Hydrogène : La filière française a un plan bien en tête pour ne pas louper le train en marche

TRANSITION ENERGETIQUE Pour se déplacer, se chauffer, pour l’industrie… L’hydrogène pourrait avoir une place de choix dans la transition écologique. Les acteurs français qui y travaillent déjà publient ce jeudi un plan pour que la France soit dans le peloton de tête

Fabrice Pouliquen

— 

Une station à hydrogène, ici à l'aéroport d'Orly, à Paris.
Une station à hydrogène, ici à l'aéroport d'Orly, à Paris. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • L’hydrogène suscite une effervescence croissante dans le monde, vu comme une piste sérieuse pour réussir la transition énergétique.
  • Ce gaz, que l’on peut produire à partir d’énergies renouvelables et stocker dans la durée, permet de se déplacer, de se chauffer, et peut servir à bien d’autres applications encore dans l’industrie.
  • A l’horizon 2030, la France pourrait produire 700.000 tonnes d’hydrogène vert, estime l’Afhypac, l’association qui fédère les acteurs de la filière et présente ce jeudi sa vision pour y arriver. La condition ? Que l’Etat apporte son soutien.

​« Si on loupe le train, d’autres le prendront et rafleront la mise ». La mise en garde est de Philippe Boucly, président de l’ Afhypac. L’association, qui fédère 190 acteurs de la filière hydrogène [grands groupes, PME, collectivités…], publie ce jeudi ses propositions pour un plan national « ambitieux et cohérent » visant à développer cette énergie potentiellement décarbonée. Voilà le train à ne pas louper dont parle Philippe Boucly.

Les perspectives sont grandes notamment dans les transports, l’hydrogène étant l’autre façon de faire de la mobilité électrique. L’énergie n’est plus contenue dans une batterie mais stockée sous forme de gaz : l’hydrogène, compressé dans un réservoir. Ce gaz, énergie chimique, est ensuite retransformé en électricité grâce à une pile à combustible embarquée dans la voiture. Ça marche aussi pour les camions, les trains, les bateaux…

Une piste pour la mobilité, mais aussi l’industrie, le bâtiment…

Les avantages ? La perspective, déjà, de pouvoir parcourir de longues distances avec un véhicule électrique, puisque le stockage de l’hydrogène prendra toujours moins de place que des batteries, et le plein se fait en quelques minutes.

La perspective, ensuite, de décarboner nos transports en produisant cet hydrogène à partir d’énergies renouvelables [solaire, éolien...]. Le procédé est connu, c’est l’ électrolyse de l’eau : on utilise l’électricité – dans l’idéal, donc, issue de sources renouvelables – pour décomposer l’eau (H2O) en oxygène (0) et en hydrogène (H2). Mais cette technique est encore très marginale, l’hydrogène étant aujourd’hui produit à travers le monde à 95 % à partir de vaporeformage. Ce dernier consiste à extraire l’hydrogène de ressources fossiles (gaz naturel, pétrole, charbon) mais rejette des gaz à effet de serre.

L’hydrogène vert peut aussi rendre des services dans d’autres secteurs. Il pourrait par exemple être introduit dans le réseau de transport et de distribution du gaz naturel et contribuer à décarboner un peu plus encore le chauffage et l’alimentation en électricité de nos bâtiments. Même chose pour l’industrie : « L’hydrogène constitue une option pour décarboner les procédés difficiles à électrifier directement […] et a le potentiel pour constituer en 2050 près de 10 % de l’énergie dans l’industrie », pointe l’Afhypac. Enfin, l’hydrogène offre la possibilité de stocker durablement l’électricité dans des cavités souterraines, comme c’est le cas actuellement pour le gaz naturel. Cet atout est loin d’être négligeable pour les énergies renouvelables, qu’on dit « intermittentes ». En clair, elles subissent un fort effet de saisonnalité, produisant peu dans certaines conditions météorologiques et plus que nécessaire dans d’autres. C’est ce surplus que permettrait de stocker l’hydrogène.

L’Union européenne vient de fixer sa feuille de route…

Ces potentialités mises bout à bout font que « plusieurs pays mettent aujourd’hui en place des feuilles de route ambitieuses sur l’hydrogène », assure Philippe Boucly. Il cite la Chine, « qui met plusieurs milliards de dollars sur la table », le Japon, « qui ambitionne de devenir la première société de l’hydrogène du monde », la Corée du Sud. L’Union européenne, quant à elle, a présenté le 8 juillet dernier « sa stratégie hydrogène ». « Elle fixe pour objectif que l’hydrogène occupe, à l’horizon 2050, une part de 14 % dans la consommation finale d’énergie », précise le président de l’Afhypac.

La France ne se contente pas de rester sur le bord de la touche. Philippe Boucly nous place même dans « le peloton de tête pour tout ce qui est de la recherche » sur l’hydrogène. Plusieurs collectivités ont déjà passé commandes de bus et autres véhicules à hydrogène. Le gouvernement n’est pas en reste. L’hydrogène figure parmi les dix filières d’innovations prioritaires retenues dans le « Pacte productif » qu’il voulait lancer avant la crise du Covid-19, et qui sera en partie repris dans le  plan de relance. Et début juin, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, et Elisabeth Borne, alors à la Transition écologique, fixaient dans leur plan pour l’aéronautique  l’objectif de voler à l’hydrogène en 2035.

Viser 700.000 tonnes d’hydrogène vert ou bas carbone en 2030

Sur l’avion à hydrogène, Philippe Boucly a encore quelques doutes*. En revanche, l’Afhypac a un plan bien en tête pour développer les solutions hydrogènes en France. L’association trace une trajectoire qui permettrait d’arriver à une production d’environ 700.000 tonnes d’hydrogène renouvelables ou bas carbone produites par an à l’horizon 2030. Elles seraient essentiellement produites à partir de l’électrolyse de l’eau, mais l’Afhypac garde aussi la porte ouverte à d’autres moyens de production en cours de développement, comme la production d’hydrogène à partir de biomasse, ou encore le vaporeformage associé au captage et au conditionnement du C02 rejeté lors de ce procédé [on parle alors d’hydrogène bas carbone].

Sur ces 700.000 tonnes, environ la moitié serait utilisée par l’industrie. L’autre irait à la mobilité, l’Afhypac prévoyant, en 2030, 300.000 véhicules utilitaires légers et taxis fonctionnant à l’hydrogène, 5.000 poids lourds [en comprenant les bus à hydrogène], 250 trains et 1.000 bateaux.

Cette trajectoire permettrait de réduire les émissions de 4 millions de tonnes de CO2 pour la seule année 2030, et d’éviter plus de 20 millions de tonnes de CO2 cumulées sur la décennie 2020-2030, assure l’Afhypac. Elle permettrait aussi, toujours selon l’association, de générer entre 120.000 et 250.000 emplois directs et indirects en France, soit sous la forme de création d’emplois nets, soit sous la forme de requalification d’emplois existants à plus haute technicité.

Un soutien fort demandé à l’Etat

On en revient alors à la mise en garde initiale de Philippe Boucly. « Sans soutien de l’État, ces objectifs ne pourront pas être atteints », martèle-t-il. La filière hydrogène française estime à 24 milliards d’euros la somme à investir pour les acteurs de l’industrie et de la recherche d’ici à 2030, notamment pour le déploiement en France d’électrolyseurs pour atteindre 7 gigawatts de puissance installée. Dans ce contexte, l’État doit envoyer un signal fort, estime l’Afhypac. Dans son plan national, la filière française hydrogène adresse douze recommandations à son égard. De l’instauration de subventions à l’achat de véhicules à la mise en place d’une gouvernance pour structurer le déploiement de l’hydrogène en France, en passant par l’établissement sans délai d’un mécanisme de soutien à la production d’hydrogène renouvelable ou bas carbone.

Pour l’instant, Philippe Boucly dit encore manquer de visibilité. « A ce stade, on ne sait pas si le gouvernement va présenter un plan hydrogène séparé du plan de relance, ni quand ces plans seront annoncés, commence-t-il. Est-ce dans les prochains jours ou à la rentrée ? » L’autre inconnue concerne le plan de relance européen de 750 milliards d'euros adopté mardi au petit matin. « Sans doute que ce plan prévoit des fonds à allouer à la filière hydrogène, mais nous n’avons pas de précisions à ce stade », ajoute le président de l’Afhypac.

* Pour ce qui est de l’avion à hydrogène évoqué dans le plan de relance français pour l’aéronautique, Philippe Boucly dit la piste possible pour les petits avions. En revanche, le président de l’Afhypac émet quelques doutes pour que cela devienne un jour une réalité pour les moyens courriers. Il envisage plus que ces avions puissent un jour embarquer de l’hydrogène associé à d’autres carburants.