Pêche à l’aimant : Dans l’Essonne, les Métaleux Detector se battent pour avoir le droit de dépolluer nos rivières

REPORTAGE Plonger un aimant dans un cours d’eau pour y attraper la ferraille jetée là. C’est tout l’idée de la pêche à l’aimant, remise au goût du jour notamment dans un but écologique. Mais la pratique est soumise à autorisation de l’État. Et celle-ci ne vient pas toujours

Fabrice Pouliquen

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Christian Grenier, co-président des Métaleux Detector 91.
Christian Grenier, co-président des Métaleux Detector 91. — F.Pouliquen/20 Minutes
  • Vis, clous, barres de fer, vélos, motos… C’est fou tout ce qu’on peut sortir du lit de nos cours d’eau en s’adonnant à la pêche à l’aimant, pratique qui revient au goût du jour, ces derniers temps, notamment pour certains dans un but écologique
  • Mais la pratique n’est pas sans risques, les aimants pouvant accrocher aussi bien de la ferraille que des vieilles munitions de guerre. La pêche à l’aimant est ainsi soumise à l’autorisation des préfectures
  • Il en résulte un flou juridique, la pratique étant autorisée dans certains départements, interdite dans d’autres, ce qui n’empêche pas des particuliers de s’y adonner quand même. Dans l'Essonne, les Métaleux Détector tentent de clarifier tout ça

« Pas sûr qu’on trouve grand-chose à cet endroit de la rivière », préviennent, presque en s’excusant, Christian Grenier et Jérôme Lhopital. Les deux coprésidents des Métaleux Detector 91 ont donné rendez-vous au bord d’un bras de l’Essonne qui passe derrière une jolie copropriété à Boutigny-sur-Essonne. On imagine bien le coin riche en poissons. Mais pour ce qu’aiment à chercher les deux hommes dans le fond des rivières, rien n’est moins sûr.

Christian Grenier et Jérôme Lhopital sortent tout de même leurs aimants, deux cylindres de 7,5 cm de diamètre aux deux faces aimantées et d’une force de 400 kg. « Enfin à sec, précise Christian Grenier. Dans l’eau, il faut enlever deux tiers de leur puissance. » Accrochés au bout d’une corde, les voilà jetés à l’aveugle en divers endroits de la rivière.

Barres de fer, un rail métallique, des vis et clous par paquets

Un étrange ballet qui finira par payer. En vingt minutes, les deux hommes ramèneront sur la berge quatre barres de fer, un rail métallique, une pièce en métal qui pourrait avoir été une boucle en ceinture, mais tellement abîmée par de longues années sous l’eau que Christian Grenier n’en mettrait pas sa main à couper. Et puis des clous et des vis par paquets.

Au final, une jolie partie de pêche à l’aimant. Encore que, Christian Grenier qualifie ce butin « de simples amuse-gueules », au regard des déchets en tout genre que les pécheurs à l’aimant peuvent ramener sur les berges, parfois avec des aimants bien plus conséquents.

Christian et Jérôme évaluent à 30 tonnes la quantité de ferrailles ainsi récupérées par les Métaleux Detector 91 depuis la création de l’association, en avril 2018. Passons sur l’objet le plus insolite – « un vibromasseur attrapé par sa base en métal » –, les deux hommes se souviennent surtout de cette moto de 220 kg attrapée avec un aimant et un grappin, non loin de Boutigny, et qu’ils ont eu toutes les peines du monde à remonter. Ou encore cet après-midi de pêche à Ballancourt​, à 15 km de là, lorsque l’association avait ramassé 960 kg de déchets métalliques en tout genre en une après-midi. « Nous étions à l’entrée d’un parc très fréquenté, les gens n’en revenaient pas de tout ce qu’on sortait de l’eau, raconte Christian Grenier. Il y avait des escaliers industriels, des panneaux de signalisation, des barrières et même des morceaux de wagonnets, sans doute d’une ancienne usine à proximité. »

Des pêcheurs à l’aimant à vocation écologique ?

La pêche à l’aimant n’est pas une pratique nouvelle. Christian Grenier et Jérôme Lhopital situent les débuts à l’immédiat après-guerre, « lorsque, poussés par la crainte d’un nouveau conflit, des ados cherchaient à récupérer des armes jetées dans les cours d’eau avec des aimants de haut-parleurs. » La pêche à l’aimant traverse ensuite un grand passage à vide avant de rebondir, toujours selon les Métaleux Detector 91, au début des années 2010, principalement dans les pays de l’Est. « Ce sont surtout des collectionneurs qui l’ont remis au goût du jour, précise Jérôme L’Hôpital, l’idée étant de retrouver des vestiges militaires. » On en arrive ensuite à 2014 et à l’histoire de Dany et Benjamin, deux cousins qui avaient pris l’habitudede jeter aimant et grappin dans le port du Havre en vue de le dépolluer. Une initiative qui tapera dans l’œil de la municipalité, au point de mettre sur pied une coopération pour récupérer les déchets ramenés du fond de l’eau.
La pêche à l’aimant à vocation écologique est née. C’est dans cette optique que veulent s’inscrire aujourd’hui les Métaleux Detector 91, avec le souci notamment de rien laisser sur les berges une fois la partie de pêche terminée. « Soit la municipalité où nous pêchons est d’accord pour ramasser les déchets sortis de l’eau, soit je les ramène chez moi, puis les emmène petit à petit, avec ma carte personnelle, à la déchetterie », insiste Chrisitian Grenier.

Une pratique qui n’est pas sans risque

Le code de conduite de tout pêcheur à l’aimant ? « Pas toujours, justement, regrette Victorien Desserprit, vice-président de l’Organisation européenne de prospection responsable, qui cherche à fédérer les associations de pêche à l’aimant. Beaucoup – et ce sont souvent les plus populaires sur Internet – voient dans la pêche à l’aimant l’opportunité de se lancer dans une course aux trésors, bien qu’ils soient très rares de tomber sur des coffres-forts. Et ils le font en méconnaissance des risques encourus et sans respecter les règles de base. »

Car la pêche à l’aimant peut virer à l’accident. En mai 2019, à Ferrière-La-Grande, un homme a ainsi été gravement blessé par du gaz moutarde échappé d’un obus pêché à l’aimant. Quelques semaines plus tard, à Hem-Monacu, dans la Somme, deux jeunes ont remonté une grenade au phosphore et subi des irritations aux yeux. En juin dernier, à Angoulême, sur les bords de la Charente, d’autres pêcheurs à l’aimant ont eu la surprise de remonter une grenade quadrillée goupillée puis un obus, rapportait La Charente Libre.

Et il n’y a pas que les armes et vieilles munitions. Contactée par 20 Minutes, la préfecture de l’Essonne cite aussi le risque de fuite d’un produit incendiaire pouvant entraîner une auto inflammation ou encore d’un produit toxique. Résultat : les préfectures haussent régulièrement le ton, jusqu’à, pour certaines, prendre des arrêtés interdisant clairement la pratique. De son côté, la préfecture de l’Essonne rappelle la régle générale encadrant la pêche à l’aimant* : « Pour les cours d’eau, lacs, rivières, fleuves, canaux, l’autorisation de l’État, propriétaire des biens sous-marins [autrement dit de tout ce que les pêcheurs à l’aimant vont ramasser au fond de l’eau] est requise. Outre l’accord, cela implique également un engagement de responsabilité. »

Suspendu aux accords des préfets

Christian Grenier et Jérôme Lhopital le savent bien. « En clair, il faut l’accord du préfet, représentant de l’État en région », résument-ils. Certaines associations les obtiennent sans grandes difficultés dans certains départements. C’est le cas de Pêche Aveugl'Aimant dont le président, Jean-Philippe Brasier, explique avoir l’autorisation du préfet de la Sarthe. « Nous avons aussi celles des conseils départementaux de Mayenne et du Maine-et-Loire, ce qui nous permet aussi de pêcher dans ces deux départements », précise-t-il.

En Ile-de-France, c’est bien plus compliqué, racontent les Métaleux Detector 91, qui se heurtent soit au refus, soit au mutisme des autorités dans les différents départements de la région. Dès lors, l’association ne pratique plus que très sporadiquement la pêche à l’aimant. Et Christian Grenier, lui, fulmine en observant de plus en plus de personnes pratiquer sans se soucier d’obtenir une quelconque autorisation et sans être inquiétés. « Début juin, un reportage télévisé montrait même un enfant de 10 ans pêchant à l’aimant en bord de Seine avec son père, illustre-t-il. Je ne pense pas qu’il avait une quelconque autorisation et ses équipements de sécurité étaient incomplets. »

Un cadre législatif à préciser

C’est tout le combat de Christian Grenier et Jérôme Lhopital, qu’ils mènent avec l’Organisation européenne de prospection responsable. Celui de préciser la législation sur la pêche à l’aimant, en ne l’autorisant qu’aux associations. « On s’assurerait alors du meilleur encadrement possible de la pratique, justifie Chrisian Grenier. Aux Métaleux Detector, nous avons rédigé par exemple un protocole de sécurité qui détaille toutes les règles à suivre lorsqu’une munition de guerre est remontée à la surface. Nous avons aussi des assurances qui couvrent tous nos membres en cas d’accident. » Ils se disent aussi ouverts à l’instauration de périodes précises de pêche à l’aimant dans l’année, pour éviter de perturber la faune en phase de reproduction et de nidification.

Le 8 juillet, l’association a été reçue par la préfecture de l’Essonne à ce sujet. « Dès la prochaine rentrée, une nouvelle réunion est prévue, notamment sur la mise en place de chantiers de nettoyage de rivières, balisés et programmés, et qui se feraient avec l’autorisation du service des voies navigables de France, des gestionnaires de syndicats de rivières et des responsables identifiés », indique la préfecture à 20 Minutes.

Une perspective loin de satisfaire les Métaleux Detector 91. « On a l’impression qu’ils veulent nous brider, raconte Christian Grenier. On interviendrait que quand et là où les autorités le souhaitent. Pas sûr que c’est à ce rythme qu’on parviendra à dépolluer les cours d’eau. »

* Dans le détail, les règles de la pêche à l’aimant sont identiques à celles encadrant la détection d’objets enfouis, explique la préfecture de l’Essonne.

  • Sur les terrains privés (forêts, terrains, puits, étangs…), l’autorisation du propriétaire est requise. Si l’objet de la pêche a pour but la recherche d’un objet intéressant l’Histoire, la Préhistoire, l’art ou l’archéologie, l’autorisation du préfet est obligatoire.
  • Pour les cours d’eau, lacs, rivières, fleuves, canaux, l’autorisation de l’État, propriétaire des biens sous-marins, est requise. Outre l’accord, cela implique également un engagement de responsabilité.