« Si la Terre devient inhabitable, c'est terminé, on n'ira pas se réfugier sur Mars », affirme l'astrobiologiste Cyprien Verseux

« 20 MINUTES » AVEC... A l'heure du déconfinement de plusieurs pays, dont la France, l'astrobiologiste spécialiste de la planète Mars, Cyprien Verseux, revient sur la vie d'après, avec le coronavirus, et le mythe de la terraformation

Propos recueillis par Emilie Petit

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Ce moment où l'astrobiologiste Cyprien Verseux est resté confiné un an dans un dôme dans le désert hawaïen — 20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son nouveau rendez-vous hebdomadaire « 20 Minutes avec… ».
  • Confiné deux fois pour une mission dans un dôme, dans le désert hawaïen, puis en Antractique, Cyprien Verseux a, dès le 17 mars, prodigué quelques conseils pour bien vivre son confinement, sur son blog « Mars la blanche »
  • A l'heure du déconfinement de plusieurs pays, dont la France, en pleine crise sanitaire, l'astrobiologiste spécialiste de la planète Mars revient sur la vie d'après, avec le coronavirus, et le mythe de la terraformation.

Les microbes et l’espace, ce sont ses trucs. Cyprien Verseux, astrobiologiste au ZARM, (centre de technologie spatiale et appliquée et de microgravité, implanté en Allemagne) vit, depuis plusieurs années maintenant, au rythme de ses recherches sur Mars. La planète rouge l’a notamment amené à s’enfermer pendant un an dans un dôme de onze mètres de diamètre, installé dans un désert volcanique à Hawaï, avec cinq autres personnes, en 2015. Puis, trois ans plus tard, pendant neuf mois sur la base Concordia, en Antarctique, où les températures frôlent parfois les -100°C.

Ce confinement n’était donc pas sa première fois. Ni le déconfinement. A l'heure où la planète entière affronte une terrible  crise sanitaire et que les changements climatiques semblent de plus en plus menaçants, 20 Minutes a demandé au scientifique comment reprendre une vie la plus « normale » qui soit pendant le déconfinement. Et si, en cas d’apocalypse, nous pourrions nous réfugier sur une autre planète.

Dès le début du confinement, le 17 mars, vous avez lancé sur votre blog intitulé Mars la Blanche, un guide pratique de la quarantaine. Votre premier conseil : « Abandonnez la culpabilité »…

Au début du confinement, j’ai beaucoup de proches qui m’ont appelé, et qui étaient dans un état compliqué. Des gens qui, d’habitude, étaient plutôt productifs et heureux. Mais qui, à ce moment-là, avaient tendance à se traîner, à ne pas réussir à se motiver à faire quoi que ce soit. Et ils se sentaient coupables. J’étais désolé pour eux. Dans ces conditions-là, c’est normal de ne pas savoir quoi faire. Avec cette crise du coronavirus, les gens se sont retrouvés confinés d’un coup ! Et la culpabilité, ça ne sert à rien dans cette situtation. Ça a même plutôt tendance à empirer les choses.

Lors des missions à Hawaï et à Concordia*, on était préparés, et on savait à quoi s’attendre. On avait réfléchi à des stratégies pour justement aller le mieux possible. J’ai donc voulu les partager. Et puis, les personnes avec qui on vit le confinement changent énormément l’expérience. Si j’avais refait la mission à Hawaï ou la mission à Concordia avec un autre équipage, ça aurait été complètement différent. Je pense que tout le monde aura donc une expérience du confinement différente.

Le dôme dans lequel Cyprien Verseux est resté enfermé un an, pour la mission HI-SEAS IV
Le dôme dans lequel Cyprien Verseux est resté enfermé un an, pour la mission HI-SEAS IV - Cyprien Verseux/PNRA/IPEV

Pendant ce confinement anti-coronavirus ont émergé de nouvelles manières de travailler, de se cultiver, de dialoguer... beaucoup liées aux nouvelles technologies. Comme sur Mars, la Lune ou à Concordia, notre survie pourrait-elle, à terme, ne dépendre exclusivement que de ces technologies ?

Sur Terre pas forcément. Sur Mars, évidemment oui. Nous sommes dépendants de la technologie car l’atmosphère n’est pas respirable. A Concordia, en Antarctique, on en dépendait aussi beaucoup pour notre survie, tout simplement parce qu'on n'aurait pas eu beaucoup de temps devant nous si le chauffage avait cessé de fonctionner. Mais pour la vie de tous les jours, sur Terre, je ne sais pas si nous avons besoin d’en dépendre autant. Les nouvelles technologies ça peut être très bien. Des gens, pendant le confinement, ont pu aller sur YouTube et trouver un guide pour leur expliquer comment faire du sport chez eux. Et c’est super ! Mais c’est aussi une distraction énorme. 

A Hawaï, on n’avait pas Internet ! Ce qui est un peu paradoxal puisqu'on avait accès à plein de nouvelles technologies pour le chauffage ou pour générer de l’électricité, entre autres. Mais pas à Internet. Et on s'en sortait très bien ! On faisait du sport dans quelques mètres carrés en parlant les uns avec les autres, et en échangeant des connaissances, tout simplement.

Avec cette crise sanitaire, qui ne sera peut-être pas la dernière, puis le réchauffement climatique, la Terre risque de devenir, à terme, une planète inhospitalière. Pouvons-nous espérer, un jour, pouvoir immigrer et nous installer sur une autre planète que celle-ci ?

On parle, parfois, d’aller s’installer sur d’autres planètes pour pouvoir préserver l’espèce. Sauf que ceux qui disent ça pensent à très très très long terme ! Parce que, c’est vrai, un jour, la Terre, quoi qu’il arrive, sera inhabitable ne serait-ce que parce que le Soleil finira par la réchauffer bien plus que maintenant. Et donc, c’est vrai que d’ici-là, dans un temps très très long, il faudra être partis sur d’autres planètes pour préserver l’espèce.

Maintenant, on n’ira pas sur Mars parce que la Terre est inhabitable à cause du réchauffement climatique. Même si on arrive à terraformer** Mars, ça ne sera jamais aussi hospitalier que la Terre aujourd’hui. Et la Terre, même dans les pires scénarios possible du réchauffement climatique, sera toujours plus habitable que Mars. Donc, partir sur une autre planète pour préserver l’espèce à très très long terme sera sans doute nécessaire. Mais à court terme, ce n’est pas un plan de secours. Si la Terre est inhabitable dans les décennies qui viennent, c’est terminé. On n'ira pas se réfugier sur Mars.

Au mois de juillet, trois missions sur Mars devraient être lancées, et permettraient de recueillir des échantillons de sol qui pourraient être, ensuite, ramenés sur Terre. Y a-t-il un risque de rapporter, sans le vouloir, des agents pathogènes martiens qui pourraient affecter les êtres humains ?

L’une de ces missions, «Mars 2020», vise entre autres à collecter des échantillons de sol martien et à les placer de façon à ce qu’une prochaine mission les récupère et les ramène sur terre. Il est extrêmement improbable que des microbes puissent nous infecter s’ils ont évolué loin de cellules ressemblant aux nôtres, et sont restés à l´écart de la course aux armements biologiques qui oppose notre système immunitaire aux agents infectieux. Cela dit, ils pourraient nuire à notre écosystème par d’autres moyens, et les échantillons seront donc traités avec énormément de précautions. C’était d’ailleurs déjà le cas lorsque des échantillons lunaires ont été ramenés. Ils ont été placés dans des installations hautement sécurisées, où de nombreux tests ont été menés pour s’assurer qu’ils ne représentaient aucun danger, avant qu’ils ne soient manipulés avec moins de contraintes.

Les installations et les procédures seront plus rigoureuses avec les échantillons martiens, parce que les technologies liées à la biosécurité ont évolué, mais aussi parce que Mars a bien plus de chances que la Lune d’abriter des formes de vie. Et parce que l’on doit gérer un risque bien plus probable : celui de contaminer les échantillons martiens avec de la vie terrestre, ce qui nuirait à leur étude.

Vous décrivez, à la fin de votre livre Un hiver Antarctique***, le choc du retour à la ville avec ses rues goudronnées et ses automobiles, après plusieurs mois sur Concordia. Pourquoi est-ce si difficile de reprendre ses marques après un confinement ?

A l’époque, j’avais quand même un désavantage : quand je suis revenu à la vie normale, j’étais le seul à avoir été confiné. Les gens avaient continué à vivre leur vie, et moi j’étais un peu l’étrangeté. Là, tout le monde reprend ses marques en même temps donc je pense que ça va aider. Mais il est important de garder à l’esprit que tout ne redeviendra pas « normal » immédiatement. Au début, il y a de grande chance pour que les gens ne soient pas aussi productifs qu’avant le confinement. Il va falloir être patient. C’est normal qu’il y ait un temps de réadaptation ! Mais ça peut aussi être l’occasion de changer nos habitudes. Car, si on les a abandonnées pendant un moment, c’est beaucoup plus facile de repartir sur autre chose.

Mais c’est vrai qu’au début, on risque d’être fatigué parce qu’on n’aura plus l’habitude d’être autant stimulé, de voir autant de monde, de choses, d’aller dans les magasins, etc. Il faudra simplement être tolérant avec soi-même. Et petit à petit, on réussira à reprendre une vie normale.

Cyprien Verseux lors de sa mission en Antractique, sur la base Concordia.
Cyprien Verseux lors de sa mission en Antractique, sur la base Concordia. - Carmen Possnig/PNRA/IPEV/ESA

* Concordia est gérée conjointement par les instituts polaires français et italiens, l’IPEV (Institut polaire français Paul-Emile Victor) et le PNRA (National Antarctic Research Program).

** Terraformation: création d'une atmosphère voisine de celle de la Terre pour donner à une planète des conditions de vie similaires à celle de l'Homme.  ​

*** Un hiver Antarctique de Cyprien Verseux, Ed. Hugo Image, en librairie depuis le 17 octobre 2019.