce qu’on ne sait pas toujours de quelle sécheresse on parle.

Quelles sont les zones les plus sévèrement touchées ?

Quatre régions sont particulièrement touchées par ce déficit de pluie. Il s’agit des régions Hauts-de-France (-13 %), du Grand-Est (-13 %), de l’Auvergne-Rhône-Alpes (-20 %) et de la Bourgogne Franche-Comté (-21 %).

Qu’en est-il de la sécheresse agricole ?

Pour la sécheresse agricole, on la mesure à un instant T. En ce moment, pratiquement toute la France est en déficit, c’est-à-dire en « anomalie de sol sec » à l’exception de deux endroits : la Bretagne et quelques zones situées autour de la Méditerranée qui ont bénéficié récemment d’importants orages. Dans ces zones-là, l’humidité des sols est jugée correcte.

En revanche, toute la zone située au Nord d’une ligne allant de Cherbourg à Grenoble se situe à un niveau « sec décennal », c’est-à-dire à un niveau de sécheresse que l’on ne rencontre que tous les dix ans. Une région est plus particulièrement touchée encore, c’est la région Grand-Est avec un caractère de sécheresse exceptionnelle pour l’Alsace qui n’avait pas été mesuré depuis 50 ans. La situation dans ce département est particulièrement sérieuse puisqu’on est au même niveau de sécheresse que celle survenue en 1976 et qui fait office de « référence » en la matière.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Même s’il existe un caractère répétitif, la sécheresse que nous sommes en train de vivre est totalement différente de celle de 2019. L’année dernière, on avait constaté une sécheresse d’hiver très marquée avec un mauvais remplissage des nappes phréatiques puis une très forte humidité au printemps suivi d’un été caniculaire et d’une sécheresse des sols brutale.

Cette année, au début du mois de mars, on avait battu des records d’humidité des sols. L’hiver a été très humide avec des records de pluie sur le Grand-Est notamment. Mais depuis le 10 mars, il y a un déficit de précipitations très important sur toute la France qui est à l’origine de la sécheresse actuelle des sols.

Pour le moment, l’été n’a pas été exceptionnellement chaud, on est un peu au-dessus de la normale saisonnière mais pour autant comme il y a eu un déficit prolongé des précipitations, on se retrouve avec une sécheresse plus marquée. Pour vous donner une idée, depuis le début du mois d’avril, on a un déficit de pluie très marqué (-40 %) sur le Grand-Est. Et sur les Hauts-de-France, c’est encore plus fort avec -49 % de précipitations. Dans cette région, c’est la 2e période la plus sèche enregistrée par Météo-France sur cette période.

Ce constat doit-il nous alarmer ?

Même si la situation actuelle semble plus favorable que celle de l’an passé, elle nécessite une grande attention. Comme il a beaucoup plu cet hiver, le niveau des nappes reste correct. Mais la situation peut encore évoluer puisque le niveau de sécheresse et les niveaux des températures sont très liés. Pour l’instant on s’oriente plutôt vers une deuxième vague de chaleur dès la fin de cette semaine. Les tendances que nous observons sont plutôt en faveur d’une aggravation de la situation et appellent donc à la vigilance.

Les mesures limitatives d’approvisionnement en eau mises en place dans plus de 60 départements sont-elles suffisantes ? Existe-t-il d’autres leviers d’action ?

Les leviers d’actions sont très différents en fonction des types d’activités qui utilisent des ressources en eau. Certaines activités agricoles sont totalement dépendantes des ressources climatiques. La sécheresse va donc les toucher plus fortement. D’autres activités en revanche peuvent compenser ce manque de pluie en allant puiser l’eau souterraine ou dans des retenues d’eau. Ensuite évidemment, il est possible de réduire la consommation des ressources. C’est ce qui est mis en place dans de nombreux territoires et ces mesures risquent de s’accentuer. Mais à long terme, la question de la réduction de notre consommation d’eau ou de l’adaptation de notre consommation risque de se poser.