Biodiversité : Voleur de poules ou allié précieux, et si on lâchait la grappe au renard ?

ANIMAUX On ne le consomme pas, pour autant, le renard roux est l’espèce carnivore la plus abondamment prélevée en France. Et pour cause, l’animal n’arrive pas à se défaire de son étiquette de nuisible. Et si c’était en passe de changer ?

Fabrice Pouliquen

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Renard intrigué par l'objectif
Renard intrigué par l'objectif — Libre de droit
  • Depuis 1988 et la première constitution de la liste des espèces nuisibles en France, le renard a cette étiquette qui lui colle à la peau. Loin d’être un cadeau. A ce titre, il peut être chassé plus de dix mois sur douze, piégé toute l’année, ou encore être déterré.
  • Combien sont abattus chaque année en France ? C’est flou. Au moins 600.000, disent les associations de protection de la faune sauvage. Un acharnement qui n’a plus rien de justifié, clament-elles.
  • Au contraire, plusieurs voix s’élèvent pour prendre en considération les services que peut rendre le canidé. A l’agriculture, mais aussi dans la lutte contre certaines maladies.

La question est de savoir s’il faut valider l’arrêté préfectoral permettant le prélèvement [autrement dit l’abattage] de 1.430 renards roux entre mi-juillet et décembre en Seine-Maritime, et autorisant 304 opérations de tirs de nuit, lorsqu’on a le plus de chances de croiser un renard. Sur son site Internet, la préfecture laisse jusqu’à ce vendredi pour émettre vos avis, qui feront ensuite l’objet d’une synthèse en ligne.

​L’Aves, association de protection de la faune sauvage, vous invite à le faire. « Depuis 2012, toute autorité qui veut prendre une décision qui a un impact sur l’environnement doit la mettre en consultation publique, rappelle Christopher Coret, son président. C’est le cas des abattages ponctuels de renards, et encore plus lorsqu’il s’agit de procéder à des tirs de nuit, pratique interdite en temps normal. »

Mais Christopher Coret comme Marc Giraud, porte-parole de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) , préfère prévenir. Les avis émis pèseront peu dans la balance, même s’ils sont majoritairement contre. « Bien souvent, l’arrêté est adopté sans qu’une virgule soit modifiée, regrette le premier. C’était déjà le cas en février, en Seine-Maritime, sur un arrêté similaire. » « Les préfets retiennent bien plus l’avis des commissions départementales de la gestion de la faune sauvage, où les chasseurs sont largement dominants », ajoute le deuxième.

« Nuisible », une étiquette qui lui colle à la peau

La suite est plus ou moins connue. Les deux associations attaqueront en justice l’arrêté. « Il nous arrive de gagner, indique Christopher Coret, mais lorsque le dossier n’est pas traité en urgence la décision de justice tombe souvent une fois les renards déjà abattus. » Surtout, rien ne change pour le renard et la perception qu’on en a en France. L’animal ne parvient pas à se défaire de cette étiquette de « nuisible ». Ou « espèce susceptible d’occasionner des dégâts », comme il convient de dire aujourd’hui. Cette liste, révisée tous les trois ans par l’État, regroupe les espèces qui peuvent porter atteinte aux habitats ainsi qu’à la faune et la flore sauvage, qui engendrent des pertes importantes dans les cultures, les élevages et pêcheries, ou qui mettent en danger la santé animale et/ou humaine.

A ce titre, le goupil peut être chassé plus de dix mois sur douze, piégé toute l’année, ou encore être déterré avec l’aide d’outils de terrassement et de chiens, une pratique récemment dénoncée par l'ONG One Voice dans une vidéo. Combien sont abattus chaque année en France ? C’est flou. « Au moins 600.000 et jusqu’à un million », évalue Marc Giraud. « Entre 150.000 et 200.000 », rétorque Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs. Quoi qu’il en soit, « au niveau national, le renard est l’espèce carnivore la plus abondamment prélevée, avec environ 0,9 renard prélevé par km² et par an depuis une vingtaine d’années », indique-t-on à l’ Office français de la biodiversité. Tout en précisant que, malgré tout, ses populations n’ont pas connu de baisse (ou de hausse) très importante au cours des deux dernières décennies.

Le motif sanitaire « ne tient plus »

Cela n’en reste pas moins un acharnement, peste Marc Giraud, « que plus rien ne justifie aujourd’hui ». Notamment sur le plan sanitaire. « A partir des années 1960, on a tué massivement le renard parce qu’il était porteur de la rage, commence-t-il. Mais la France a été déclarée indemne de cette maladie en 2001, selon l’Institut Pasteur. » Il reste l’échinococcose alvéolaire, une maladie grave véhiculée par un parasite qui s’attaque au foie et que le renard peut transmettre par ses excréments. Si elle est mieux détectée aujourd’hui, les traitements restent lourds et souvent à vie. « Toutefois, l’homme peut se contaminer auprès du renard comme du chien, ou encore en mangeant des baies contaminées, précise-t-on à l’OFB. Il est tout à fait clair que le fait de détruire des renards ne réduit pas le risque de contamination. »

Dans certains cas même, le fort appétit du renard pour les rongeurs pourrait s’avérer une aide précieuse pour lutter contre les infections véhiculées par les tiques, telles que la maladie de Lyme transmise par la bactérie Borrélia. C’est en tout cas à cette conclusion qu’aboutissait une étude publiée le 19 juillet 2017 sur le site de la Royal Society (lire l’encadré en bas de l'article).

Un allié précieux pour bon nombre d’agriculteurs

Les dégradations qu’ils causent à l’agriculture seraient tout aussi exagérées. « Là encore, on reste dans une vision très culturelle du renard, raconte Denis Richard Blackbourn, docteur en écoéthologie et en ethnozoologie, spécialiste du canidé. En milieu rural, on a longtemps perçu l’animal comme le grand rival qu’il fallait tirer pour protéger son poulailler. En réalité, les adultes ne s’attaquent aux grosses proies, comme les poules, que lorsqu’il s’agit de nourrir leurs petits. Sinon, c’est loin d’être leurs proies favorites. Et par ailleurs, ils ne chasseront que celles les plus facilement accessibles, et ce ne sont souvent pas celles des élevages avicoles. »

Thierry Chalmin, responsable de la commission faune sauvage à la FNSEA, premier syndicat agricole, nuance un peu. « L’animal reste un prédateur à surveiller de près dans les territoires où les élevages avicoles restent importants, commence-t-il. Mais les dégradations que les renards causent sont nettement inférieures à celles des sangliers. Et eux ne sont plus aujourd’hui dans la liste des nuisibles. »

Surtout, Thierry Chalmin invite à ne plus seulement voir le renard comme un voleur de poules, mais aussi comme un allié précieux pour bon nombre d’agriculteurs. On en revient à l’appétit de l’animal pour les petits rongeurs. « Ces derniers causent de gros dégâts dans nos cultures et nos prairies, raconte Thierry Chalmin. Une invasion de campagnols peut par exemple détruire complètement une prairie, à force d’y creuser des galeries et de retourner la terre. » L’administrateur de la FNSEA l’assure : le regard des agriculteurs change peu à peu sur le goupil. « Bon nombre sont aussi des chasseurs et, parmi ceux-ci, certains cessent tout simplement de tirer des renards », illustre-t-il.

Impossible terrain d’entente ?

Thierry Chalmin va plus loin, en appelant à réfléchir à deux fois avant de classer le renard dans les espèces nuisibles dans tout l’Hexagone lors de la prochaine réactualisation de la liste. Soit courant 2022. Le bout du tunnel pour les renards ? « Le problème, ce sont les chasseurs, estime Marc Giraud. Ils ne sont pas près de changer de regard. Déjà, ils mangent leurs cocottes d’élevage, lâchées dans la nature pour la chasse. Et puis, le renard classé comme nuisible, c’est la possibilité de sortir le fusil toute l’année. »

« Caricatural », fustige Willy Schraen, qui évoque la destruction de renards comme une mission dont s’acquittent les chasseurs à la demande de l’État, « lorsque l’animal est en surpopulation sur un territoire et fragilise les équilibres ». « De moins en moins de chasseurs tiennent d’ailleurs ce rôle, tant ils n’en peuvent plus d’être montrés du doigt », lance-t-il. Pour autant, Willy Schraen confirme les craintes de Marc Giraud : « Nous ne demanderons pas que le renard soit retiré de la liste des nuisibles, ce serait une mauvaise idée. » Il laisse toutefois la porte ouverte à l’idée d’une gestion adaptative, territoire par territoire. « Mais pour y parvenir, il faudrait parvenir à réunir tous les acteurs calmement autour d’une même table, avance-t-il. On en est loin aujourd’hui. »

Le renard, un allié dans la lutte contre la maladie de Lyme ?

Les rongeurs qui évoluent près du sol sont des proies faciles d’accès pour les acariens présents à l’état larvaire. Or, ces rongeurs sont souvent porteurs d’infections qu’ils transmettent alors à la tique, qui contaminera ensuite, potentiellement, d’autres animaux et ainsi de suite. La théorie de départ de cette étude publiée le 19 juillet 2017, sur le site de The Royal Society, était que, en réduisant le nombre de rongeurs hôtes d’infections véhiculées par les tiques, leurs prédateurs – dont le renard – pourraient participer à la diminution du risque de leur transmission à l’homme.
Pour la vérifier, les prédateurs ont observé vingt parcelles forestières d’un hectare aux Pays-Bas présentant des densités de prédateurs différentes, rapportait Sciences et Avenir. Résultat : plus le nombre de renards et de fouines était important, plus le nombre de tiques infectées était faible. La raison serait que les rongeurs sortent moins dans les territoires où les prédateurs sont en nombre et auraient donc moins de chances d’être mordus par des tiques.