Déconfinement : Le retour de l’homme sera-t-il rude pour la faune sauvage ?

BIODIVERSITE Le premier week-end de déconfinement arrive et le temps est au rendez-vous… Fin de la récré pour la faune sauvage ? Un collectif d’ONG et l’Office français de la biodiversité appellent à des gestes de sauvegarde

Fabrice Pouliquen

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Ce goéland a profité d'un calme inhabituel sur la promenade des Anglais pour y couver ses œufs
Ce goéland a profité d'un calme inhabituel sur la promenade des Anglais pour y couver ses œufs — AFP
  • « Le retour partiel à la vie professionnelle et aux loisirs pour des millions de citoyens risque de provoquer la destruction involontaire d’animaux et de plantes sauvages », s’inquiètent sept associations de défense de la nature.
  • L’une des craintes est celle d’un fort retour à la hausse de la mortalité animale sur les routes après deux mois de trafic réduit. Une autre est celle du dérangement que pourraient provoquer nos promenades sur des animaux qui ont investi, pour se reproduire, des endroits inhabituels.
  • Pour éviter les risques, ces sept ONG, mais aussi l’Office français de la biodiversité, distillent des recommandations. Celle, par exemple, de ne pas quitter les sentiers de randonnées.

Deux mois de confinement. Calvaire pour les uns, bonheur pour les autres… Dans la deuxième catégorie, on trouve une partie de la faune sauvage, qui a profité de ce coup d’arrêt brutal des activités humaines pour prendre un peu plus ses aises et s’épanouir dans des endroits où l’on ne l’avait que rarement vu. On parle de ces requins pèlerins de retour dans la mer d’Iroise, au large de Brest, début avril, à ce chamois photographié début mai dans la banlieue de Strasbourg, loin, très loin de ses montagnes, ou encore ce loup gris surpris dans la région de Dieppe, en Seine-Maritime, là où l’espèce n’avait plus été aperçue depuis un siècle.

On arrête là, la liste de ces rencontres insolites est longue. La question, maintenant, est celle du retour à la normale. Sera-t-il rude pour la faune sauvage ?

Le retour du danger sur les routes ?

C’est l’inquiétude, en tout cas, exprimée par sept associations de défense de la nature. « Le retour partiel à la vie professionnelle et aux loisirs pour des millions de citoyens risque de provoquer la destruction involontaire d’animaux et de plantes sauvages », indique leur communiqué. « Il ne faut pas s’interdire de renouer avec la nature, simplement, il faut le faire avec civisme, que ce retour ne soit pas violent », complète Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue de protection des animaux (LPO).

Parmi les points de vigilance figurent les routes. Le trafic réduit pendant les deux derniers mois a très certainement épargné des vies animales. Le collectif d’ONG avance des ordres de grandeurs : « Quelques milliers de chouettes et de putois, des dizaines de milliers de salamandres et de hérissons, et des millions d’insectes ». « La crainte est que cette mortalité routière reparte de plus belle, d’autant plus si les animaux ont baissé leur vigilance », indique Allain Bougrain-Dubourg. D’où cet appel à lever le pied au volant et à être vigilant quant à la présence d’animaux sur les routes que lancent ces sept associations.

Un déconfinement en pleine période de nidification et de reproduction

La réouverture des parcs et forêts et des plages est un autre motif d’inquiétude. Encore plus ce week-end, le premier depuis le déconfinement, et qui s’annonce sous le beau temps. « Les Français vont certainement avoir envie de nature, et c’est très bien, commence Pierre Dubreuil, directeur général à l’Office français de la biodiversité (OFB). Mais il faut bien avoir en tête que, pendant leur absence, des animaux ont occupé les espaces laissés vides, et que nous sommes en ce moment au beau milieu d’une période sensible pour la nature : celle de la nidification et de la reproduction. »

Marc Giraud, porte-parole de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), cite l’exemple du gravelot à collier interrompu, une espèce d’oiseau inscrite sur la liste rouge de  l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) , et qui s’installe sur le haut des plages pour nicher. « Puisqu’il pond en zone découverte, sa défense est le camouflage, raconte-t-il. Ses œufs ressemblent à s’y méprendre au sable. Habituellement, il choisit les plages les moins fréquentées, mais le confinement était trompeur puisqu’elles l’étaient toutes. D’habitude aussi, les naturalistes, lorsqu’ils repèrent un nid, signale sa présence par des pancartes. Mais ce travail n’a pas pu être fait ces dernières semaines. Ce serait quand même dommage que des œufs soient écrasés par mégarde. »

Rester sur les sentiers… et tenir le chien en laisse

L’OFB attire également l’attention sur le grand tétras, le tétras-lyre ou le lagopède alpin, des gallinacés de nos montagnes, particulièrement sensibles au dérangement au moment des parades nuptiales et de la couvaison. C’est aussi le cas, en plaine, des perdrix, qui nichent à même le sol, ou de la pie-grièche, qui couve ses œufs dans les bosquets et dans les haies. L’OFB cite encore de nombreux canards, comme la sarcelle d’été, ou de limicoles comme l’ avocette élégante, qui nichent dans les marais et à proximité des cours d’eau souvent prisés des randonneurs et des amoureux de sports. « Le risque est qu’en les dérangeant, ces oiseaux délaissent leur nid, mettant en péril les couvées… », précise l’agence. Pierre Dubreuil donne alors trois conseils aux promeneurs : « rester sur les sentiers de randonnées, ne pas faire trop de bruit, et tenir les chiens en laisse », glisse-t-il. « Et éviter au maximum de fréquenter les hauts de plage et les dunes de sable », ajoutent les sept associations de défense de la nature.

Retarder les tontes et la taille des végétaux jusqu’à juillet

Pour ceux qui veulent pousser plus loin encore, le collectif appelle aussi à laisser une partie des espaces verts s’ensauvager, en retardant la tonte des pelouses et la taille des végétaux. En particulier les haies et les arbres, qui abritent une grande biodiversité. « Au moins jusqu’à juillet », précise Allain Bougrain-Dubourg. Le président de la LPO adresse cette demande autant aux jardiniers particuliers qu’aux maires. « Beaucoup se sont empressés ces derniers jours de couper la végétation, regrette-t-il. On peut le comprendre quand c’est fait pour des motifs de sécurité. Mais sinon, il est sûrement possible d’attendre la fin de la période de reproduction. »

Reste à savoir si toutes ces consignes seront entendues. Allain Bougrain-Dubourg est optimiste : « Ces deux mois de confinement ont révélé une attention comme jamais à l’égard du vivant », fait-il remarquer. « Depuis le 11 mai, en tout cas, nous n’avons pas constaté d’impacts négatifs du déconfinement sur la nature », ajoute de son côté Pierre Dubreuil.

Ne pas exagérer les risques du déconfinement sur la biodiversité ?

Romain Julliard, professeur d’écologie au Museum national d’histoire naturel, invite à relativiser l’impact du déconfinement sur la vie sauvage. « Tout comme, d’ailleurs, il ne faut pas exagérer cette idée que le confinement fût une grande pause pour la nature, explique-t-il. Il est possible en effet qu’on observe dans les prochaines semaines une plus forte mortalité animale sur les routes, comme on l’observe fréquemment à l’été ou à l’automne au moment de l’émancipation des jeunes. Mais ce sera, à mon avis, très ponctuel et marginal. L’apprentissage se fait très vite. Il en va de même pour les dérangements. Même si des espèces ont baissé leur garde ces dernières semaines et investi opportunément des zones délaissées par l’homme, elles vont se réhabituer très vite et retrouver leurs réflexes. » L’erreur, selon le scientifique, sera de se couper de la nature au motif de ne pas vouloir la déranger.