Collecte citoyenne, amende, prévention… Comment gérer les masques et autres nouveaux déchets liés au Covid ?

POLLUTION Masques, gants, lingettes… Ce vendredi, la plateforme Cleanwalk.org lance une campagne de collectes bénévoles partout en France, ciblant les déchets « Covid ». D’autres solutions pour contrer ces nouvelles pollutions parties pour durer sont mises en avant

Fabrice Pouliquen

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Un masque chirurgical abandonné dans le caniveau le 18 mai dernier à Gacé dans l'Orne
Un masque chirurgical abandonné dans le caniveau le 18 mai dernier à Gacé dans l'Orne — RAPHAEL BLOCH/SIPA
  • Ce vendredi, la plateforme Cleanwalk.org lance son opération #NoMaskInTheOcean, invitation à ramasser partout en France les masques et gants trouvés par terre.
  • Eric Pauget, député LR des Alpes-Maritimes, mise lui sur l’instauration d’une amende de 300 euros pour sanctionner ces incivilités, et a déposé une proposition de loi en ce sens.
  • Les solutions sont aussi à chercher sur le terrain de la prévention et de l’anticipation, appellent l’ONG Surfrider ou la Fondation Tara Océan. Et ça se joue parfois sur des détails.

#NoMaskInTheOcean. Ce hashtag sera-t-il parmi les plus utilisés ces quatre prochains jours sur les réseaux sociaux ? C’est tout l’espoir en tout cas de Baptiste Frelot, cofondateur de Cleanwalk.org, une plateforme lancée fin juin 2019 pour permettre aux associations de faire connaître les opérations de ramassage de déchets qu’elles organisent et de mobiliser des participants.

En neuf mois, 740 opérations ont été référencées sur la plateforme. Un rythme stoppé net depuis mi-mars et le début du confinement. « Cette campagne #NoMaskinTheOcean marque alors un peu la rentrée », indique Baptiste Frelot, qui a monté cette opération avec les start-up Lakaa, qui accompagne les entreprises dans l’organisation d’actions à impact positif, et R-Pur, fabricant de masques antipollution. Entre ce vendredi, Journée mondiale de l’environnement, et lundi prochain, Journée mondiale de l’océan, partout en France, ils invitent à ramasser les masques chirurgicaux trouvés par terre pour les jeter à la poubelle. Le tout en se faisant prendre en photo et en partageant ce moment sur les réseaux sociaux avec le hashtag cité plus haut.

Durablement dans le top 10 des déchets les plus ramassés

« La poubelle grise, celle des déchets non-recyclables », insiste Baptiste Frelot, pour rappeler la seule destination possible pour les masques chirurgicaux. « On demande aux ramasseurs de faire très attention et de respecter tous les gestes barrières, poursuit-il. De porter des gants et un masque pendant l’opération, de se laver les mains une fois le challenge réalisé, et de ne pas se rassembler à plus de dix [règle en vigueur jusqu’au 21 juin au moins]. »

Tout le symbole du monde post-Covid ? Jusque-là, les grands classiques des déchets ramassés dans ces collectes bénévoles étaient, dans l’ordre, « les mégots, les bouts de plastique, le polystyrène, les sacs plastiques », liste Antidia Citores, porte-parole de l’ONG Surfrider foundation Europe. Les masques et autres déchets plastiques liés à la crise sanitaire du Covid-19 devraient bousculer ce classement. Les vidéos et photos montrant des masques jonchant la voie publique et les littoraux pullulent en tout cas sur les réseaux sociaux. « Pas que, précise Antidia Citores. Fin mai, des plongeurs de l’association "Opération Mer propre" ont déjà trouvé des masques chirurgicaux et des gants en latex dans la baie du Golfe Juan. »

« Miser seulement sur le civisme des gens n’est pas suffisant »

Juste un début ? Très probable. Début avril, Olivier Véran, ministre de la Santé, disait s’attendre « à ce que l’épidémie de coronavirus entraîne un changement des conduites sanitaires en France, où le port de masques par le grand public n’était jusqu’ici pas répandu ». Le gouvernement veille en tout cas à sa disponibilité en nombre, en promettant 200 millions de masques par semaine depuis le début du déconfinement, dont 100 millions pour le grand public. En grande majorité des masques chirurgicaux à jeter au bout de quatre heures d’utilisation, ni biodégradable [parce que contenant du polypropylène], ni recyclable à l’heure actuelle. « C’est tout le problème, note Henri Bourgeois Costat, expert en économie circulaire, en charge du plaidoyer plastique à la Fondation Tara Océan. Une fois de plus, on a mis sur le marché un nouveau plastique à usage unique sans avoir anticipé sa fin de vie, sans s’être donné les moyens de collecter 100 % des masques usagés. Miser seulement sur le civisme des citoyens n’est pas suffisant. »

Les opérations bénévoles de ramassage de déchets peuvent pallier les mauvaises volontés en complétant les nettoyages de l’espace public que mènent les collectivités. Comme Cleanwalk.org, Surfrider foundation Europe, qui organise habituellement chaque année 1.500 opérations de nettoyage des déchets à l’échelle du continent [elles aussi interrompue depuis mi-mars], songe à relancer au plus vite la machine. « Nous sommes en train d’élaborer un nouveau protocole pour ces collectes, afin de l’adapter au contexte sanitaire, explique Antidia Citores. Mais l’enjeu de ces opérations n’est pas seulement de ramasser des déchets dans la nature, il est aussi et surtout de les comptabiliser et de les répertorier, pour ensuite éclairer les décisions publiques. Nous mettons ainsi à jour notre application digitale – marinelitterdebris – pour qu'elle intègre les nouvelles catégories de déchets liés à la crise sanitaire. Cette version devrait être disponible dès lundi. »

Une amende de 300 euros pour un masque par terre ?

Eric Pauget, pour sa part, veut jouer sur une autre corde, plus radicale. Le député LR des Alpes Maritimes propose tout simplement de relever le plafond des amendes. « Elle est aujourd’hui de 68 euros pour le jet d’un détritus sur la voie publique, je propose de porter le montant à 300 euros pour les masques et les gants, explique-t-il. Voire qu’on puisse proposer une peine de travail d’intérêt général pour les personnes prises sur le fait. Dans une déchetterie par exemple, ou avec les agents municipaux en charge de la propreté. » Le député a déposé un projet de loi en ce sens fin mai, « largement cosigné par les collègues », précise-t-il. Mais pour devancer le long parcours législatif qui s’ouvre, Eric Pauget a aussi écrit à Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, « en lui demandant d’augmenter ce montant des amendes par voie réglementaire, ce qui permettrait d’aller bien plus vite. »

Excessif ? Eric Pauget entend parer à l’urgence « face à cette nouvelle pollution qui devrait aller croissant dans les prochaines semaines, avec le retour progressif au travail, la réouverture des établissements scolaires, les départs en vacances ». Côté ONG, on dit vouloir plutôt miser sur la pédagogie et la stigmatisation des personnes qui jettent leurs masques n’importe où plutôt que sur une augmentation du plafond des amendes. « Il n’y a de toute façon pas en France le nombre de policiers suffisants pour faire appliquer cette loi », pointe Baptiste Frelot.

Mettre plus en avant les masques en tissus ?

Collecte ou amende, la limite de ces mesures est de ne pas agir directement sur la réduction des déchets plastiques à usage unique. Surfrider foundation Europe, comme la Fondation Tara Océan, veulent aussi peser en amont, sur la prévention. Et elle ne se limite pas qu’aux masques, mais aussi aux gants, lingettes, films et autres emballages plastiques à usage unique. « Depuis le début de la crise sanitaire, on constate une hausse de la consommation de ces objets, dans une sorte de réflexe sanitaire entretenu par les fabricants qui prétendent cette matière plus sécuritaire, regrette Henri Bourgeois Costat. Ce n’est pourtant pas le cas, c’est même plutôt l’inverse selon certaines études* qui évaluaient à 72 heures la durée de vie du coronavirus sur le plastique contre 24 heures sur du carton. »

Dans cette optique, Surfrider demande au gouvernement de rajouter des éléments sur la prévention des déchets dans chaque message sanitaire qu’il adresse régulièrement aux Français. « Ou même, tout bête, qu’on illustre ces consignes non pas avec des masques à chirurgicaux à usage unique, mais avec des masques en tissus, qui ont l’avantage d’être réutilisables tout en répondant aux normes Afnor, illustre Antidia Citores. De la même façon, les fiches techniques qui détaillent, pour chaque profession, les consignes pour un retour au bureau, recommandent souvent aux salariés d’apporter leurs contenants pour boire ou manger. La consigne est parfois illustrée par une bouteille en plastique. C’est dommage. Pourquoi pas mettre un thermos ou une gourde »

Dans les prochains mois, l’État n’échappera pas non plus à la question de devoir se reconstituer un stock stratégique de masques. « On peut très bien imaginer qu’une partie au moins de ce stock soit constitué de masques en tissus », reprend Antidia Citores. « Et en imaginant des dispositifs qui permettraient d’améliorer leur collecte, complète Henri Bourgeois Costa. Un système de consigne, par exemple. »

*Des travaux réalisés par des scientifiques de plusieurs universités et des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) américains publiées mi-mars dans la revue scientifique New England Journal of Medecine.