38° C… Un nouveau record de chaleur en Sibérie qui allonge une liste de signaux inquiétants

CHALEUR Il a fait 38 °C samedi à Verkhoïansk, en Sibérie orientale. Du jamais-vu en juin dans cette station météo connue pour être la plus froide de l’hémisphère Nord. Le résultat d’un phénomène météorologique conjoncturel, mais qui s’inscrit dans un climat inquiétant

Fabrice Pouliquen

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Vue satellitaire de l'Arctique
Vue satellitaire de l'Arctique — HO / NASA/AMSRE-E / AFP
  • Le mercure est monté jusqu’à 38 °C à Verkhoïansk, samedi. Un record pour cette petite ville de l’est de la Sibérie, plus connue pour ses records de température froide.
  • Cette vague de chaleur s’explique par l’installation dans cette région « d’un dôme d’anticyclones très puissants, avec beaucoup d’airs chauds en altitude et dans les basses couches », explique François Jobard, prévisionniste à Météo-France.
  • Mais ce phénomène météorologique s’inscrit dans une tendance de fond inquiétante. Celle d’un réchauffement climatique de plus en plus visible au-delà du Cercle polaire, et qui s’est déjà traduit par des températures très douces depuis le début de l’année.

Verkhoïansk, petite ville de 1.000 habitants de Sibérie orientale, légèrement au-dessus du Cercle polaire arctique et à 4.600 km au nord-est de Moscou, est plus connue, habituellement, pour ses températures extrêmement basses l’hiver. « C’est l’une des stations les plus froides de l’hémisphère Nord », rappelle François Jobard, prévisionniste à Météo-France. Jusqu’à -67,8 °C en février 1892. « Un record pour l’hémisphère Nord », reprend le météorologiste. Et jusqu’à -57 °C en janvier dernier.

Samedi, Verkhoïansk s’est illustrée dans un tout autre registre, avec un mercure qui a grimpé jusqu’à 38 °C. De quoi décrocher quelques nouvelles lignes au Guinness des records. Le record, déjà, de la plus forte température jamais enregistrée au-dessus du Cercle polaire. Celui, aussi, de la plus grande amplitude entre sa température la plus froide jamais enregistrée (le -67,8 °C de février 1892) et la plus chaude (celle, donc, de samedi dernier). « Entre les deux, il y a un écart de 105,8 °C, poursuit François Jobard. C’est du jamais-vu à l’échelle du globe. »

Un record pulvérisé de 4 °C, « c’est considérable »

 Verkhoïansk est habitué aux grands écarts avec son climat hypercontinental, marqué par des hivers très froids et des étés relativement chauds. « La moyenne des températures minimales de janvier, le mois le plus froid de l’année, est de -48°C, rappelle François Jobard. Et l’été, la moyenne des températures est proche des 20 °C. Typiquement, fin juin, à Verkhoïansk, on est autour des 21 °C. »

Il y a toutefois un gouffre entre la moyenne saisonnière et les températures relevées samedi dernier. C’est rare, mais ce n’est pas la première fois que le mercure grimpe si haut dans ce coin de Sibérie. « Le record précédent était de 37,3 °C, une température atteinte le 25 juillet 1988 », reprend le météorologue. Une période un peu plus normale pour un tel record, « le pic saisonnier étant plutôt atteint en juillet dans cette région ».

C’est aussi ça qui surprend dans le 38 °C relevé samedi : cette forte température est atteinte tôt dans l’année. Le précédent record pour un mois de juin, à Verkhoïansk, était de 34 °C. « L’avoir pulvérisé de 4 °C samedi, c’est considérable », commente François Jobard.

« Un dôme d’air chaud » bloqué sur la région

Comment l’expliquer ? D’abord par un phénomène météorologique. Depuis plusieurs jours et très certainement pour ceux à venir encore, une zone de hautes pressions s’est installée sur cette partie de la Sibérie pour ne plus en bouger. François Jobard parle d’un « dôme d’air chaud » constitué « d’anticyclones très puissants, avec beaucoup d’airs chauds en altitude et dans les basses couches ».

Cette situation correspond à un anticyclone typique des canicules que l’on observe plus fréquemment à nos latitudes. La Sibérie orientale n’est d’ailleurs pas la seule région à être traversée par un dôme d’air chaud en ce moment. François Jobard en observe deux autres à l’échelle du globe. « L’un est actuellement sur la Scandinavie et l’Europe et devrait se traduire par un temps très chaud cette semaine, notamment en France, détaille-t-il. Un autre stationne sur le nord du Canada, avec là encore des températures élevées relevées. » Parallèlement à ces vagues de chaleur, le prévisionniste de Météo-France note des « pôles beaucoup plus frais, liés à des dépressions ». « On en retrouve actuellement sur une autre partie de la Sibérie, occidentale cette fois-ci, mais aussi en Alaska ou encore au beau milieu de l’Atlantique. »

Voilà pour le phénomène conjoncturel. François Jobard ajoute un fond de réchauffement climatique qui n’est pas sans aggraver la situation. « Des anticyclones bloquants de ce type, il y en a toujours eu par le passé ; ce qui change aujourd’hui est la masse d’air qu’ils charrient, qui est plus chaude qu’auparavant. »

Déjà six mois particulièrement doux

C’est tout le problème, alors, pour Gerhard Krinner. Le directeur de recherche au Laboratoire de Glaciologie et de géophysique de l’environnement à Grenoble (CNRS) voit dans ces nombreux records de chaleurs tombés ces dernières années, un peu partout dans le monde, « un signe clair du réchauffement climatique ». « Ce dôme d’air chaud en Sibérie n’est pas un phénomène météorologique totalement isolé, indique-t-il. Il fait suite à une période de six mois au cours de laquelle les températures ont été excessivement douces dans la région. » « L’hiver 2019-2020 a été le plus chaud en Sibérie depuis le début des relevés, il y a cent trente ans, avec des températures moyennes jusqu’à 6 °C au-dessus des normales saisonnières », rappelait début juin à l’AFP Marina Makarova, météorologue en chef de Guidrometsentr, l’agence météo russe. « Le printemps est aussi arrivé nettement plus tôt, en avril, avec des températures dépassant facilement (parfois) les 30 °C », poursuivait-elle.

Inquiétant ? « Cohérent en tout cas avec les modèles de réchauffement climatique décrits par les chercheurs depuis quarante ans, rétorque Gerhard Krinner. Non seulement la probabilité de récurrence de ce genre d’événements extrêmes augmente avec le réchauffement climatique, mais on sait l’Arctique particulièrement exposé, explique-t-il. Dans ces hautes latitudes nord, le réchauffement climatique est deux fois plus important que la moyenne globale. » Plusieurs mécanismes l’expliquent, dont celui de la rétroaction de l’albedo. « Dans cette région, il y a beaucoup de neige, blanche donc, qui a pour effet de réfléchir la chaleur, explique Gerhard Krinner. Avec la hausse des températures, celle-ci a tendance à fondre et laisse place à des zones plus sombres, que ce soit l’océan ou de la végétation sur les parties continentales qui bordent l’Arctique. Ces zones plus sombres interceptent davantage le rayonnement solaire et se réchauffent ainsi plus facilement. »

Des feux de forêt qui se multiplient en Sibérie

Cette tendance de fond, qu’aggravent encore des phénomènes météorologiques conjoncturels, n’est pas sans conséquence dans cette région du globe. L’une d’elles est la propagation des feux de forêt. Au total, de janvier à mi-mai, les flammes ont ravagé 4,8 millions d’hectares en Sibérie, dont 1,1 million de forêts boréales, selon une étude publiée début juin par l’antenne russe de l’ONG Greenpeace.

Gerhard Krinner ajoute les feux de tourbe dans la région arctique. « Dans le nord de la Sibérie, au-delà de la limite des forêts, vous avez la toundra, une vaste zone de végétations plus rases, explique-t-il. On y trouve notamment beaucoup de tourbières, de la matière organique très sèche qui peut brûler lentement même sous la surface. C’est-à-dire recouverte de neiges ou de végétation. » Lorsque la neige et la glace disparaissent peu à peu au printemps, ces feux peuvent reprendre de la vigueur.

Plus au nord, la crainte des « feux zombies »

Les chercheurs de Copernicus, le service européen de surveillance de l’atmosphère, qualifient ces feux de toundra de « feux zombies » et en font l’une des craintes sévères qui planent sur l’Arctique cet été encore. Le 27 mai dernier, ils s’étaient inquiétés d’anomalies de températures dans les régions arctiques, repérées lors d’observations satellites, et qui pourraient s’expliquer par la réactivation de feux qui auraient subsisté sous la surface depuis les incendies sans précédent de l’été 2019. Une hypothèse qu’il reste encore à vérifier sur le terrain. Si elle se confirmait, la crainte serait alors d’avoir un nouvel été dramatique dans la région.