Aux Alchimistes, on transforme les biodéchets en nouvel or noir des villes

RECYCLAGE La start-up collecte des déchets de cuisines et restes de table des restaurants, cantines et supermarchés qu’elle transforme en compost. Une filière appelée à se développer, ne serait-ce parce que la valorisation de nos biodéchets devient peu à peu obligatoire

Fabrice Pouliquen

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Alexandre Guilluy, président et cofondateur des Alchimistes (à droite) aux côté de Guillaume Morel, ingénieur agronome au sein de l'entreprise.
Alexandre Guilluy, président et cofondateur des Alchimistes (à droite) aux côté de Guillaume Morel, ingénieur agronome au sein de l'entreprise. — F.Pouliquen/20 Minutes
  • Les épluchures, le bout de viande laissé sur le côté de l’assiette, le marc de café, les invendus alimentaires, voire les bouquets restés sur les bras des fleuristes… Les déchets organiques pèsent lourd dans le poids total de nos ordures.
  • Et leur valorisation actuelle – le plus souvent l’incinération ou le stockage – est loin d’être idéale, indique Alexandre Guilluy, cofondateur des Alchimistes.
  • La start-up détourne une partie de ces déchets pour en faire du compost prêt à nourrir des plantes et enrichir des sols dégradés. D’autres acteurs sont sur cette niche. Mais on est encore loin de ce qu’on pourrait et devrait faire.

Des denrées alimentaires périmées, des fruits et légumes trop abîmés pour être donnés à des associations et les pelures d’orange de la machine à jus à disposition des clients… Telle était la collecte du jour, ce jeudi, au supermarché Franprix de la rue Réaumur, à Paris, pour les Alchimistes. Depuis un an, l’entreprise collecte les biodéchets d’une dizaine de magasins de l’enseigne dans la capitale. A raison de deux passages par semaine.

Direction ensuite une friche industrielle sur L’île-Saint-Denis, à une dizaine de kilomètres. C’est là que les Alchimistes réalisent leur tour de passe-passe : faire des déchets organiques en tout genre du compost. Comptez six à huit semaines de transformation, évalue Guillaume Morel, ingénieur agronome aux Alchimistes. Le temps de broyer et presser les biodéchets, les mélanger à des copeaux de bois et les plonger dans le composteur, où ils vont être lentement dégradés par des bactéries, puis laisser le tout reposer.

« On dépense plus d’énergie à brûler une peau de banane que cela n’en crée »

Il en ressort une poudre noire comme le jais, prête à nourrir des plantes et redonner vie à des sols dégradés. « La boucle est alors bouclée, dit Alexandre Guilluy, cofondateur et président des Alchimistes. Ce qui est né du sol finit par y revenir. »

Le nouvel or noir des villes ? La matière première est abondante en tout cas. « Nos déchets alimentaires – typiquement les épluchures ou les restes du repas – représentent 30 % des 260 kg d’ordures ménagères que génèrent les Français par an et par habitant, commence Chloé Mahé, ingénieure au service « mobilisation et valorisation des déchets » à l'Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). « Et ce n’est que pour les particuliers, reprend Alexandre Guilluy. Il faut y ajouter les déchets organiques produits par les professionnels. »

Le hic est que, dans l’immense majorité des cas, cette matière organique finit dans nos poubelles grises, mélangée à d’autres déchets. Poubelles grises qui prennent ensuite la direction soit de l’incinérateur, soit d’une installation de stockage de déchets non dangereux [nouveau terme pour dire décharge !]. C’est là tout le gâchis, explique Alexandre Guilluy. « Stocker ces biodéchets revient à ne rien en faire, et les brûler n’a pas plus d’intérêt, puisqu’ils sont majoritairement constitués d’eau, indique-t-il. On dépense plus d’énergie à brûler une peau de banane que cela n’en crée. »

700 tonnes de déchets qui font 150 à 200 tonnes de compost

Les Alchimistes en détournent alors une partie. Sept cents tonnes de déchets organiques sont traitées par an sur le seul site de L’Île-Saint-Denis, récupérées auprès de restaurants [notamment de la chaîne Cojean], de cantines, de supermarchés [des Biocoop, des Nouveaux Robinsons, des Franprix] et même de fleuristes. « Ils permettent de produire 150 à 200 tonnes de compost », précise Guillaume Morel. Une partie est utilisée quelques mètres plus loin, dans les serres horticoles du chantier d’insertion de l’association Halage. Une autre est vendue à des acteurs parisiens de l’agriculture urbaine, comme Topager pour ses fermes sur le toit. Mais depuis quelques semaines, les sacs de terreau des Alchimistes se retrouvent aussi en vente dans des supermarchés Franprix.

Voilà pour Paris. Mais les Alchimistes sont aussi présents à Lyon, Toulouse, Toulon, Marseille, Lille et La Réunion. « En attendant Nantes normalement avant la fin de l’année, annonce Alexandre Guilluy. Au total, ça fait 200 clients, à ce jour que des professionnels, entreprises privées ou collectivités. »

Les Alchimistes ne sont pas les seuls acteurs sur cette niche. Chloé Mahé compte entre vingt et trente autres entreprises qui se sont spécialisées dans la collecte et le compostage des biodéchets organiques en ville, souvent ceux des restaurants*, « sans compter les grands acteurs du monde de déchets qui montent aussi des filières compostages ».

Très loin de l’objectif 2024 de traiter 100 % de nos biodéchets

Il n’empêche, « on est encore très très loin de ce que l’on pourrait et ce que l’on devrait faire », estime Alexandre Guilluy. Depuis 2016, les professionnels publics et privés qui génèrent plus de 10 tonnes de déchets organiques par an ont l’obligation de les trier à la source en vue de les valoriser. Un cap rapidement atteint, à écouter François Alarcon, directeur stratégie et Innovation de Franprix. « Certains de nos magasins atteignent les 10 tonnes par an uniquement avec les pelures d’orange de leurs machines à jus », raconte-t-il.

Pourtant, les professionnels concernés sont très loin encore de trier et valoriser leurs biodéchets. « La loi n’est pas suffisamment connue, les entreprises n’ont pas toujours l’espace pour trier leurs biodéchets, et il y a encore trop peu d’offres de collectes des déchets organiques dans les territoires et celles-ci sont relativement onéreuses », explique Chloé Mahé. Et qu’en sera-t-il au 1er janvier 2024 ? A cette date, l’objectif que se sont fixé la France et l’Europe est de trier à la source et valoriser l’intégralité de nos déchets organiques, y compris ceux générés par les particuliers. « Seul 150 intercommunalités proposent aujourd’hui un service de collectes des biodéchets sur le millier existant », indique l’ingénieure de l’Ademe.

Une carte à jouer en ville pour la filière compostage

En clair : il va falloir accélérer. Tout ne repose pas sur le compostage pour trouver une porte de sortie. « L’autre grande voie de valorisation est la méthanisation, reprend l’ingénieure de l’Ademe. Le principe est de produire du méthane à partir de la fermentation des biodéchets, gaz qui permet ensuite de produire de l’électricité par cogénération. Le procédé génère de la chaleur qui peut être réinjectée dans des circuits de chauffage, mais aussi, en bout de chaîne, du digestat, un résidu de matières organiques qui, comme le compost, peut servir d’engrais. »

D’une pierre trois coups, autrement dit. « C’est le gros avantage de la méthanisation, reprend Chloé Mahé. Mais la filière est moins flexible que celle du compostage. Il lui faut par exemple des quantités relativement fixes de biodéchets d’une semaine à l’autre. » Le compostage a l’avantage de pouvoir être plus flexible et moins gourmand en place. « Nous n’occupons que 900m² à l’Ile-Saint-Denis pour traiter 700 tonnes par an, met en avant Guillaume Morel. Le tout avec peu de nuisances, puisque le compostage se fait en milieu fermé. »

Voilà pourquoi la filière a une belle carte à jouer en zone urbaine. Aux Alchimistes, en tout cas, on dit le terrain de jeu suffisamment grand pour s’épanouir. « Il y a non seulement quantité de biodéchets à collecter, mais l’un des grands enjeux de demain sera aussi de végétaliser les villes, rappelle Alexandre Guilluy. Ce à quoi peut aider notre compost. »

Bientôt une collecte à cheval à Stains

Les Alchimistes se préparent donc peu à peu à monter en puissance. Autour de Paris, un nouveau site des Alchimistes doit ouvrir à Chilly-Mazarin (Essonne) dans les prochaines semaines, et d’autres devraient suivre à Pantin et Stains (Seine-Saint-Denis). « L’idée est d’avoir dix kilomètres maximum entre les lieux de collecte des déchets et ceux de transformation, expose Alexandre Guilluy. Ce n’est qu’ainsi que notre activité est viable économiquement. » Sur la collecte aussi, les Alchimistes élargissent leur champ d’action, en s’ouvrant peu à peu aux biodéchets des particuliers. « Nous venons de lancer à Marseille un dispositif de bornes d’apports volontaires, dans des magasins partenaires, où les particuliers peuvent déposer leurs déchets organiques, reprend Alexandre Guilluy. Un même dispositif verra bientôt le jour en Ile-de-France. »

La start-up entend aller plus loin encore au Clos-Saint-Lazare, quartier sensible de la ville de Stains. A partir de septembre, les Alchimistes collecteront les biodéchets des habitants… à cheval.