Arrêt de Fessenheim : Fermée en 1985, la centrale nucléaire de Brennilis refuse de disparaître

NUCLEAIRE Dans les monts d’Arrée, en plein cœur de la Bretagne, le site géré par EDF est en cours de démantèlement. Le scénario le plus optimiste offre une fin de chantier en 2039

Camille Allain

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Nous avons pénétré au coeur de la centrale nucléaire fantôme de Brennilis — 20 Minutes
  • Alors que le deuxième réacteur de Fessenheim vient de s’arrêter, EDF promet un démantèlement en vingt ans.
  • A Brennilis, dans le Finistère, certains n’y croient pas. Ici, la centrale a fermé en 1985 et ne sera pas complètement démantelée avant 2039.
  • EDF attend le feu vert du gouvernement pour démanteler l’enceinte réacteur de ce site nucléaire pas comme les autres.

« Les mulettes perlières, on ne les trouve plus que dans l’Ellez. Elles ne vivent que dans une eau très pure ». Au moment de franchir le petit cours d’eau qui traverse le site nucléaire, le directeur de la centrale de Brennilis ( Finistère) ne peut s’empêcher d’évoquer la présence de ces moules d’eau douce, qui apprécient les eaux claires et non polluées. Sous le pont, des truites remontent le courant de la petite rivière qui prend sa source dans les Monts d’Arrée. Une preuve de la « propreté » du site géré par EDF selon son directeur Jean Cucciniello. Encerclée par une végétation luxuriante, la centrale fait pourtant tache dans les somptueux paysages sauvages des monts d’Arrée. Le gris de son enceinte réacteur disparaîtra-t-il un jour ? C’est ce qu’aime à promettre EDF. Et ce que redoutent certains opposants.

Fermée depuis 1985, la centrale nucléaire de Brennilis n’est pas la plus connue du parc français. Et pour cause. Ce prototype et son réacteur à eau lourde refroidi au gaz carbonique n’ont jamais réellement donné satisfaction pendant les 18 ans où ils ont été exploités. Abandonné, le site d’une puissance de 70 megawatts ne fait pas le poids face aux 900 MW des réacteurs aujourd’hui en activité. A l’arrêt depuis trente-cinq ans, la centrale fut la première à engager son chantier de démantèlement dans les années 1990. A Fessenheim, où le deuxième réacteur s’est arrêté il y a quelques jours, EDF espère un démantèlement complet en vingt ans. Une promesse qui fait sourire les opposants au nucléaire. Dans le Finistère, le scénario le plus optimiste prévoit un chantier de démantèlement complet de 17 ans, à compter du lancement des travaux, prévus au mieux pour 2022, soit un achèvement en 2039. « Qu’on ne me dise pas que l’énergie nucléaire coûte moins cher. Ce chantier montre combien c’est irrationnel. »

« Le démantèlement de Brennilis, je ne le verrai pas de mon vivant »

Bernadette Lallouet aura bientôt 70 ans. La présidente de l’association Vivre dans les monts d’Arrée, militante antinucléaire, est pourtant catégorique. « Le démantèlement de Brennilis, je ne le verrai pas de mon vivant. Ils disent qu’ils ont enlevé 90 % des produits radioactifs. Mais les 10 % qui restent sont les plus dangereux », estime celle qui habite une modeste maison de pierres, à quelques kilomètres du site nucléaire. Directeur de la centrale fantôme, Jean Cucciniello est plus optimiste. « On avait prévu 10 ans de travaux. Mais je n’ai pas peur d’annoncer qu’on en aura pour 17 ans. Ce chantier n’a jamais été réalisé ailleurs dans le monde. Nous savons que nous sommes observés, mais on ne va pas nous reprocher d’être prudents ».

Bernadette Lallouet est la présidente de l'association Vivre dans les Monts d'Arrée. Elle est militante anti nucléaire.
Bernadette Lallouet est la présidente de l'association Vivre dans les Monts d'Arrée. Elle est militante anti nucléaire. - C. Allain / 20 Minutes

Depuis sa nomination il y a cinq ans, l’ingénieur devenu directeur a vu la déconstruction bien avancer. L’ancienne station de traitements des effluents a disparu et les échangeurs de chaleur ont été enlevés de l’enceinte réacteur. Depuis plusieurs mois et en attendant le décret du gouvernement et le feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire, une quinzaine de salariés d’EDF et une soixantaine de prestataires travaillent au quotidien aux abords du site fermé. « Nous préparons le démantèlement du bloc réacteur », explique le directeur du site, schéma à l’appui. A l’intérieur du dôme de béton, des robots seront chargés d’intervenir dans la « zone rouge » pour découper la cuve de métal radioactive et la conditionner dans d’épais conteneurs. La matière sera ensuite acheminée vers les sites de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), dans l’Aube.

« Il n’y a aucun risque pour les habitants et l’environnement »

C’est justement cette phase qui inquiète les opposants. « Cette centrale, c’est une verrue dans un paysage magnifique. Mais maintenant qu’elle est là, qu’on la laisse. C’est moins dangereux qu’on ne la remue pas. Là, on va sortir des déchets hautement radioactifs et on va leur faire traverser la France ? C’est insensé », s’agace Bernadette Lallouet. Là encore, Jean Cucciniello se montre rassurant. « Il n’y a aucun risque pour les habitants et l’environnement. Tout est contrôlé. La gestion du risque, elle est pour nos salariés », assure le directeur.

Les risques pour les salariés, Michel Marzin les connaît. Du haut de ses 83 ans, cet ancien technicien de la centrale a passé 28 ans à Brennilis. Il est l’un des seuls à témoigner aujourd’hui. « La moitié des gars de mon équipe sont morts avant 65 ans », dénonce le Finistérien. Aujourd’hui, ce militant « ne croit plus EDF ». « On nous a dit que ce serait terminé en 2000, puis en 2010. Mais plus on va vite, plus on prend le risque de faire une erreur, de polluer. Le retour à l’herbe, je n’y crois pas. L’herbe ne sera plus verte, elle sera grise ». Large de 19 mètres, l’enceinte réacteur qui doit être démontée est située au-dessus d’une nappe phréatique. L’ancien salarié du site craint que des fuites aient pu souiller le sous-sol. « On en a eu des fuites à colmater, ça faisait des bulles », se souvient Michel Marzin. Du côté d’EDF, on se veut rassurant, montrant les « 4.000 mesures par an » menées dans l’air et dans l’eau depuis des années.

Le village se meurt, la centrale reste

Mais dans le coin, ils ne sont pas si nombreux à s’inquiéter de cette potentielle radioactivité. Pour bon nombre d’habitants, la centrale fut avant tout perçue comme une source de richesse dans cette région peu peuplée où l'emploi est rare. « J’ai pleuré quand ils ont démonté certaines parties de la centrale », témoigne Sylvie. Cette sous-traitante qui travaille à Brennilis depuis des dizaines d’années fait partie de ceux qui l’ont connue en activité.

« La centrale nous a apporté du travail, des habitants. A un moment, on était 1.200 à habiter ici ». Aujourd’hui, le bourg se meurt et n’abrite plus que 400 âmes. Au fil des décès et des départs, les maisons du village se vident mais ne se vendent pas. La centrale, elle, est toujours là.