Le confinement a-t-il convaincu les Français de se mettre au télétravail sur la durée ?

MOBILITE Le confinement a amené des nouveaux profils d’actifs à expérimenter le télétravail, qu’une majorité dit vouloir poursuivre au moins une fois par mois, indique l’Ademe, qui va jusqu’à estimer les gains d’émissions de C02 associés dans une étude parue ce jeudi

Fabrice Pouliquen

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Un salarié travaille depuis chez lui, à Saint-Herblain, près de Nantes, le 27 avril 2020, en plein confinement.
Un salarié travaille depuis chez lui, à Saint-Herblain, près de Nantes, le 27 avril 2020, en plein confinement. — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • Aux 17 % de télétravailleurs habituels au sein de la population active française se sont ajoutés 24 % de primo-télétravailleurs pendant le confinement, indique l’Ademe dans une étude publiée ce jeudi.
  • Ils n’ont pas toujours été tous emballés par l’expérience, mais disent tout de même à 76 % vouloir désormais télétravailler au moins une fois par mois. Voire plus.
  • Si c’est effectivement le cas, l’Ademe estime alors que la réduction des déplacements en France pourrait être de l’ordre 2,4 %, soit 3,3 millions de déplacements évités par semaine, pour un gain de l’ordre de 3.200 tonnes de CO2 par semaine.

Un cadre de travail plus calme, pas de temps passé dans les transports, des horaires plus souples… Les Français se sont-ils laissés convaincre par le télétravail lors de cette période inédite de confinement, où il s’est imposé à bon nombre d’entre eux, subitement et pendant près de deux mois ?

C’est la question que s’est posée l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) dans une étude menée du 30 avril au 13 mars, et dont les résultats ont été présentés ce jeudi.

Le confinement a amené de nouveaux profils au télétravail

En tout, 4.000 questionnaires auto-administrés ont été envoyés à des Français actifs, et l’Ademe a recueilli 3.990 réponses. Premier enseignement : « 41 % des actifs ont été concernés par le télétravail pendant le confinement, note Jérémie Almosni, chef du service "transports et mobilité" à l’Ademe. Aux 17 % de télétravailleurs habituels au sein de la population active française se sont ajoutés 24 % de primo-télétravailleurs. »

Jérémie Almosni rappelle déjà le profil type du télétravailleur habituel. « Les cadres et professions intellectuelles y sont surreprésentés, de même que les habitants des zones urbaines denses, décrit-il. On trouve également plus souvent des couples avec enfants », liste-t-il.

Le confinement a amené de nouveaux profils d’actifs au télétravail. C’est déjà une question de genre. « 54 % des primo-télétravailleurs sont des femmes, contre seulement 42 % des télétravailleurs habituels, indique Jérémie Almosni. La moitié aussi sont des professions intermédiaires et employés, alors que ces catégories professionnelles étaient jusque-là peu concernées par le télétravail. Les sondés citaient notamment comme frein jusqu’alors le manque de confiance de la part de leurs employeurs. »

Enfin, pour ce qui est de la répartition géographique, les primo-télétravailleurs sont situés majoritairement dans des zones urbaines moyennes. Les zones rurales, en revanche, sont toujours sous-représentées.

76 % des primo-télétravailleurs se disent prêts à poursuivre l’expérience

Voilà pour les profils. La question qui suit est de savoir si tout le monde a aimé travailler depuis son domicile. La réponse est globalement « oui », souligne l’Ademe. « Les télétravailleurs habituels sont 71 % à déclarer vouloir non seulement poursuivre la démarche, mais aussi renforcer les quotas de jours télétravaillés, indique Jérémie Almosni. Parmi les motifs avancés, ils citent en premier la réduction de stress, mais aussi les gains de productivité. »

Le niveau de satisfaction globale est plus mitigé chez les primo-télétravailleurs, puisque 50 % évoquent des relations professionnelles et une ergonomie du lieu de travail dégradées par rapport à ce qu’ils connaissent dans leurs entreprises. « 40 % tout de même citent des avantages au télétravail, tempère Jérémie Almosni. L’argument qui arrive en premier est celui de l’équilibre vie professionnelle – vie familiale. Ces primo-télétravailleurs citent notamment le temps économisés sur les trajets domicile-travail. »

Au final, 76 % des primo-télétravailleurs disent vouloir désormais travailler en dehors des bureaux de leur entreprise au moins une fois par mois. « 56 % seraient même prêts à le faire un jour par semaine, et 33 % plus encore », complète Jérémie Almosni.

Baisse des déplacements et des kilomètres parcourus

L’Ademe a alors cherché l’impact que pourrait avoir ce désir de davantage télétravailler sur les mobilités du quotidien et, par extension, sur les émissions de gaz à effet de serre. Pour se faire, l’étude a sondé les habitudes de déplacement de ceux qui télétravaillaient déjà avant le confinement. Elle en conclut que le télétravail permet de réduire drastiquement les déplacements. « On passe de 6 déplacements quotidiens un jour de travail à 1,8 un jour de télétravail », détaille Jérémie Almosni. Les distances parcourues suivent la même courbe. On passe de 9 km un jour de travail à 5,5 km, un jour de télétravail.

Reste à se projeter sur l’avenir. Attention, accrochez-vous. « Puisque parmi les 24 % de primo-télétravailleurs, 76 % disent vouloir poursuivre le télétravail au moins une fois par mois, nous identifions du coup 18 % de nouveaux actifs disant vouloir poursuivre le télétravail, commence le chef du service "transports et mobilité" de l’Ademe. Nous avons observé, chez eux, une réduction d’environ quatre déplacements par semaine lorsqu’elle comprend un jour télétravaillé, ce qui correspond à une cinquantaine de kilomètres en moins effectués. »

L’Ademe a ensuite fait une moyenne pondérée des réponses des primo-télétravailleurs sur la fréquence à laquelle ils souhaitaient à l’avenir télétravailler. Entre ceux qui ont répondu au moins une fois par mois, une fois par semaine ou plus encore. « Cela donne une moyenne de 1,15 jour télétravaillé par semaine », dit Jérôme Almosni. En partant sur cette base, l’Ademe estime alors que la réduction des déplacements en France serait de l’ordre de 2,4 %, soit 3,3 millions de déplacements évités par semaine.

L’agence a ensuite corrélé cette baisse des déplacements avec les données de l’enquête nationale sur les déplacements domicile-travail de 2008, selon laquelle 56 % des actifs sont responsables de ces déplacements et deux-tiers de ceux-ci se font en voiture.

Gain total estimé de l’opération : 3.200 tonnes de CO2 par semaine. « Soit tout de même une baisse de 1,3 % des émissions de gaz à effet de serre annuelles causées par la voiture », chiffre Jérémie Almosni.

Des potentiels effets rebond néfastes

La baisse d’émissions de CO2 pourrait même être plus importante « sachant que les primo-télétravailleurs sont majoritairement des autosolistes », reprend Jérémie Almosni. 60 % disaient ainsi se rendre à leur travail en voiture, soit plus que le pourcentage pris en compte par l’Ademe dans son calcul.

Mais cette baisse pourrait aussi être plus faible que prévu. Jérémie Almosni n’écarte pas, en tout cas, de potentiels effets négatifs accompagnant la progression du télétravail en France. « La moitié des primo-télétravailleurs sondés disent exprimer le souhait et être en capacité de s’éloigner de leur lieu de travail pour gagner en confort de vie », illustre-t-il. Souvent alors, l’idée est de fuir les grandes villes pour les zones urbaines moyennement denses, voire les zones rurales. Là où l’offre de transports en commun est moins fournie et les habitants davantage motorisés. Le risque, alors, est certes de gagner des télétravailleurs… mais qui se déplacent plus souvent qu’avant en voiture.