Seine-Maritime : « Hormis les grands centres urbains, l’ensemble du territoire français peut convenir au loup »

INTERVIEW Ces dernières semaines, la présence d’un loup est fortement suspectée en Seine-Maritime. Loin des actuelles zones de présence permanente du canidé en France. Étonnant ? Nicolas Jean, de l’Office français de la biodiversité, répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Un loup gris marche dans son enclos au parc animalier Pairi Daiza à Brugelette, dans l'ouest de la Belgique, le 15 août 2019.
Un loup gris marche dans son enclos au parc animalier Pairi Daiza à Brugelette, dans l'ouest de la Belgique, le 15 août 2019. — Philippe HUGUEN / AFP
  • Le 8 avril, pour la première fois depuis un siècle, un loup gris a été très probablement photographié en Seine-Maritime, et plusieurs attaques sur des troupeaux ont été remontées depuis à la préfecture du département.
  • Etonnant ? « Pas du tout, répond Nicolas Jean, directeur adjoint à la Direction nationale des grands prédateurs terrestres à l’Office français de la biodiversité. En phase de dispersion, un loup peut parcourir plusieurs milliers de kilomètres »
  • De retour en France depuis 1992, le loup était jusque-là resté essentiellement dans l’Est du pays. Mais hormis les grands centres urbains, le canidé peut trouver son bonheur n’importe où en France, raconte Nicolas Jean. Alors pourquoi pas la Seine-Maritime ?

Le loup à la conquête de l’Ouest ? Depuis 1992, le canidé est de retour sur le territoire français. Les premiers individus, venus d’Italie, ont passé les Alpes pour s’établir dans le parc du Mercantour. A la sortie de l’été dernier, le réseau Loup-Lynx, géré par l’ Office français de la biodiversité (OFB) et en charge du suivi des populations de loups en France, évaluait à 530 le nombre d’individus en France. Il comptait par ailleurs 97 zones dites de « présence permanente » (ZPP) où des loups se sont sédentarisés, dont 80 constituées en meute. La très grande majorité dans le sud-est de la France. Quelques unes aussi en Occitanie et dans les régions Grand-Est et Bourgogne-Franche-Comté.

Aucune ZPP, en revanche, dans l’ouest de la France… Juste une question de temps ? Car le loup s’y aventure également. Le 21 janvier, un individu a été aperçu en Charente, pour la première fois dans ce département depuis près d’un siècle. Le 8 avril, à Londinières, à quelques kilomètres au sud de Dieppe (Seine-Maritime), un animal dont la silhouette ressemble fortement à celle du loup gris se faisait tirer le portrait par un appareil photographique automatique en pleine nuit. Quatre attaques sur ovins et une prédation sur chevreuil ont été signalées depuis, rapportait la préfecture du département le 2 mai. Là encore, une première depuis plus d’un siècle.

Faut-il s’en étonner ? Nicolas Jean, directeur adjoint à la Direction nationale des grands prédateurs terrestres à l’OFB, répond aux questions de 20 Minutes

La présence d’un loup gris en Seine-Maritime est-elle aujourd’hui certifiée ?

C’est toute la difficulté avec le loup, espèce très mobile et relativement discrète : il faut avoir de la donnée pour pouvoir certifier la présence. Dans l’idéal, il nous faudrait une photo de bonne qualité, prise en plein jour, ou un élément biologique – soit des excréments, soit des poils – pour procéder à des analyses génétiques. Nous n’avons aujourd’hui ni l’un, ni l’autre. Il n’empêche, la présence d’un loup dans cette zone est très fortement suspectée. Nous avons un faisceau d’indices convergents depuis plusieurs semaines, dont de nouvelles attaques sur troupeaux, ces derniers jours, qui sont très caractéristiques de ce que peut faire un loup.

Sa présence en Seine-Maritime est-elle étonnante ?

Pas du tout. Le loup est une espèce extrêmement mobile et en recherche permanente de nouveaux territoires. C’est la conséquence d’une vie en meute très structurée socialement. En Europe de l’Ouest, les meutes sont en moyenne constituées de quatre à six individus. Il ne peut y avoir une surdensité de loups sur un territoire. Une meute de 25 loups est impensable, par exemple. Le groupe se régule bien avant. Et l’un des mécanismes, justement, est la dispersion : des individus quittent le groupe à la recherche de territoires vacants où se sédentariser.

Il y a deux périodes de dispersion dans l’année. L’une à l’automne, lorsque les jeunes de l’année commencent à prendre un peu trop d’espace dans la meute. L’autre moment du rut, entre février et mars. Dans un groupe de loups, il n’y a qu’un couple qui se reproduit. Le couple alpha, c’est-à-dire le mâle et la femelle dominante. Si un prétendant veut accéder à la reproduction, soit il se mesure au mâle dominant, soit il quitte la meute et s’en va chercher une partenaire sexuelle dans l’espoir de fonder une famille. C’est probablement dans ce cas de figure qu’est le loup observé ces derniers jours en Seine-Maritime.

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Jusqu’où peut l’amener cette conquête de nouveaux territoires ?

Il n’y a aucun déterminisme connu qui permettrait de prédire la direction que prendra un loup et la distance qu’il va parcourir. Certains individus vont s’établir à dix ou quinze kilomètres de leur meute d’origine, d’autres vont parcourir plusieurs centaines voire des milliers de kilomètres, traverser des canaux, des autoroutes etc. Cette diversité des cas n’est pas spécifique à la population française. On le constate aussi en Italie, aux Etats-Unis, en Espagne…

La Seine-Maritime peut-elle tout à fait convenir au loup, au point qu’il s’y installe durablement ?

Oui, tout à fait. Hormis les grands centres urbains, l’ensemble du territoire français peut convenir au loup au point qu’il s’y installe durablement. C’était d’ailleurs le cas il y a plusieurs siècles. Le loup est capable de s’adapter à tous les types de biotope. Montagne, forêt, plaine…

L’animal a juste besoin de deux choses. Un petit peu de quiétude. Et un petit peu seulement, puisqu’on constate que des loups vivent à côté de grands centres urbains en Roumanie ou en Italie. Ensuite, des ressources alimentaires. Il ne fait pas le difficile. Dans la plupart des cas, le loup se nourrit principalement d’ongulés sauvages. Mais il sait très bien adapter son régime alimentaire. Des loups vivent par exemple dans les grandes plaines céréalières d’Espagne et se nourrissent quasi uniquement de lapins de garenne. D’autres, en Europe de l’Est, vivent à proximité de décharges et se nourrissent de ce qu’ils y trouvent. D’autres encore, en zones marécageuses, mangent essentiellement des ragondins.

Au sortir de l’été dernier, le réseau Loup-Lynx identifiait cinq zones de présence permanente du loup en France supplémentaires par rapport au bilan précédent… Faut-il s’attendre à ce que, progressivement, le loup se réinstalle sur l’ensemble du territoire ?

Tant qu’il y aura un accroissement de la population, il y aura ces phénomènes de dispersion et donc, très probablement, des observations de loups dans des territoires où on ne l’avait plus vu depuis longtemps. Mais cette dynamique n’est pas non plus acquise. Elle dépend de nombreux facteurs. La mortalité est très forte chez les loups. En temps « normal », un louveteau n’a seulement que 50 % de chances d’atteindre 1 an, cap au-delà duquel on le considère comme sorti d’affaire.

Cette mortalité est, certaines années, bien plus importante quand émergent des pathologies. Forcément, les autorisations d’abattages de loups – un plafond que fixe chaque année la France – impactent aussi la dynamique de population de l’espèce. D’un autre côté, il faut bien avoir conscience que tout ne repose pas sur la population française. On trouve aussi des loups en Espagne, en Allemagne, en Italie. Et qui très certainement, à l’avenir, passeront de nouveau les frontières pour venir s’installer chez nous.

La présence du loup sur un territoire est-elle toujours synonyme de dégâts dans les élevages ?

L’opportunisme du loup peut être problématique. Encore une fois, il adapte son régime alimentaire à la disponibilité et à l’accessibilité des proies qui l’entourent. Autrement dit, il va au plus simple. Et parfois, le plus simple, c’est un troupeau d’ovins ou de caprins facile d’accès, c’est-à-dire non protégé. Là, il va taper. Mais les cas sont hétérogènes. Dans les Pyrénées-Orientales, où le loup est présent depuis plusieurs années, il fait relativement peu de dégâts. En Charente, il n’y a pas eu d’attaques sur troupeaux remontées après l’observation d’un loup en janvier.

Il y a des exemples inverses. C’est le cas ces derniers jours en Seine-Maritime. C’est le cas également dans l’Est de la France où, sur un territoire à cheval entre la Meuse, la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, un individu cause à lui seul de gros dégâts [150 attaques de troupeaux lui étaient attribuées entre 2016 et 2019, rapportait en juillet dernier Le Parisien].

C’est tout l’objet des cellules de veille « loup » que l’État met en place dans les zones où sa présence est problématique. Elle vise déjà à accompagner les éleveurs pour qu’ils soient indemnisés des coûts que leur a occasionnés le loup, mais aussi à leur permettre de se protéger d’attaques à venir. C’est tout le problème dans les régions où le loup n’était plus présent depuis plus d’un siècle : il faut revoir toutes les habitudes, prendre en compte la présence d’un prédateur naturel sur le territoire.