Sécheresse : L’Est de la France et l’Auvergne menacés par le manque d’eau cet été ?

RESERVES 53 départements sont considérés à risque de sécheresse cet été, selon une prévision du ministère de la Transition écologique. L’Est du pays et le Massif central sont particulièrement concernés. Et le Covid-19 n’a pas aidé les collectivités à s’y préparer

Fabrice Pouliquen

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Une petite mare d'eau sur le lit de la Loire asséchée à Montjean-sur-Loire, dans l'ouest de la France, le 20 septembre 2019.
Une petite mare d'eau sur le lit de la Loire asséchée à Montjean-sur-Loire, dans l'ouest de la France, le 20 septembre 2019. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • L’été qui se profile sera-t-il marqué, comme l’an dernier, par une sécheresse exceptionnelle ? Pas sûr. La recharge hivernale des nappes phréatiques a été supérieure à la moyenne, note le Bureau de recherches géologiques et minières.
  • Pour autant, la moitié des départements français sont considérés à risque de sécheresse cet été. Les régions Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne Franche-Comté, Grand-Est, Centre-Val-de-Loire et Nouvelle-Aquitaine sont particulièrement concernées.
  • Alors que la crise du Covid-19 a amené les collectivités sur d’autres fronts, le ministère de la Transition écologique, relayé par les Agences de l’eau, appelle à la remobilisation.

Le Haut-Rhin, les Vosges et l’essentiel de la région Auvergne-Rhône-Alpes… En tout, onze départements sont considérés comme à risque « très probable » de sécheresse cet été. Vingt-quatre autres sont à risque « probable » et dix-huit à risque « possible ». En additionnant le tout, ça fait 53 départements exposés à des degrés divers à un risque de sécheresse estivale, selon une prévision rendue publique le 14 mai par le ministère de la Transition écologique. Soit la moitié des départements français.

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Cette carte des prévisions est un premier exercice du genre et entend symboliser le changement de culture de l’Etat dans la gestion des sécheresses.

L’été 2019 dans toutes les têtes

« Jusqu’à présent, les acteurs de l’eau se réunissaient pour dresser le bilan après des périodes de pénurie, alors que désormais, l’idée est d’anticiper, de mieux se préparer », indique Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à la Transition écologique, dans les colonnes du Monde.

C’est que la sécheresse de l’été 2019 a marqué les esprits. En tout, 88 départements ont connu des arrêtés préfectoraux limitant les usages d’eau. Treize ont même subi des ruptures d’approvisionnement de longue durée (jusqu’à 100 jours en Ariège ou en Haute-Saône), et parfois sur des portions étendues de leur territoire (la moitié de la Creuse, par exemple), rappelle le ministère de la Transition écologique. Et plusieurs communes avaient dû être ravitaillées en eau potable par des camions-citernes.

« Une recharge hivernale supérieure à la normale »…

Va-t-on tout droit vers une situation similaire dans les prochaines semaines ? Il y a tout de même un indicateur plus rassurant cette année : celui de l’état des nappes phréatiques métropolitaines. Ressources invisibles, ces eaux souterraines sont malgré tout essentielles, puisqu’elles assurent 68 % de la consommation d’eau potable en France métropolitaine et plus du tiers de celle du monde agricole, rappelle le Bureau de recherches géologiques et minière (BRGM), le service géologique national français chargé de leur suivi.

Or, « la recharge hivernale a été nettement supérieure à la moyenne, constate le BRGM dans son bilan publié le 13 mai. Non seulement cette recharge a commencé tôt – dès octobre 2019 pour certaines nappes –, mais les pluies de l’automne à l’hiver ont été aussi particulièrement abondantes », détaille le BRGM dans son bilan du 1er mai. Et même si depuis mi-mars il n’a guère plu, ce qui a accéléré la vidange des nappes, « la situation reste satisfaisante, avec des niveaux autour de la moyenne à hauts sur une grande partie du territoire ».

… Mais des nappes qui restent à des niveaux très bas dans certains bassins

Sauf sur les nappes de la plaine d’Alsace, du couloir de la Saône et du Rhône et du Massif Central. Là où, justement, l’on trouve les onze départements classés à fort risque de sécheresse par le ministère. Certains de ces secteurs affichent des niveaux très bas, comme à l’extrême sud de la plaine d’Alsace. « Cela fait maintenant plusieurs années que l’on rencontre des difficultés tout autour du pourtour du massif vosgien, glisse Marc Hoetzel, directeur de l’agence de l’eau Rhin-Meuse*. On a d’ailleurs commencé l’hiver avec des nappes à des niveaux de recharges très bas. La saison a été pluvieuse, ce qui nous a fait espérer un temps un rééquilibrage. Mais il n’y a pratiquement pas eu une seule goutte de pluie ce printemps, une période qui nous apporte habituellement un complément de recharge des nappes. »

Résultat : des cours d’eau sont déjà en tension, « une situation que l’on rencontre d’habitude à la fin de l’été, précise Marc Hoetzel. C’est le cas notamment dans la plaine d’Alsace, une région qui n’est pas connue pour être aride. »

Des températures plus chaudes que la normale attendues

Les mois à venir comprennent leur lot d’incertitudes. En particularité sur les précipitations à venir. « Le temps devrait être plus sec qu’à la normale dans le nord de la France – la Normandie et la région Hauts-de-France – du fait de fortes pressions moyennes prévues sur le nord-ouest du continent, commence Michèle Blanchard, climatologue à Météo France. Ailleurs, en métropole, les modèles de prévisions proposent des options divergentes et aucun scénario dominant ne se dégage sur les trois mois à venir. »

Les températures aussi jouent sur les niveaux de sécheresse, « de fortes températures favorisant l’évaporation de l’eau », rappelle Michèle Blanchard. Sur mai, juin et juillet, Météo-France prévoit que ces températures soient plus chaudes que la normale [soit la moyenne des températures de 1981 à 2010] sur les mois de mai, juin et juillet. « C’est la tendance constatée ces dernières années et qu’on peut lier au changement climatique, précise Michèle Blanchard, climatologue à Météo-France. Cela s’est en tout cas confirmé jusqu’à présent en mai. »

Un Covid-19 qui a détourné l’attention ?

Quoi qu’il se passe dans les prochaines semaines, Marc Hoetzel ne tergiverse pas et s’attend à un été difficile sur la gestion de l’eau autour du massif vosgien. « On se rend compte que cette montagne, jusque-là un abreuvoir pour le bassin, s’assèche et qu’il faut s’attendre à des épisodes récurrents de sécheresse désormais, explique-t-il. C’était dans cet esprit-là que, dès l’automne dernier, nous avions pris des mesures visant à mobiliser au maximum les collectivités afin qu’elles anticipent de prochaines tensions sur la gestion de l’eau. »

Entre-temps, la crise du Covid-19 est passée par là, accaparant les élus sur d’autres fronts. Au point d’avoir pris un retard préjudiciable dans la préparation des futures sécheresses ? Celle de l’été dernier a mis en évidence deux chantiers auxquels s’attaquer pour mieux se préparer à des épisodes à venir. Le colmatage des fuites d’eau potable sur les réseaux de canalisations les plus anciennes – « les pertes peuvent être jusqu’à 50 % sur certaines », rappelle le directeur de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse –, mais aussi l’interconnexion des réseaux entre communes proches, pour éviter que l’une ne se retrouve avec un captage d’eau à sec.

Des aides aux collectivités pour entreprendre les travaux sur les réseaux

Le 14 mai, en réunissant le Comité national de l’eau, Emmanuelle Wargon a appelé les préfets à mobiliser l’ingénierie technique et financière de l’État en lien avec les agences de l’eau pour accompagner les collectivités dans ces travaux d’interconnexion ou de résorption de fuite. « Nous avons mis en place un premier programme d’aide, en décembre, indique Marc Hoetzel. Pour l’instant, nous n’avons pas été submergés de demandes, mais nous allons sortir le mois prochain de nouvelles aides majorées en espérant qu’elles fassent office d’électrochoc. »

Mais tout ne se limite pas à ces travaux. Dans un rapport paru en décembre dernier, le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) avaient pointé d’autres points de faiblesse dans la gestion de la sécheresse 2019 à gommer. Du manque de coordination entre départements au manque de connaissance des volumes prélevés tant par les agricultures que les particuliers, en passant par les « contrôles de police de l’eau » […], « certes nombreux mais rarement suivis de sanctions ». Là encore, Emmanuelle Wargon demande de prendre en compte les lacunes identifiées dans ce rapport. Une instruction technique va ainsi demander prochainement aux préfets de prendre de nouvelles dispositions pour anticiper davantage et améliorer la gestion de crise, annonçait le ministère de la Transition écologique le 14 mai.